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Chiites au Maroc. Que sait-on de cette minorité discrète ?

Après les récentes tensions au Moyen-Orient, la question des chiites au Maroc refait surface. Que sait-on de cette minorité discrète ?

Chiites au Maroc : que sait-on de cette minorité discrète ?
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Le 8 mars 2026 à 18h04 | Modifié 8 mars 2026 à 18h04

La mort récente du guide suprême iranien Ali Khamenei et les tensions qui ont suivi au Moyen-Orient ont provoqué des réactions inattendues jusque dans le nord du Maroc. À Tétouan, plusieurs personnes se revendiquant du chiisme ont exprimé publiquement leur soutien à l’Iran.

Des prises de position modestes, mais suffisantes pour relancer la question : celle de l’existence et de l’ampleur de la communauté chiite dans le Royaume.

L’existence d’une minorité chiite, bien que réduite, fait l’objet d’interrogations régulières. Le Maroc est un pays malékite de longue tradition, le champ religieux étant coiffé par imarat al-Moumine, la commanderie des croyants.

Dans ce sens, le Maroc s’est toujours méfié du prosélytisme chiite car l’unicité du rite et le monopole du religieux sont une donnée essentielle dans la société marocaine. De plus, ouvrir le champ religieux à la concurrence d’un dogme différent serait dangereux pour la cohésion d’une communauté soudée autour du religieux.

Une minorité difficile à quantifier

La première difficulté tient au manque de données précises. Le Maroc ne procède pas à un recensement des appartenances religieuses, ce qui rend toute estimation incertaine.

Cela dit, selon un rapport sur la liberté religieuse publié par le département d’État américain en 2009, le nombre de musulmans chiites dans le Royaume était alors compris entre 3.000 et 8.000 personnes. Une évaluation d’un intervalle trop large pour être précis.

L’analyse effectuée par la même source indique que cette population était principalement composée d’expatriés originaires du Liban ou d’Irak, auxquels s’ajoutaient des Marocains. Le même rapport indique également que plusieurs milliers de Marocains résidant en Europe ont adopté des croyances chiites.

En effet, selon un rapport de l’ambassade américaine au Maroc sur la liberté de religion, “les dirigeants musulmans chiites portent à plusieurs milliers le nombre de Marocains de confession chiite, dont la plupart habitent dans le nord du pays. De plus, on estime à 1.000 ou 2.000 le nombre de résidents étrangers chiites originaires du Liban, de la Syrie, de la Tunisie ou de l’Irak”.

Ces estimations restent toutefois fragiles. Le sociologue Mohammad Guenfoudi, spécialiste des mouvements islamistes au Maroc, expliquait dans un article publié en 2017 par L’Orient-Le Jour qu’il est “pratiquement impossible de connaître le nombre réel de chiites dans le pays”. En cause notamment, l’absence de statistiques religieuses, mais aussi la discrétion de nombreux fidèles.

Certains choisissent en effet de ne pas afficher publiquement leur appartenance confessionnelle, recourant à une pratique appelée  “taqiya”, qui consiste à dissimuler sa religion lorsque celle-ci peut exposer à des pressions ou à des accusations.

Une présence plus marquée dans le Nord

Si la communauté chiite est potentiellement dispersée dans plusieurs villes marocaines, plusieurs observateurs situent l’un de ses principaux foyers dans la région Tanger-Tétouan. La concentration de fidèles dans cette zone est souvent attribuée au rôle de la diaspora marocaine.

Le nord du pays compte en effet une importante diaspora à l’étranger. Certains ont découvert le chiisme lors de leurs séjours en Europe ou au Moyen-Orient, avant d’adopter ce courant religieux et de le transmettre à leur entourage lors de leur retour au Maroc.

Cette dimension transnationale apparaît également dans les dynamiques militantes. Le politologue Vincent Geisser note ainsi que certaines activités liées au chiisme marocain se développent davantage à travers Internet et les réseaux sociaux, notamment via des groupes de Français d’origine marocaine convertis.

Dans une de ses publications, le responsable de la recherche au Centre national de la recherche scientifique (français) et directeur de l’IREMAM (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman) estime qu’à ces derniers s’ajoutent des Français convertis lors de séjours au Liban, en Irak ou en Iran, parfois à la suite de mariages avec des femmes originaires de ces pays.

C’est ce qu’il détaille dans son article “Le chiite imaginaire - Nouvelle figure de l’altérité dans l’islam de France”, dans lequel il évoque le Maroc et les chiites d’origine marocaine.

Une pratique religieuse souvent discrète

La faible visibilité des chiites au Maroc s’explique aussi par les contraintes administratives et sociales auxquelles ils sont confrontés.

