Jürgen Habermas est mort.
Âgé de 96 ans, le philosophe allemand de l'"agir communicationnel" et de l'"éthique de la discussion", entre autres thèmes de prédilection de son œuvre monumentale, a rendu son dernier souffle le samedi 14 mars 2026 à Starnberg, petite ville de Haute-Bavière où il avait élu domicile après son départ à la retraite au milieu des années 1990.
En Allemagne, les hommages n’ont bien évidemment pas manqué de pleuvoir, du chancelier Friedrich Merz, qui a salué "l’un des penseurs les plus importants de notre temps", au ministre d’État à la Culture, Wolfram Weimer, pour qui Habermas a carrément été le "maître à penser" et le "philosophe de la République fédérale". Il faut dire que le défunt, adolescent au moment de la chute du IIIe Reich et durablement travaillé par l’héritage du nazisme, avait contribué comme peu d’autres à façonner la culture démocratique allemande d’après-guerre.
Mais ce n’est pas que dans son pays d’origine que sa disparition a suscité l’émoi. Dans le reste du monde aussi, ses concepts ont profondément irrigué la philosophie politique et les sciences sociales. Et naturellement la région arabe n’y échappe pas, à commencer par le Maroc, où plusieurs intellectuels se sont tôt attachés à s’approprier ses outils conceptuels, tout en les assignant à la place qui leur revient dans leurs propres contextes.
Une figure majeure de la philosophie contemporaine
"Je considère que Habermas demeure l’un des penseurs les plus importants de la philosophie contemporaine. Il a proposé des ouvertures théoriques qui ont séduit de larges élites intellectuelles – philosophes, chercheurs et responsables politiques. Je considère même qu'il incarne la figure du philosophe telle que l’a façonnée la tradition allemande, depuis Kant, en passant par Hegel, Marx, Husserl, Heidegger, Max Weber et Adorno", nous déclare Mohammed Noureddine Affaya, un des tous premiers philosophes arabes à s'intéresser à la pensée de Habermas à travers son livre La Modernité et la communication dans la philosophie critique contemporaine : le modèle de Habermas, publié en 1990 au Maroc et réédité sept ans plus tard à Beyrouth (Liban).
En effet, pour notre interlocuteur, l’importance de Habermas tient à ce qu’il a cherché à réhabiliter l’idée même de raison à une époque où celle-ci suscitait une méfiance croissante. Là où beaucoup de penseurs du XXᵉ siècle ont, ainsi, surtout insisté sur les dérives de la modernité et sur le fait que, dans certains contextes, elle a été ravalée au rang d’instrument de pouvoir et de domination au service du contrôle social, de la fabrication du consentement et de la mise à l’écart des citoyens des véritables lieux de décision, Habermas a, au contraire, soutenu que la rationalité pouvait aussi être un moyen d’émancipation. Mais pour que ce soit le cas, il fallait, selon lui, que cette rationalité s’exerce plutôt dans l’échange, la discussion et la critique.
En d'autres termes, son idée force est qu'une démocratie digne de ce nom ne saurait se réduire aux seules institutions, au vote et aux procédures formelles, quand bien même celles-ci reposent sur des règles rationnelles et des mécanismes de représentation, mais qu'elle suppose aussi un espace public vivant, où les participants à la vie publique peuvent confronter leurs arguments, contester les pouvoirs et prendre part, par la parole et par la délibération, à la définition des règles communes. Et en cela, Habermas apparaît comme l’un des derniers grands continuateurs des Lumières, dont il a toujours ouvertement revendiqué l'héritage.
La réception dans le monde arabe
"L'importance d'Habermas dans les contextes non occidentaux, notamment au Maroc et dans les pays du Sud global, réside dans le fait que son projet philosophique, depuis son livre L'Espace public jusqu'à ses derniers travaux sur le rôle de la religion dans l'espace public, en passant par ses recherches sur l'éthique de la discussion, l'agir communicationnel et la démocratie délibérative, défend le droit des citoyens à prendre eux-mêmes l'initiative et à déterminer leur propre destin au sein de la société à laquelle ils appartiennent. Pour ce faire, ils s'appuient sur la puissance de la critique et la force du meilleur argument plutôt que sur l'argument de la force. Cette dimension normative de sa théorie critique découle de la conviction que la démocratie et la modernité sont des projets inachevés. Cette conviction encourage les citoyens, qu'ils soient croyants ou non, à accepter de vivre dans une société ouverte qui offre une place à tous", décrypte Mohamed Lachhab, une autre figure intellectuelle marocaine qui a beaucoup contribué à faire connaître Habermas dans le monde arabe, auteur de plusieurs ouvrages qui lui sont consacrés, et même traducteur de certains de ses articles depuis l'allemand.
Mais Lachhab de souligner que, in fine, Habermas demeurait un philosophe européen, et même "eurocentré" – une critique qu'on lui fait habituellement, du fait que sa pensée s’est construite à partir d’une expérience historique, politique et intellectuelle profondément ancrée en Europe.
Partant, le logiciel qu'il propose ne serait pas à importer tel quel, mais devrait plutôt être investi, une fois "libéré de son cadre géographique et culturel restreint", "dans nos propres contextes". "La "raison communicationnelle" qu'il prône n'est pas l'apanage de l'Occident ; elle est ancrée dans nos pratiques dialogiques traditionnelles et dans les mécanismes de délibération sociale qui attendent d'être libérés de toute distorsion pour permettre la construction d'un espace public véritablement démocratique", poursuit-il.
Critiques et héritage
Pour sa part, Affaya rappelle avoir, dans plusieurs articles et analyses, décortiqué l'horizon de pensée essentiellement européen et américain de Habermas, qui, toutefois, ne s’est jamais présenté comme un philosophe pensant pour l’ensemble de l’humanité, et est resté fidèle, en substance, à ses sources et à ses références intellectuelles.
Mais s'il est, à ses yeux, des reproches à lui faire, c'est surtout eu égard à certaines de ses prises de position face aux événements du monde contemporain, comme lorsqu'en novembre 2023, dans les premières semaines ayant suivi la guerre à Gaza, Habermas ainsi que Nicole Deitelhoff, Klaus Günther et Rainer Forst, qui sont également des philosophes, avaient cosigné une tribune de soutien à Israël, ce qui pour lui contredit les fondements même du travail mené pendant des décennies par l'intéressé.
"Habermas n'est jamais véritablement parvenu à se libérer du poids de la culpabilité historique qui pèse sur la conscience allemande à la suite de l’extermination des Juifs par le nazisme durant la Seconde Guerre mondiale. Il n'a pas réussi à atteindre le niveau philosophique nécessaire pour affronter la question de la responsabilité morale face à cette barbarie, en la comparant aux crimes et aux violations flagrantes du droit humain commis par Israël depuis sa création", expose-t-il, en considérant que Habermas est, de fait, "resté prisonnier de ces deux contraintes".
Mais lui, comme par ailleurs Lachhab, estime que les instruments conceptuels à portée universelle, tels que ceux élaborés par Habermas, demeurent parfaitement mobilisables, et que c’était là même une des tâches du philosophe que de travailler à partir de son propre sol historique et culturel pour y libérer des forces critiques en dialogue avec de telles ressources théoriques.