Elections de 2026 : l’épreuve de la médiation à l’ère des grandes attentes
L’annonce des élections de septembre 2026 relance le débat : comment redonner sens à la médiation politique dans un moment de transformation souveraine ? Une analyse de Abdelmoutaleb Amiyare, écrivain-chercheur et membre du CNDH.
En lisant l’annonce de la date des prochaines élections législatives, je me suis souvenu d’une déclaration documentée d’un ministre du gouvernement actuel, faite au sein du Parlement, affirmant que "nous vivons dans un État capitaliste, que le programme législatif est élaboré par la bourgeoisie et que ce sont les lobbies parlementaires qui légifèrent".
Que l’on adhère ou non à ce constat, il faut signaler que le simple fait qu’un tel propos soit tenu au Parlement révèle une chose : la confiance dans la fonction législative elle-même est devenue sujette à questionnement, et le sens de la représentation politique soulève désormais de véritables interrogations quant aux règles de légitimité politique et démocratique dans leur relation étroite à l’élaboration des lois.
Je me suis alors demandé : à qui le gouvernement annonce-t-il l’organisation des élections ? Les annonce-t-il parce que le Maroc s’est habitué à la régularité du calendrier électoral imposé par l’agenda constitutionnel ? Les annonce-t-il pour que la coalition gouvernementale actuelle se succède à elle-même et poursuive une législation au service de la bourgeoisie, comme l’a bien déclaré le ministre en question ? Les annonce-t-il par conviction démocratique, parce que tous les acteurs politiques croient réellement en la maturité du processus démocratique, au sein de leurs partis comme dans l’espace public ? Les annonce-t-il parce que le choix démocratique constitutionnel post-2011 est désormais tranché et permet une compétition politique ouverte, fondée sur l’intégrité, la transparence et la crédibilité ? Les annonce-t-il par souci de rendre des comptes aux électeurs marocains ? Ou enfin, les annonce-t-il parce qu’il est capable de transformer les élections en un pont vers le Maroc espéré ?
Ces questions ne relèvent pas de la rhétorique. Elles constituent une épreuve du sens même des élections lorsque le "temps national" devient la ressource la plus précieuse, et lorsque la simple régularité du rendez-vous électoral ne suffit plus à produire l’effet attendu du processus politique dans son ensemble.

L’annonce de la date des élections législatives représente une véritable opportunité politique pour interroger le paysage politique national, tant dans son rapport aux élections que dans sa relation à "la maturité politique" et aux grands enjeux qu’elle suppose. Par maturité politique, j’entends ici la capacité de la médiation à produire une décision publique exécutable et redevable, et non une simple compétition pour les positions et la consommation de discours.
Cette fois-ci, l’annonce intervient alors que les grandes transformations du paysage politique et électoral – amorcées depuis l’expérience de l’alternance consensuelle – sont toujours présentes. Après la formule de l’alternance avec Abderrahmane Youssoufi, puis celle des islamistes à la suite du "Printemps arabe", le pays semble aujourd’hui engagé dans une nouvelle configuration marquée par la dominance d’un pôle oligarchique financier.
Si l’alternance consensuelle s’était inscrite sous le slogan de la transition démocratique et des réconciliations nationales, et si l’expérience islamiste s’était construite autour de la lutte contre la corruption et l’autoritarisme dans le sillage du Mouvement du 20 février, la phase actuelle semble marquée par l’annexion du champ politique à la sphère d’influence financière. Le paradigme politique glisse ainsi de la compétition programmatique vers une course électorale dominée par les réseaux d’intérêts et l’imbrication du pouvoir politique et financier.
Dans ce contexte, la médiation politique s’affaiblit, incapable d’assurer ses fonctions essentielles : représenter la société, défendre ses intérêts pluriels, réguler la concurrence libre et produire des décisions soumises à la reddition démocratique des comptes.
Si la configuration actuelle devait se maintenir, les prochaines élections risqueraient de reconduire la même polarisation dominante. Le problème ne réside donc pas dans la date des élections, mais dans les règles du jeu et ses incitations : s’agit-il d’une compétition programmatique liée à la société, ou d’une lutte pour les rentes et les loyautés ?
Dès lors, le processus électoral ne contribuerait pas à créer le climat d’apaisement politique et de détente en matière des droits de l’Homme pour répondre aux fortes demandes sociales et pour opérer la transition vers un "Maroc à vitesse unique", expression employée par Hakim Benchamach dans son manifeste pour désigner une "démocratie de la réalisation", où l’efficacité prime sur une pluralité vidée de substance, réduisant les partis à de simples "agences électorales" sans projet sociétal.
L’appel à un "Maroc à vitesse unique" coïncide avec l’annonce des élections de septembre 2026 et relance le débat : comment redonner sens à la médiation politique dans un moment de transformation souveraine ?
Il ne s’agit pas de contourner le pluralisme ni de remettre en cause l’option démocratique, mais de purifier la vie partisane des dérives qui affaiblissent les institutions. Objectivement, seule l’institution monarchique – qualifiée dans le manifeste de "raison souveraine" – dispose de la capacité d’impulser une réforme structurelle, dans le respect de la Constitution, afin de renforcer la gouvernance, la reddition des comptes, l’intégrité et la prévention des conflits d’intérêts.
Il ne s’agit pas d’un reniement de la méthodologie démocratique, mais d’une réforme profonde inscrite dans la continuité des grandes initiatives royales : processus de réconciliation, Constitution de 2011, chantier de l’État social et ambitions du "Maroc émergent".
Aujourd’hui, le critère central de la réforme devient son impact concret sur l’école, l’hôpital et l’emploi. Aller aux élections dans les mêmes conditions structurelles et mentales qu’aujourd’hui ne ferait qu’élargir le fossé entre institutions représentatives et société. Le rendez-vous électoral ne suffit pas s’il n’ouvre pas une perspective de changement et d’espoir renouvelé. Cela exige une révision rigoureuse des conditions de candidature, de financement et de reddition des comptes. Sans restauration de la fonction de médiation, nous risquons de reproduire le même décalage au nom de la simple régularité électorale.
La secousse politique attendue ne pourra se produire sans une chirurgie précise éradiquant les formes de corruption qui entravent le passage vers un "Maroc à vitesse unique", ni sans projets politiques capables de mobiliser les citoyens autour des prochaines législatives.
Les élections à venir placent le pays face à des défis nationaux, régionaux, continentaux et internationaux. En tête figure la consolidation définitive de la souveraineté territoriale sur les provinces du Sud à travers l’autonomie au Sahara. Ce défi est indissociable du renforcement démocratique et institutionnel, du développement du capital humain, de la justice territoriale et du renouvellement des élites nationales sur la base de l’intégrité et de la compétence, afin d’accompagner la dynamique d’"accomplissement" exigée par le Maroc émergent et de promouvoir une citoyenneté active et productive.
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