Après le drame de Mohammédia, le débat sur les féminicides ressurgit
Le meurtre d’une femme en plein jour à Mohammédia, attribué à son mari selon plusieurs médias, a profondément choqué l’opinion. Pour Camélia Echchihab, fondatrice de la plateforme @feminicides.maroc, ce drame s’inscrit dans un phénomène plus large, encore insuffisamment reconnu et documenté au Maroc.
Une femme est décédée à Mohammédia après avoir été égorgée par son mari, selon plusieurs médias qui ont couvert, presque en direct, ce drame survenu en plein jour et en plein espace public. L’auteur des faits a été arrêté.
Ce crime, qui a profondément choqué l’opinion, relance une nouvelle fois le débat sur les féminicides au Maroc et sur les moyens de prévenir ces violences extrêmes.
Journaliste féministe et fondatrice de la plateforme Instagram @feminicides.maroc, Camélia Echchihab documente depuis 2023 les cas de femmes décédées dans des circonstances de féminicides. Interrogée sur ce nouveau drame, elle replace l’affaire de Mohammédia dans un phénomène plus large.
“Des femmes qui meurent parce qu’elles sont des femmes”
“Ce nouveau féminicide à Mohammédia est loin d’être un acte isolé. Comme partout dans le monde, il y a des féminicides au Maroc, c’est-à-dire des femmes qui meurent parce qu’elles sont des femmes.”, rappelle-t-elle, en déplorant le fait que “le Maroc ne reconnaît pas encore les féminicides” et que “nous ne disposons donc pas de données officielles prenant en compte toute la variété des féminicides à l’échelle du Royaume”.
Elle explique qu’à travers “Stop Féminicides Maroc”, elle tente depuis début 2023 de “recenser les situations s’apparentant à une définition large du féminicide”. Plus précisément, “le féminicide est le meurtre, le décès ou le suicide d’une femme parce qu’elle est une femme, souvent à l’intersection d’autres facteurs d’oppression. Le féminicide peut être soit un crime direct – c’est le meurtre d’une femme perpétré par un homme dans une logique systémique de domination masculine –, soit un crime indirect – c’est le décès ou le suicide d’une femme résultant d’une situation d’oppression systémique liée à son genre”.
Recensement difficile
Cette absence de reconnaissance officielle rend difficile toute évaluation précise de l’ampleur du phénomène. Des initiatives militantes et journalistiques tentent toutefois de documenter ces crimes, à partir des informations disponibles dans la presse.
La plateforme créée par Camélia Echchihab s’appuie principalement sur des articles de presse pour recenser les cas. Mais ces sources donnent souvent peu de détails sur les circonstances des violences.
“Les articles sur lesquels je m’appuie pour le recensement des cas manquent très souvent d’informations et se contentent de relater les faits de façon sommaire… mais un féminicide par partenaire intime n’arrive quasiment jamais d’un seul coup. Il est souvent précédé de violences (psychologiques et/ou économiques, sexuelles, physiques), seulement au Maroc ces faits sont sous-déclarés à la police. Très peu de femmes osent porter plainte contre leurs époux”, souligne-t-elle.
En effet, selon les chiffres du haut-commissariat au Plan (HCP), “seulement 10,4% de victimes (7,5% dans l’espace conjugal et 11,3% dans l’espace hors conjugal) ont engagé une action juridique ou ont déposé une plainte auprès des autorités compétentes (gendarmerie, pouvoir judiciaire, autorité locale) après avoir subi une violence physique et/ou sexuelle”.
Ces chiffres rappellent encore la difficulté que rencontre la victime lorsqu’elle décide de suivre un processus pour faire valoir ses droits. Médias24 avait retracé ce “parcours du combattant” en détail dans un précédent article.
Un enchaînement de violences
Dans de nombreux cas, les féminicides s’inscrivent donc dans un continuum de violences. Les agressions psychologiques, économiques, sexuelles ou physiques précèdent souvent le passage à l’acte. Pourtant, ces violences restent largement invisibles dans les statistiques judiciaires.
