Analyse. Comment la guerre au Moyen-Orient a déclenché “le plus grand choc pétrolier de l’histoire”
Le pétrole dépasse à nouveau les 100 dollars, mais la dynamique n’a plus rien à voir avec celle de 2022. Le choc actuel est bien réel et se traduit déjà par une pénurie, au point que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) le décrit comme "le plus grand choc d’approvisionnement pétrolier de l’histoire".
La guerre au Moyen-Orient pousse les prix du pétrole et d’autres sources d’énergie à des niveaux inquiétants. Le précédent de la guerre en Ukraine vient naturellement à l’esprit, puisque les prix du Brent avaient alors frôlé les 140 dollars le baril.
Cependant, il n’est pas pertinent de mettre le choc actuel sur le même plan que celui provoqué par la guerre en Ukraine. Ni les faits, ni les mécanismes à l’œuvre, ni les conséquences économiques ne sont de même nature.
La crise de 2026 n’est plus celle de 2022
La première différence est géographique. L’Ukraine n’est pas située dans une zone aussi sensible pour l’approvisionnement pétrolier mondial que le Moyen-Orient, surtout autour du détroit d’Ormuz. La guerre actuelle concerne directement cinq des dix premiers producteurs mondiaux de pétrole, à savoir l’Arabie saoudite, l’Irak, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït.
En 2022, la hausse des prix était largement nourrie par les anticipations et par une prime de risque liée à l’incertitude. Aujourd’hui, la hausse reflète davantage un risque réel, tel qu’il est vécu par les marchés, et elle commence aussi à intégrer une pénurie qui se manifeste déjà, surtout sur plusieurs marchés asiatiques, notamment avec les attaques contre les infrastructures énergétiques.
Certes, on l'a dit, le Brent avait frôlé 140 dollars au début de la guerre en Ukraine, avant de redescendre à des niveaux soutenables, mais cette hausse relevait en grande partie d’un choc d’anticipation et de revalorisation du risque géopolitique.
Cependant, la situation actuelle est différente. Au moment où ces lignes sont écrites, le Brent reste à un niveau élevé, autour de 104 dollars le baril, après avoir atteint 119,5 dollars en séance le 9 mars, son plus haut niveau intrajournalier depuis juin 2022.
Les prix actuels semblent se maintenir dans une fourchette comprise entre 100 et 110 dollars le baril, malgré les déclarations du président américain Donald Trump visant à calmer les tensions. La nervosité reste forte, contrairement à 2022.
Les flux de brut et de produits pétroliers via le détroit d’Ormuz ont chuté d’environ 20 millions de barils par jour à presque rien, les pays du Golfe ont réduit leur production d’au moins 10 millions de barils par jour, et plus de 3 millions de barils par jour de capacités de raffinage dans la région sont déjà à l’arrêt.
L'agence de presse britannique Reuters indique que les flux de brut et de condensats ont baissé d’environ 12 millions de barils par jour sur les marchés physiques, avec des raffineries qui cherchent désespérément des barils de remplacement.
La preuve apparaît dans le décrochage entre le marché financier et le marché physique. Le 19 mars, le brut de Dubaï, référence du pétrole physique au Moyen-Orient, a bondi à 166,8 dollars le baril. En même temps, des cargaisons européennes et africaines s’échangeaient autour de 120 dollars.
Cette crise est donc plus réelle que celle de 2022, parce qu’elle touche à la fois la production, le transport et les stocks. L'AIE parle du plus "grand choc d’approvisionnement pétrolier jamais enregistré".
En 2022, la peur. En 2026, la pénurie
Les pénuries et les réponses d’urgence commencent déjà à apparaître dans plusieurs pays, surtout en Asie, où de nombreuses économies dépendent du pétrole du Moyen-Orient. Cette situation n’avait pas été observée en 2022.
Aux Philippines, le président Ferdinand Marcos Jr. a déclaré, le 24 mars, un état d’urgence énergétique national. Plus tôt en mars, le pays avait déjà adopté une semaine de quatre jours dans certaines administrations pour économiser l’énergie.
Au Japon, le gouvernement a commencé à puiser dans les stocks privés, puis a annoncé l’ouverture des réserves nationales à partir du 26 mars, avec l’usage de cinq jours d’approvisionnement provenant de stocks conjoints détenus avec des pays producteurs. Tokyo a, en parallèle, demandé à l'AIE une nouvelle libération coordonnée de stocks.
En Corée, le gouvernement a baissé les taxes sur les carburants pour limiter la hausse des prix. Il a aussi lancé une campagne d’économies d’énergie. En parallèle, il augmente la production d’électricité nucléaire au-delà de 80% et autorise davantage l’usage du charbon.
Au Vietnam, le gouvernement a activé le fonds de stabilisation des prix des carburants et demandé aux banques d’aider les distributeurs à financer leurs achats. Il a aussi prévu d’augmenter les réserves pétrolières nationales et averti le secteur aérien de se préparer à des réductions de vols à partir d’avril en raison de la baisse des importations de kérosène.
Au Sri Lanka, un rationnement du carburant a été instauré avec des volumes hebdomadaires plafonnés en fonction du type de véhicules, tandis que le Bangladesh a suspendu un rationnement existant pour éviter une paralysie des transports pendant la période de l’Aïd.
Même en Europe, plus précisément en Allemagne où les prix au détail au-dessus de 2 euros le litre sont devenus fréquents depuis la fin février, le Bundestag a adopté, le 26 mars, un dispositif limitant les hausses de prix des stations-service à une seule augmentation par jour, avec des amendes pouvant aller jusqu’à 100.000 euros.
Pour le Maroc, l’impact sera selon toute vraisemblance plus limité à court terme. Le pays consomme relativement peu de pétrole par rapport aux grandes économies asiatiques industrialisées. De plus, son approvisionnement est plus diversifié et ne dépend pas du Moyen-Orient. Mais, en cas de maintien de la situation actuelle, l'effet sera très rude pour le pays et son économie.
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