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ECONOMIE

Coupe du Monde 2030 : Marogest décrypte les effets du choc d’investissement (Entretien)

Le choc d’investissement engagé par le Maroc à l’occasion de la Coupe du monde de football 2030 marque l’ouverture d’une nouvelle phase macroéconomique. Dans cet entretien, Farid Chaaoub, administrateur directeur général délégué de Marogest (société de gestion, filiale du groupe Crédit Agricole du Maroc), décrypte pour Médias24 les effets attendus de cette dynamique. La note de recherche de Marogest estime que cet effort pourrait relever la croissance potentielle d’un point de pourcentage, à 4,6% à l’horizon 2030, tout en maintenant une trajectoire de financement et de dette soutenable. Détails.

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Coupe Du Monde 2030
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Le 18 février 2026 à 14h12 | Modifié 18 février 2026 à 14h41

La co-organisation par le Maroc de la Coupe du monde 2030 s’impose, en apparence, comme un pari sportif de premier plan. Elle constitue surtout, dans sa portée réelle, un pari économique structurant pour le Royaume.

En amont de cette échéance, le pays a engagé une vague d’investissements publics et privés d’une ampleur exceptionnelle, couvrant les infrastructures de transport, les équipements urbains, le tourisme, la santé ainsi que les télécommunications. Ce cycle d’investissement dépasse largement le cadre de l’événement sportif et s’inscrit dans une dynamique de transformation profonde de l’économie nationale.

Cette séquence ouvre un changement d’échelle dans l’effort d’investissement et place au centre du débat économique les enjeux liés à la croissance potentielle, aux capacités de financement et à la préservation des équilibres macroéconomiques, dans une perspective de moyen et long termes.

C’est dans ce contexte que Médias24 s’est entretenu avec Farid Chaaoub, administrateur directeur général délégué de Marogest, société de gestion, filiale du Groupe Crédit agricole du Maroc, autour de la note de recherche "La Coupe du monde 2030 : le pari économique du Maroc".

Coupe du Monde 2030 : Marogest décrypte les effets du choc d’investissement (Entretien)
Farid Chaaoub, administrateur directeur général délégué de Marogest.

- Médias24 : Pouvez-vous nous expliquer dans quel contexte s’inscrit la note de recherche de Marogest et quelle en est la problématique centrale ?

-Farid Chaaoub : L’économie marocaine évolue depuis deux décennies dans une phase de transformation structurelle marquée par un effort d’investissement public soutenu, une volonté d’industrialisation accélérée et une ouverture croissante aux chaînes de valeur mondiales.

Toutefois, cette dynamique demeure confrontée à plusieurs fragilités persistantes, dont les plus marquantes : une croissance économique encore modérée, une dépendance structurelle aux conditions climatiques, une insuffisance de l’épargne et des déséquilibres récurrents, bien que relativement soutenables, des comptes publics et extérieurs.

Dans ce contexte, la co-organisation par le Maroc de la Coupe du monde 2030 aux côtés de l’Espagne et du Portugal constitue un événement exceptionnel, susceptible d’amplifier l’effort d’investissement national et d’accélérer la modernisation des infrastructures économiques et sociales.

Elle ouvre ainsi une opportunité unique de rehausser durablement la croissance, le maillon faible de notre économie. Mais elle soulève simultanément une interrogation centrale : le Maroc dispose-t-il des capacités macroéconomiques et financières nécessaires pour soutenir un tel choc d’investissement sans compromettre ses équilibres fondamentaux ? D’une autre manière plus concise et un peu provocatrice : notre économie risque-t-elle d’entrer dans une sorte de grand trou noir après la Coupe du monde 2030 ?

C’est autour de cette problématique que s’articule la note élaborée par Marogest. Elle vise à évaluer les perspectives de croissance à court et moyen termes du pays, à estimer les besoins de financement induits par les projets liés au Mondial 2030 et à apprécier la soutenabilité de la trajectoire de la dette publique du royaume.

L’objectif est de déterminer si cet effort d’investissement exceptionnel peut se transformer en un levier de décollage économique durable, ou s’il risque d’engendrer des tensions macroéconomiques difficilement maîtrisables.

- L'organisation de la Coupe du monde 2030 représente un tournant économique pour le Maroc... Qu'en pensez-vous ? 

- La co-organisation de la Coupe du monde 2030 dépasse largement la dimension sportive. Elle constitue un accélérateur de l’investissement public et privé sans précédent dans l’histoire économique récente du Royaume.

