Marchés pétroliers. Vers un scénario extrême à 200 dollars le baril ? (Bloomberg)
Alors que le choc pétrolier lié aux tensions dans le Moyen-Orient entre dans son deuxième mois, les marchés restent sous tension. Derrière une hausse déjà significative des prix, les acteurs du secteur redoutent un scénario bien plus sévère, pouvant propulser le baril jusqu’à 200 dollars, avec des répercussions majeures sur l’économie mondiale.
Un mois après le début de l’une des plus importantes perturbations du marché pétrolier jamais enregistrées, les signaux d’alerte se multiplient. Les prix du brut ont fortement progressé, les perspectives de croissance sont revues à la baisse à l’échelle mondiale, et des pénuries commencent à apparaître en Asie, notamment en Thaïlande et au Pakistan.
Selon une enquête menée par Bloomberg auprès d’acteurs clés du secteur — traders, dirigeants, transporteurs et analystes — un constat s’impose : le marché sous-estime encore l’ampleur de la crise. Plusieurs professionnels établissent un parallèle avec le choc pétrolier des années 1970, tout en estimant que la situation actuelle pourrait s’avérer encore plus grave en cas de prolongation de la fermeture du détroit d’Ormuz.
Un déficit d’offre massif
Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du pétrole mondial, constitue aujourd’hui le principal point de blocage. Sa fermeture entraînerait une réduction d’environ 11 millions de barils par jour des flux mondiaux, laissant un déficit estimé à 9 millions de barils — soit davantage que la consommation combinée de plusieurs grandes économies européennes.
Si certaines mesures d’urgence, comme la libération de stocks stratégiques ou l’assouplissement de sanctions, ont permis de contenir temporairement les tensions, ces leviers restent limités dans le temps. Une fois épuisés, les marges de manœuvre apparaissent faibles, rapporte Bloomberg.
Dans ce contexte, plusieurs responsables et analystes commencent à envisager un scénario extrême où le prix du baril pourrait atteindre 200 dollars, un seuil inédit en valeur nominale.
Un risque systémique pour l’économie mondiale
Pour Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, une crise prolongée au-delà de trois à quatre mois pourrait devenir "systémique" pour l’économie mondiale. La paralysie d’une part significative des flux pétroliers et gaziers aurait des conséquences immédiates sur l’ensemble des chaînes de valeur.
Au-delà de l’énergie, c’est toute l’industrie qui est concernée. Le pétrole est en effet un intrant clé dans la production de plastiques et de nombreux biens manufacturés.
Les premières répercussions sont déjà visibles. Aux États-Unis, l’inflation annuelle a accéléré à 3,4 % en mars, contre 2,4 % en février, sous l’effet de la hausse des prix de l’énergie.
Selon les modèles de Bloomberg Economics, un baril à 110 dollars reste gérable, mais à 170 dollars, les effets sur l’inflation et la croissance doublent, faisant émerger un risque de stagflation.
L’Asie en première ligne
Les tensions se manifestent d’abord en Asie, région la plus dépendante des flux transitant par le détroit d’Ormuz. Certains pays ont déjà commencé à rationner ou stocker le carburant, tandis que des mesures de réduction de la demande émergent, comme la semaine de travail réduite aux Philippines.
L’Europe pourrait être la prochaine zone touchée, avec des risques de pénuries de diesel et une intensification de la concurrence pour sécuriser les cargaisons.
À l’inverse, les États-Unis apparaissent relativement protégés à court terme grâce à leur production domestique et à leur statut d’exportateur majeur de gaz naturel liquéfié.
Un marché encore dans l’attente
Malgré ces tensions, les prix restent en deçà des niveaux de panique. Le baril évolue autour de 116 dollars, en hausse de 60 % depuis le début du conflit, mais encore loin du record historique de 2008 à 147,50 dollars.
Cette relative retenue s’explique notamment par l’anticipation d’un dénouement politique du conflit. Les marchés parient encore sur une désescalade rapide, notamment sous l’impulsion des États-Unis.
Mais pour les experts du secteur, la question clé reste ouverte : jusqu’où les prix devront-ils monter pour forcer un ajustement brutal de la demande mondiale ? Comme le résume un gestionnaire de portefeuille chez Pimco, "si le marché doit s’ajuster par les prix, la douleur sera inévitable".
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