“Jusqu’à 30 jours d’attente”. Comment la congestion du port de Casablanca coûte des millions aux opérateurs céréaliers
Depuis décembre, une vingtaine de navires céréaliers restent immobilisés au large de Casablanca, générant entre 20.000 et 30.000 dollars de surcoûts par jour et par navire, soit jusqu’à 18 millions de dollars sur un mois. Cette situation commence à peser sur les stocks, notamment pour l’alimentation animale.
Au moins 20 navires céréaliers sont actuellement bloqués au port de Casablanca. Chacun d'entre eux engendre des surcoûts compris entre 20.000 et 30.000 dollars par jour, selon sa taille, son origine et la durée d’attente.
Cette congestion portuaire se poursuit depuis le mois de décembre. Résultat : les délais de séjour des navires sont passés d’une moyenne de cinq à six jours à près de 30 jours durant le premier trimestre 2026.
Si l’on fait le calcul, les 20 navires actuellement en attente pourraient engendrer entre 12 et 18 millions de dollars de surcoûts sur une période d’un mois.
Le cumul de plusieurs facteurs défavorables
"Les importateurs souffrent depuis le mois de décembre [2025, ndlr] d’une congestion portuaire", affirment plusieurs acteurs du secteur céréalier contactés par Médias24.
Une combinaison de facteurs défavorables est à l’origine de cette situation. D’abord l'épisode météorologique survenu en décembre, qui avait entraîné l’arrêt temporaire de l’activité au niveau des ports. Puis, la poursuite des travaux d’approfondissement menés sur certains quais à Casablanca et Jorf Lasfar, réduisant significativement leur capacité d’accueil. Or, c'est par le port de Casablanca que transitent les matières premières nécessaires à la consommation nationale et à plusieurs filières agroalimentaires du pays. À cela s’ajoutent les vents forts enregistrés ces derniers jours, qui viennent aggraver une situation déjà sous tension, en empêchant les navires d'accoster. "Combinés, ces facteurs ont créé une tension qui n’est pas résorbée à ce jour", expliquent nos interlocuteurs.
"Nous comptons, à ce jour, au moins 17 navires céréaliers en attente dans les ports de Casablanca et Jorf Lasfar", précise l’un de nos interlocuteurs au sein de la Fédération nationale des négociants en céréales et légumineuses (FNCL), soulignant que "l’attente en rade [c’est-à-dire au mouillage, en mer, avant autorisation d’entrer au port, ndlr] dure depuis le mois de janvier une trentaine de jours en moyenne", contre cinq à six jours auparavant.
"Cette situation engendre des surcoûts extrêmement importants, qui varient entre 20.000 et 30.000 dollars par bateau, par jour d’attente". Les importateurs doivent ainsi s’acquitter de 340.000 à 510.000 dollars supplémentaires pour chaque jour d’attente pour les 17 navires, "en dehors des marchandises qu’ils transportent", déplore-t-il, soulignant que "cette situation devient intenable".
Des flux tendus pour tous types de céréales
Même son de cloche auprès d’un autre importateur du secteur. Selon lui, si l’on compte également les navires transportant les matières premières entrant dans la composition de l’alimentation animale (maïs et tourteaux de soja notamment), on peut parler d’une vingtaine de navires en rade rien qu’au niveau du port de Casablanca.
Le secteur céréalier serait le plus impacté par cette congestion portuaire. "Le secteur des céréales représente 40% de la rade au port de Casablanca, où 50 navires sont actuellement bloqués", nous indique-t-il. "On représente donc la plus grande part", ajoute-t-il, précisant que "deux silos portuaires dans ce port sont spécialisés dans le déchargement des navires céréaliers, alors que les aliments pour animaux sont déchargés dans des postes polyvalents [quais pouvant accueillir plusieurs types de marchandises, ndlr]".
En termes d’impact sur l’approvisionnement, les flux sont tendus pour tous types de céréales. L’alimentation animale est toutefois davantage concernée, nous explique-t-on.
"Pour le blé tendre, il y a, heureusement, un stock de sécurité qui est envisagé et constitué par les autorités marocaines, ainsi qu’un mécanisme de l’État qui accompagne ce stockage. La tension est donc moins flagrante par rapport aux produits qui ne bénéficient d’aucun soutien public pour la constitution de réserves". L’État verse, en effet, une restitution aux importateurs de blé, dont le montant varie en fonction du prix du quintal. Ce mécanisme vise à les soutenir, en maintenant à la fois les importations ainsi que le coût du quintal à un niveau avoisinant les 260 DH.
Malgré ce mécanisme, la pression reste forte sur les opérateurs. Certains moulins et provendiers (fabricants d’aliments pour bétail et volaille) continuent de subir les effets de la congestion, une situation appelée à s’aggraver dans un contexte géopolitique tendu.