La loi 103-13 relative à la lutte contre les violences faites aux femmes constitue aujourd’hui le principal cadre juridique marocain sur cette question. Mais son efficacité continue d’alimenter le débat parmi les militantes et les organisations de défense des droits des femmes.
Camélia Echchihab rappelle que “la loi 103-13 contre les violences faites aux femmes est critiquée comme insuffisante par de nombreuses militantes féministes ; elle ignore ce terme [féminicide, ndlr]”.
“Ce texte, censé structurer la réponse institutionnelle marocaine (sensibilisation, cellules d’accueil, cadre légal) ne semble pas avoir eu d’impact sur la réalité vécue par les femmes en situation de violences. Un an après le vote de cette loi, l’étude du HCP montrait bien que les survivantes étaient encore rares à se tourner vers les autorités pour obtenir justice ou protection : une grande majorité de femmes ignoraient l’existence même de cette loi”, souligne-t-on de même source.
Elle rappelle également une interprétation des chiffres faite par le HCP, selon laquelle "quel que soit le contexte, les femmes déclarent rarement aux autorités concernées les actes de violence subis ; exception faite des agressions physiques survenant dans les espaces publics qui sont déclarées par 30% des victimes. Ce taux élevé, comparé aux autres contextes, peut s'expliquer par le fait que cette violence implique des auteurs de violence étrangers, contrairement aux autres contextes où la médiation sociale, les normes socioculturelles ainsi que la crainte d’éventuelles répercussions – notamment sur la stabilité du ménage et/ou de la famille – peuvent constituer des facteurs dissuasifs".
Ces chiffres illustrent l’ampleur du phénomène de sous-déclaration des violences. Les pressions sociales, la crainte de déstabiliser la famille ou encore la dépendance économique dissuadent de nombreuses femmes de saisir les autorités.
Plusieurs réformes en chœur
Pour Camélia Echchihab, la lutte contre les féminicides nécessite des réformes plus larges que le seul cadre de la loi 103-13.
“Si les autorités montrent une volonté d’aborder la problématique des violences faites aux femmes, leur démarche s’avère donc largement insuffisante et inefficace. Car dans les faits, l’impunité règne encore. Et l’invisibilité des féminicides y contribue sûrement”.
Elle rappelle que plusieurs pistes de réforme circulent dans les rapports d’organisations internationales et d’associations de défense des droits humains. Parmi elles :
- Fournir une définition claire de la violence conjugale ;
- Considérer le viol d’une femme par son mari comme un crime ;
- Mettre à disposition des financements pour soutenir les réformes ;
- Permettre aux femmes de demander des injonctions restrictives pour se protéger de tout contact avec la personne qu’elles accusent de violence sans qu’elles aient à porter plainte au pénal ;
- Assigner des responsabilités concrètes à la police, aux procureurs et aux magistrats ou agents chargés de l’application des lois en ce qui concerne les violences conjugales, comme par exemple, obliger les policiers à prendre les plaintes, fournir un refuge et une assistance financière pour les victimes, ainsi que des services de santé, du soutien psychologique, des conseils juridiques, une assistance téléphonique d’urgence.
Des organisations régionales se penchent également sur cette question. Euromed Rights a ainsi mené une étude à l’échelle régionale portant sur la Tunisie, l’Algérie et le Maroc afin d’analyser les féminicides et les réponses institutionnelles apportées. Camélia Echchihab y a contribué en tant que voix et analyste féministe du Maroc.
Parmi les principales observations et recommandations qui y figurent : celle d’accompagner la réforme – nécessaire – de la loi 103-13, par d’autres réformes tout aussi importantes. Il s’agit notamment d’une réforme du Code pénal pour y dépénaliser l’avortement, entre autres, mais aussi de la tant attendue révision de la Moudawana.
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