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Amal Fellah Seghrouchni : “Du data center aux startups, le Maroc veut bâtir un écosystème IA complet”

En direct de Marrakech, à l’occasion de la deuxième journée du Gitex Africa Morocco, Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la réforme de l’administration, revient pour Médias24 sur l’accord signé avec Nexus pour une AI Factory au Maroc, défend une “troisième voie” marocaine en matière de numérique et détaille les premiers usages de l’IA au sein de son ministère.

Amal Fellah Seghrouchni : “Du data center aux startups, le Maroc veut bâtir un écosystème IA complet”
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Le 8 avril 2026 à 19h50 | Modifié 9 avril 2026 à 8h17

Invitée du 12/13 spécial Gitex, ce mercredi 8 avril 2026, Amal El Fallah Seghrouchni a répondu aux questions de Médias24 sur les ambitions du Maroc en matière d’intelligence artificielle, de souveraineté numérique et de transformation de l’administration. Entretien.

Médias24. Vous avez signé aujourd’hui un accord relatif à la construction d’un data center au Maroc, dédié à l’intelligence artificielle et porté par l’Américain Nexus. On parle d’un projet à 1,2 milliard de dollars. De quoi s’agit-il concrètement et en quoi est-ce un game changer pour le développement de l’IA au Maroc ?

Amal El Fallah Seghrouchni. Ce que nous avons signé avec Nexus, c’est la création d’une AI Factory. Ce n’est pas uniquement un data center. Il y a le data center, mais il y a aussi d’autres choses avec, notamment une école de formation, de training, ainsi que des développements de supercalculateurs.

Le data center, on parle de quelque chose comme 36 ou 37 mégawatts, ce qui n’est pas négligeable, dans la région de Nouaceur. C’est très important pour nous d’attirer des investisseurs qui viennent renforcer l’infrastructure numérique et la capacité de calcul du Royaume du Maroc parce que, comme vous le savez, aujourd’hui, cela fait partie des priorités nationales d’augmenter les capacités, aussi bien en termes d’infrastructures qu’en termes de connectivité.

C’est une signature très intéressante, d’autant plus que Nexus, comme vous le savez, est une compagnie américaine. La signature s’est faite en présence de l’ambassadeur des États-Unis au Maroc, avec l’objectif d’élargir ce type de projets à d’autres régions du Maroc. Nous avons parlé ce matin du fait que ce sera de Tanger à Dakhla, ce qui est un signal technologique fort, mais aussi un signal politique très fort, puisque construire aujourd’hui un data center à Dakhla avec Nexus a une portée politique très importante.

Il y a aussi une autre signature, tout aussi importante : celle avec l’Union européenne, pour créer un accord-cadre, très général et très englobant, de collaboration entre le Royaume du Maroc et l’Union européenne. Là aussi, il est question de faire du Maroc une AI Factory européenne, ce qui veut dire qu’avec l’Union européenne, nous pourrons espérer des financements pour renforcer nos capacités de calcul, nos capacités de stockage et notre infrastructure. Il y a aussi une dimension très importante avec l’Europe, c'est le partage de bonnes pratiques sur tout ce qui est gouvernance de l’intelligence artificielle et de la donnée, et le traitement des données en général.

- Généralement, ce type de projet se fait en plusieurs phases. On commence tout doucement avec l’ambition, peut-être, d’agrandir ensuite le projet. Est-ce qu’on est dans la même configuration concernant l’AI Factory avec Nexus ?

- Bien sûr. Ce que nous avons signé ce matin va démarrer tout de suite. La généralisation à d’autres régions du Maroc prendra le temps technologique nécessaire, puisqu’ensuite, il faut aller à Tanger, à Dakhla, dans d’autres villes, et faire d’autres études. Mais tout de suite, oui, nous démarrons ce que nous avons signé ce matin, c’est-à-dire l’AI Factory à Nouaceur.

Je ne cherche pas à être un poids plume face à des poids lourds. Il faut trouver un autre jeu. Il ne s’agit pas de changer les règles, il s’agit de changer de jeu, de changer de cartes.

- Hier, vous avez parlé d’une "troisième voie" marocaine en matière de numérique et d’intelligence artificielle. Concrètement, quelle est cette voie et quels en sont les fondements ?