Ce qui est envisagé à titre indicatif pour les investissements bruts (publics et privés) est un passage d’un montant de 388 MMDH en 2024 à 520 MMDH en 2030, soit une hausse de 34% contre une évolution de 87% sur toute la période 2006-2024 !

La construction de stades, l’extension du réseau ferroviaire à grande vitesse, la modernisation des aéroports, le développement des infrastructures urbaines et touristiques transforment le pays en un vaste chantier à ciel ouvert.

Cet effort vise non seulement à répondre aux exigences de l’événement, mais surtout à combler le déficit structurel en infrastructures qui limite historiquement la productivité et la compétitivité du tissu économique.

En ce sens, le Mondial 2030 agit comme un levier de modernisation du capital productif national. Nos estimations actuelles évaluent l’effort d’investissement public additionnel à près de 150 milliards de dirhams sur la période 2025-2030, ce qui porte le taux d’investissement global à 32% du PIB.

À cet égard, force est de constater la contribution insuffisante du secteur privé à la dynamique d’investissement, aussi bien dans la période actuelle que sur les années précédentes (10% du PIB en moyenne).

Cette faiblesse en réduit l’impact sur la croissance économique, d’autant plus que le coefficient marginal de capital (Incrémental Capital-Output Ratio, ICOR) de l’investissement privé s’établit autour de 4 contre près de 9,5 pour l’investissement public.

Nos estimations actuelles évaluent l’effort d’investissement public additionnel à près de 150 milliards de dirhams sur la période 2025-2030, ce qui porte le taux d’investissement global à 32% du PIB.

- Cet effort d’investissement est très important. La question du financement se pose donc naturellement. Le Maroc dispose-t-il de l’épargne nécessaire pour accompagner cette dynamique ?

- Sur le plan structurel, l’épargne nationale se maintient autour de 29% du PIB, un niveau à la fois insuffisant et insuffisamment orienté vers le marché financier pour permettre de financer un taux d’investissement qui, selon nos prévisions, devrait s’élever progressivement pour atteindre près de 32% du PIB à l’horizon 2030.

En effet, depuis plus de vingt ans, l’économie marocaine est marquée par un déséquilibre persistant entre l’épargne et l’investissement, se traduisant par un besoin de financement moyen d’environ 1% du PIB. Le cycle d’investissement associé à l’organisation de la Coupe du monde devrait accroître temporairement ce déficit, pour le porter à près de 3% du PIB en moyenne. Dans ce contexte, le recours à l’endettement ainsi qu’aux financements internationaux apparaît difficilement évitable sur la période 2025-2030.

L’enjeu central consiste à s’assurer que ces ressources soient mobilisées à des conditions de coût maîtrisées et orientées vers des projets à forte rentabilité économique, afin d’éviter que les investissements engagés ne se transforment, à terme, en "éléphants blancs", c’est-à-dire des projets prestigieux mais très onéreux, à faible utilité économique, et susceptibles de constituer un fardeau financier durable pour l’État.

- Une fois cette question du financement posée, l’enjeu, c’est évidemment l’impact économique. Quel effet cet effort d’investissement peut-il avoir sur la croissance ?

- Les projections de Marogest suggèrent que la dynamique actuelle des investissements publics se traduira par une amélioration de la croissance d’un point de pourcentage, portant ainsi la croissance potentielle à une moyenne de 4,6% à l’horizon 2030 contre une moyenne de 3,6% réalisée sur la période (2000-2024), ce qui placera le Royaume dans une configuration qu’il n’a jamais connue depuis presque soixante ans.

Le Fonds monétaire international (FMI) et l’agence de notation Standard&Poor’s abondent dans le même sens, en tablant eux sur une croissance potentielle moyenne de 4% à l’horizon 2030.

L’effet multiplicateur de la dépense publique, combiné à une forte propension à consommer des ménages, engendre une diffusion rapide de l’investissement dans l’ensemble de l’économie.

À court et moyen termes, la modernisation des infrastructures devrait réduire les coûts logistiques, améliorer la productivité globale des facteurs et renforcer l’attractivité pour les investisseurs locaux et étrangers dans les domaines de l’industrie, du tourisme, de la transition énergétique, de la transformation numérique. Ceci est conforté par la transition progressive durant ces dernières années de notre économie vers un modèle hybride, alliant la composante offre à celle de la demande.