Selon les rapports diplomatiques américains précités, les groupes chiites ne disposent généralement pas de statut légal sous forme d’associations religieuses, ce qui limite leur capacité à organiser des rassemblements publics. “Aucune mosquée chiite n’est officiellement recensée dans le Royaume”, lit-on dans l’un de ces rapports.

Dans la pratique, certains fidèles prient dans des mosquées sunnites, mais disent parfois faire face à des critiques en raison de leurs pratiques religieuses différentes. Plusieurs représentants de la communauté expliquent également qu’ils préfèrent éviter de déposer des demandes d’autorisation pour créer des structures religieuses, par crainte d’être confrontés à des pressions.

Également cité par ce même rapport américain, le rapport annuel 2018-2019 de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) souligne que “l’islam chiite continue de faire l’objet de critiques dans certains médias ou sermons religieux”.

Des tentatives d’organisation limitées

Les initiatives visant à structurer la communauté chiite au Maroc ne sont pas nouvelles. En 2015, la création à Tanger d’une fondation culturelle baptisée “Al-Khat al-Rissali” a suscité une vive polémique.

Certains responsables du Mouvement unicité et réforme (MUR), bras prosélyte du Parti de la justice et du développement (PJD), avaient alors dénoncé ce qu’ils considéraient comme une tentative d’implantation du chiisme dans le pays.

Quelques semaines après son lancement, les autorités locales ont interdit les activités de cette fondation au motif qu’elle ne disposait pas des autorisations nécessaires. Dans un communiqué diffusé en 2015, le ministère de l’Intérieur avait déjà démenti avoir accordé une quelconque autorisation à un courant portant le même nom pour exercer des activités à Tanger.

C’était il y a onze ans, quasiment jour pour jour.

Un sujet régulièrement politisé

Au Maroc, la question chiite dépasse souvent le simple cadre religieux. Elle est également liée à des préoccupations politiques et géopolitiques. Des campagnes de dénonciation du chiisme apparaissent régulièrement. Ces discours sont parfois alimentés par la crainte d’un prosélytisme chiite dans le pays.

Dans son article, le politologue Vincent Geisser souligne que les autorités marocaines se montrent elles aussi attentives à la progression réelle ou supposée des conversions au chiisme, en particulier depuis les années 2000.

Cette inquiétude, selon lui, aurait notamment été renforcée après la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah libanais, dont l’issue a contribué à renforcer l’aura de ce mouvement chiite dans certaines opinions publiques arabes.

La méfiance des autorités s’est également manifestée dans le domaine éducatif. En mars 2009, une école irakienne privée installée à Rabat avait été fermée officiellement pour “non-respect de la législation encadrant l’enseignement privé”.

Cela dit, un rapport du département d’État américain indique que cette fermeture s’inscrivait dans un contexte plus large de surveillance du chiisme. Selon ce document, les autorités marocaines ont également saisi des ouvrages religieux chiites et interrogé certains fidèles dans le cadre d’efforts visant à freiner la diffusion d’un chiisme considéré comme politisé.

Une sensibilité ancienne

La sensibilité entourant la question chiite au Maroc s’inscrit aussi dans une histoire diplomatique marquée par des relations tendues entre Rabat et Téhéran, depuis la révolution islamique de 1979 menée par Ruhollah Khomeini.

Un épisode souvent cité remonte au discours prononcé par feu le roi Hassan II le 22 janvier 1984, quelques jours après de violentes émeutes dans le Royaume. Le Souverain y rappelait que les ouléma marocains avaient déclaré Khomeini apostat deux ans plus tôt par une fatwa.

Ce passage du discours royal est, depuis la mort de Ali Khomeini, largement repris sur les réseaux sociaux.

Une minorité entre discrétion et fantasmes

Malgré les inquiétudes régulièrement exprimées dans le débat public, plusieurs observateurs soulignent que la communauté chiite marocaine reste très réduite et peu structurée.

Certains estiment ainsi que les chiites marocains constituent un groupe dispersé et sans organisation centrale. Une réalité qui contraste avec les discours alarmistes évoquant parfois une “expansion” du chiisme dans le Royaume.

Entre discrétion, soupçons politiques et fantasmes médiatiques, la question chiite continue ainsi d’occuper une place singulière dans le paysage religieux marocain.

Et chaque crise au Moyen-Orient semble rappeler l’existence de cette minorité encore largement méconnue. Cela étant, les Marocains étant fortement imprégnés par le malékisme et étant dirigés sur le plan religieux par Imarat Al Mouminine, il semble impossible qu’une communauté chiite puisse s’implanter durablement ou avec une certaine ampleur au Maroc.

Réaffirmation spectaculaire du monopole du religieux par le Roi

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Tags : Chiites, Khamenei
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Le 8 mars 2026 à 18h04

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