- Ce n’est pas la première fois que je parle de la troisième voie. Je l’avais déjà annoncée au Web Summit, lorsqu’on était à Doha. Cette troisième voie incarne une voie d'un numérique responsable, éthique, qui ne s’appuie pas sur une volonté de domination technologique. Nous savons, en tant que Marocains, que nous avons des ressources qui sont ce qu’elles sont, qu’on peut renforcer, mais aujourd’hui, on ne joue pas dans la cour des investisseurs à 200 milliards de dollars.

La stratégie Maroc Digital 2030 est une stratégie qui a un financement très intéressant, très important, mais cela ne me permet pas de construire un data center de 500 mégawatts. Donc il faut être raisonnable et concret. Il faut aussi se dire qu’aujourd’hui, nous allons dans un monde de coalitions. Il faut innover dans la manière dont on se regroupe autour du numérique. On ne va pas rester dans la polarisation entre ceux qui investissent à coups de milliards, ceux qui n’ont pas de régulation, ceux qui ont des régulations mais pas de milliards.

Ce qui est très important, c’est, d’abord, de ne pas bâtir la convergence sur la domination. Ensuite, de trouver les bons partenaires, ceux qui partagent les mêmes valeurs que nous sur la question de la gouvernance de l’intelligence artificielle et du numérique, des partenaires qui veulent créer de l’IA for good, qui sont prêts à travailler pour la planète, pour le renforcement des capacités et dans un cadre numérique inclusif.

C’est cela qui fait qu’aujourd’hui, nous imaginons le Maroc comme un hub D4SD, Digital for Sustainable Development. Notre objectif est un digital qui s’appuie sur les besoins du terrain. Quand on parle du terrain, on sait de quoi on parle. Quand on parle d’innovation, on sait de quoi on parle. Et aujourd’hui, le Maroc a toutes ses chances pour créer une intelligence artificielle leader et entraîner toute une région autour d’un digital responsable et conforme aux réglementations que nous voulons pousser.

- Je reviens sur un élément que vous avez souligné, il ne s’agit pas pour le Maroc d’être dans une posture de domination technologique dans son environnement régional. Mais il ne s’agit pas non plus, j’imagine, d’être dans une position de vassalité technologique par rapport à des géants du numérique. Quand on parle de souveraineté numérique, et quand on regarde les infrastructures, les outils, les technologies et les solutions utilisées, elles sont massivement étrangères. Est-ce que c’est un problème pour vous ? Faut-il trouver un juste milieu ?

- Je suis d’accord, aucun des deux modèles n’est bon. Et de toute façon, le monde n’est pas binaire. Il n’y a pas que oui ou non. Il y a des nuances. Et ce sont ces nuances que nous cherchons. Ce sont elles qui nous permettent d’imaginer un monde différent.

Ce que j’ai dit hier dans mon discours, c’est que je ne cherche pas à être un poids plume face à des poids lourds. Au lieu d’essayer de me positionner vers l’un ou l’autre, il faut trouver un autre jeu. Il ne s’agit pas de changer les règles, il s’agit de changer de jeu, de changer de cartes.

Et cela, on peut le faire parce qu’aujourd’hui, on n’est pas obligé de faire des modèles à 180 milliards de paramètres. On n’est pas obligé de faire des modèles qui tournent sur toutes les données de la planète. On peut faire de la frugalité à notre niveau. Nous avons des atouts.

Nous avons de l’énergie. Nous pouvons faire des data centers green. C’est ce qu’on cherche à faire à Dakhla, par exemple. Les 500 mégawatts annoncés à Dakhla sont complètement à base d’énergie renouvelable. Aujourd’hui, nous tirons bénéfice des ressources que nous avons, mais nous essayons de trouver des solutions qui s’inscrivent d’abord dans nos valeurs, et ensuite qui répondent à nos propres problèmes, à ceux de nos régions et de notre société.