Bien évidemment, la vulnérabilité de notre pays aux aléas climatiques et les tensions géopolitiques mondiales restent des points de vigilance pour notre économie.

L'élan des investissements publics devrait ajouter un point de croissance, portant le potentiel de l’économie à 4,6% d’ici 2030

- Dans ce contexte de croissance plus élevée. La trajectoire de la dette publique restera-t-elle soutenable ?

- Les indicateurs de soutenabilité de la dette publique marocaine, appréciés au regard des normes du FMI, confirment une situation globalement maîtrisée avec une dette du Trésor proche de 68% du PIB, un niveau compatible avec les normes internationales de soutenabilité. Le coût moyen de la dette (r) reste modéré et inférieur au rythme de croissance nominale projetée (g), ce qui maintient un différentiel (r-g) favorable.

Les indicateurs de charge de la dette restent également favorables : les charges d’intérêts demeurent inférieures à 3% du PIB et proches de 10% des recettes ordinaires, suggérant une pression budgétaire encore modérée.

Aussi, la vulnérabilité extérieure apparaît limitée, avec une dette extérieure publique bien couverte par les exportations et les avoirs officiels de réserve.

Concernant le ratio dette du trésor/recettes ordinaires, il a évolué de 296% en 2019 à 294% en 2024, évoluant dans une zone de vigilance. Cependant, une amélioration progressive est attendue à moyen terme, portée par la reprise de l’activité économique et les réformes engagées en matière d’élargissement de l’assiette fiscale.

-  Pour conclure, quels sont, selon vous, les principaux enseignements à retenir ?

- Le Maroc a fait le pari d’un cercle vertueux entre croissance économique, financement et dette à l’horizon 2030. Contrairement aux craintes généralement associées aux grands cycles d’investissement, le financement du Mondial 2030 devrait s’inscrire dans un cadre de discipline budgétaire et de conditions financières maîtrisées.

Mieux encore, la combinaison d’un étalement temporel des dépenses, d’un recours ciblé aux financements concessionnels et d’un environnement macroéconomique stabilisé plaide en faveur d’une absence de pression haussière sur les taux d’intérêt.

Nos projections établies montrent que le choc d’investissement lié au Mondial 2030 devrait impulser une dynamique de croissance soutenue sur la période 2025-2030, portant le rythme de croissance du PIB vers un palier inédit de l’ordre de 4,6% par an d’ici 2030. Cette dynamique de croissance devrait largement soutenir le besoin de financement de l’économie estimé à 3% du PIB à l’horizon 2030.

Cette accélération de la croissance ne va toutefois pas sans contrepartie. Elle s’accompagne de déséquilibres macroéconomiques appelés à demeurer maîtrisés, notamment en matière de besoin de financement et de trajectoire de la dette publique. L’analyse montre que ces déséquilibres, loin de constituer une fragilité immédiate, traduisent avant tout une économie engagée dans une dynamique de croissance soutenue qui permettrait d’alléger le service de la dette et de limiter les effets d’éviction sur l’investissement privé.

Par ailleurs, et c’est important à noter, le Maroc se situe aujourd’hui dans une fenêtre d’opportunité démographique, où la population active demeure plus nombreuse que les générations dépendantes.

L’accélération actuelle de l’investissement et la création d’emplois interviennent à un moment clé, avant l’inflexion attendue à partir de 2032, date à laquelle la population entrant sur le marché du travail — notamment la tranche des 15-24 ans — commencerait à reculer (rapport "Croissance économique et création d'emplois" de l’Institut royal des études stratégiques (IRES), septembre 2025). À cet égard, le Royaume semble engagé sur une trajectoire lui permettant de capitaliser sur son dividende démographique, en créant des emplois et en renforçant la base productive tant que la structure par âge demeure favorable.

En définitive, la Coupe du monde 2030 place le Maroc face à un pari économique structurant : celui de transformer un effort d’investissement exceptionnel en un véritable levier de décollage économique. Le succès de ce pari dépendra de la capacité du Royaume à convertir l’impulsion conjoncturelle en gains de productivité structurels, à renforcer l’intégration locale des chaînes de valeur et à mobiliser l’épargne nationale autour d’horizons long terme. Si ces conditions sont réunies, le Mondial 2030 pourrait bien marquer, au-delà du terrain sportif, l’entrée du pays dans un nouveau cycle de croissance plus solide et résilient.

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Le 18 février 2026 à 14h12

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