"Un navire bloqué, c’est une marchandise immobilisée, et donc des tensions sur les stocks, jusqu’à la rupture", nous explique notre interlocuteur. "Certaines unités de production sont déjà touchées, aussi bien dans la meunerie que dans l’alimentation animale, avec des répercussions directes sur la production nationale", alerte-t-il. "Les unités de production n’arrivent plus à reconstituer leurs stocks, ce qui perturbe l’ensemble de la chaîne, touchant notamment le secteur de la volaille, de l’élevage, des viandes rouges, ainsi que le secteur laitier".
Un constat confirmé par une source de la Fédération nationale des minotiers (FNM). "Heureusement que nous disposons d’un stock de sécurité qui a été constitué en partenariat avec l’Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses (ONICL), dans lequel nous avons pu puiser pour faire face au manque d’approvisionnement. Ce stock se situait à environ 8 millions de quintaux". Autre point rassurant évoqué par notre interlocuteur : "Le blé peut être conservé jusqu'à quatre ou cinq ans lorsqu'il est conservé dans de bonnes conditions".
Port de Casablanca : une capacité d’accueil dépassée
"C’est une situation stressante pour la plupart des opérateurs", déplore l'un des importateurs contactés par Médias24, "dans la mesure où l'on ne dispose d’aucune visibilité par rapport aux prochains mois".
"On est très inquiets, d’autant que la collecte de la campagne nationale devrait démarrer vers le mois de juin. La production de cette année est en hausse de 80% par rapport à celle de l’an passé. La récolte s’annonce donc massive et nécessitera des moyens conséquents en termes de transport et de stockage. Les professionnels du secteur devront à la fois récolter la production nationale et gérer le blé importé actuellement bloqué au port, alors que les moyens disponibles risquent d’être insuffisants pour mener ces deux opérations en parallèle".
Des réunions ont déjà été organisées par les acteurs du secteur avec leur ministère de tutelle (le ministère de l’Agriculture), qui est intervenu auprès des équipes de l’autorité portuaire en mobilisant d’autres quais pour le secteur céréalier. Mais cette mesure reste insuffisante.
"Au début de la congestion, il y avait 80 navires en rade rien qu’au port de Casablanca. Certes, ce nombre a actuellement baissé à 50 navires, dont 40% transportent des céréales, mais il dépasse encore la capacité d’accueil de ce port. De plus, le secteur céréalier dispose d’un nombre de postes de déchargement limité", nous explique-t-on. "Le ministère de l’Agriculture nous accompagne depuis le mois de décembre pour gérer cette situation, mais ce n’est pas suffisant".
Et nos interlocuteurs d’expliquer : "Le port de Casablanca, qui concentre 60% du trafic céréalier du pays, accueille toutes les matières premières nécessaires, notamment le sucre, l’alimentation humaine et l’alimentation animale. Chaque ministère ayant ses propres priorités, l’autorité portuaire se voit contrainte de procéder à des arbitrages". Une situation qui souligne une nouvelle fois la nécessité d’étendre la capacité portuaire marocaine, "encore très limitée".
L’urgence d’un stock stratégique
Les professionnels appellent également le gouvernement à accélérer la mise en place d’un stock stratégique couvrant les principaux produits de base, notamment le maïs, le blé tendre et le blé dur, afin de faire face à la fois aux aléas climatiques et aux tensions géopolitiques.
"Il est impératif de réfléchir rapidement à une stratégie de constitution d’un stock stratégique pour éviter toute rupture d’approvisionnement des unités industrielles, d’autant que les tensions au Moyen-Orient persistent", souligne notre interlocuteur à la FNM.
Il se veut toutefois relativement rassurant, mettant en avant les perspectives d’une bonne campagne céréalière nationale. "Heureusement, nous faisons face à une campagne prometteuse qui pourrait compenser en partie la situation actuelle. Il faudra néanmoins une mobilisation totale pour collecter le maximum de production et constituer ce stock, notamment à partir de la production nationale, en particulier pour le blé tendre", précise-t-il.
En revanche, le recours à des alternatives logistiques apparaît limité. "On parle ici de volumes très importants, transportés par vraquiers [navires spécialisés dans le transport de marchandises en vrac, sans conteneurs, ndlr]. Les cargaisons reçues dépassent généralement les 30.000 tonnes. Le transport maritime reste le mode le plus économique et le mieux adapté pour ce type de marchandises en vrac", explique-t-il.
Et de conclure : "Les surcoûts liés à la congestion portuaire pèsent lourdement sur les importateurs. Les frais de surestaries [pénalités facturées quand un navire reste immobilisé au-delà du délai prévu, ndlr] ont atteint des niveaux très élevés, de l’ordre de 20 DH par quintal. Or, ces coûts n’ont pas pu être répercutés, les prix étant homologués, c'est-à-dire validés par les pouvoirs publics. Les prix du blé et de la farine sont encadrés, ce qui empêche toute augmentation", tant en amont qu’en aval, notamment pour le prix du pain, qui restera stable. "Il s’agit donc de pertes sèches pour les opérateurs".
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