La domination n’est pas à l’ordre du jour. On est loin de prétendre à une domination technologique. En revanche, vous soulevez une question très importante, qui est celle de la souveraineté. Ce n’est pas parce que je n’ai pas les GPU que je ne peux pas être souveraine sur mes données. Ce n’est pas parce que je n’ai pas toute la puissance de calcul mondiale que je ne peux pas faire du calcul frugal. Ce n’est pas parce que je n’ai pas toutes les données d’Internet que je ne peux pas faire des datasets customisés pour des problèmes particuliers que j’ai envie de résoudre.

Trouver des niches, trouver des ressources adéquates, trouver des modèles tractables par rapport à mes ressources et à mes données, c’est cela, pour moi, la souveraineté.

D’où la troisième voie que nous défendons corps et âme.

Réussir le pari de l’intelligence artificielle, c'est avoir des licornes en intelligence artificielle

- Vous êtes ministre en charge de la transition numérique, mais vous êtes aussi une experte de l’intelligence artificielle. Au niveau du ministère, avez-vous adopté massivement, ou progressivement, l’intelligence artificielle au quotidien ? Comment ?

- Nous avons d’abord commencé par créer une direction générale de l’intelligence artificielle pour faire le lien entre le numérique et l’administration. J’ai commencé par recruter des jeunes, y compris des profils en sortie d’école. Nous avons une équipe de 25 à 30 personnes en permanence, de nouvelles personnes que j’ai recrutées, et je vais en recruter d’autres pour travailler sur des sujets à intérêt rapide.

Par exemple, j’ai une équipe qui a développé un outil permettant de chercher des nominations dans le Bulletin officiel. On commence par digitaliser tout le Bulletin officiel. Et ce Bulletin officiel digitalisé, on peut le mettre au service de toute l’administration.

Vous allez me dire : digitaliser, ce n’est pas de l’IA. Ce n’est pas uniquement de l’intelligence artificielle, puisque nous travaillons sur la digitalisation de documents PDF. Ce n’est pas juste un scan. C’est générer des fichiers processables, c’est-à-dire faire de l’OCRisation. Mais l’OCRisation ne marche pas toujours pour des documents qui ne sont pas dactylographiés. Là, on est dans des algorithmes de vision par ordinateur qui relèvent du domaine de l’intelligence artificielle. Toutes les recherches que nous allons faire relèvent aussi du domaine de l’intelligence artificielle.

Mais nous avons aussi mis en place des outils de chatbot avec les utilisateurs. Tout cela est encore en mode test. Vous pouvez aller voir les démos au pavillon e-gov. Tous les outils d’IA que nous développons, nous les mettons en relation avec la Réforme de l’Administration.

- Ce sont des outils développés en interne ?

- En interne. Mais l’idée, ce n’est pas de tout développer en interne. On a bootstrapé, en attendant d’avoir une masse critique. Mais le bootstrap dit qu’il faut tester les idées. Il ne faut pas dire : oui, tout le monde va adopter. Il faut commencer par voir si, au niveau du ministère, on adopte. Et je peux vous dire que cela adopte bien.

Aujourd’hui, nous sommes prêts à monter en expertise quand nous disons que nous voulons une direction générale de l’IA. Parce que qui va diriger les Jazari Institute que nous sommes en train de créer dans tout le Maroc ? Il me faut des porteurs de projets sur l’IA et la santé, sur l’IA et l’administration, sur l’IA et l’agriculture. J’ai donc besoin de monter en capacité. J’ai besoin d’avoir beaucoup de gens. C’est aussi un appel à manifestation d’intérêt : j’ai besoin de beaucoup d’ingénieurs très pointus sur l’intelligence artificielle.

- Donc le ministère recrute...

- Le ministère recrute, mais pas seulement pour le ministère, aussi pour les Jazari, qui sont un réseau adossé au ministère. Aujourd’hui, nous disons que si nous voulons adopter l’IA, il faut commencer par mettre les outils à disposition des utilisateurs. Et je peux vous dire qu’ils sont très contents d’avoir des chatbots et des outils qui leur permettent de faire des démarches administratives de la manière la plus friendly possible.

- Dernière question, rapidement, en une phrase : qu’est-ce qui vous ferait dire, d’ici quatre ans, que le Maroc a réellement réussi son pari de l’intelligence artificielle ?

- En une phrase : qu’on ait des licornes en intelligence artificielle.

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