Football. La Ligue professionnelle et le casse-tête juridique de l'interdiction de déplacement des supporters
Après les incidents survenus en marge de plusieurs rencontres, la Ligue nationale de football professionnel (LNFP) a décidé de restreindre les déplacements de supporters visiteurs lors des prochaines journées de Botola. Présentée comme une réponse sécuritaire à la recrudescence des violences, cette mesure soulève aussi une question juridique sensible : jusqu’où une instance sportive peut-elle limiter la liberté de circulation des citoyens ?
Alors que les autorités sportives espéraient avoir durablement contenu les violences autour des stades, le football marocain se retrouve de nouveau confronté à la question sensible des déplacements de supporters.
À la suite des incidents ayant émaillé la rencontre entre l’AS FAR et le Raja de Casablanca, le 30 avril 2026, au Complexe Prince Moulay Abdellah de Rabat, ainsi que d’autres heurts signalés à Berkane et à Casablanca, la LNFP a annoncé une série de mesures restrictives : suppression des espaces réservés aux supporters visiteurs, suspension de la vente de billets aux supporters en déplacement, et encadrement renforcé des déplacements interurbains des groupes de supporters durant la période à venir.
L’objectif affiché est de garantir la sécurité des joueurs, des encadrants et des citoyens, tout en protégeant les infrastructures publiques.
Une mesure assumée au nom de la sécurité
Pour Moncef El Yazghi, chercheur spécialisé en politiques du sport contacté par Médias24, cette décision s’inscrit dans une logique de gestion des risques. "La Ligue prend en compte les conséquences physiques et matérielles de ces déplacements", explique-t-il. Selon lui, les scènes de vandalisme observées récemment ont servi de signal d’alarme.
L’expert souligne que cette décision n’est pas le fait de la seule LNFP, mais résulte d’une concertation étroite avec le ministère de l’Intérieur. "On ne peut plus tolérer que le football devienne un prétexte pour le saccage des biens publics et privés. La Ligue agit dans le cadre de ses règlements et en tenant compte de la sécurité nationale du pays".
Moncef El Yazghi rappelle par ailleurs que le Maroc n’est pas un cas isolé : des pays comme la France ou l’Espagne ont déjà eu recours à des restrictions similaires pour prévenir des troubles liés aux déplacements de supporters. Pour lui, si la passion et le spectacle peuvent en pâtir, le maintien de l’ordre reste une priorité pour les organisateurs et les autorités compétentes.
Une contestation sur le terrain des libertés
Cette lecture sécuritaire suscite toutefois des réserves sur le plan juridique. Pour Me Jawad Benaissi, avocat au barreau de Casablanca contacté par Médias24, la LNFP s’expose à une contestation de ses prérogatives. La mesure pose, selon lui, une difficulté au regard des libertés fondamentales.
"La liberté de déplacement des citoyens sur le territoire national est une liberté fondamentale garantie par l’article 24 de notre Constitution, mais aussi par la Déclaration universelle des droits de l’Homme", fait valoir l’avocat. Selon lui, en limitant la circulation de citoyens, y compris lorsqu’ils sont supporters, la Ligue prend le risque de dépasser son champ de compétence.
Me Benaissi insiste en outre sur le fait que la gestion du football ne donne pas à la LNFP compétence pour intervenir au-delà de l’organisation des rencontres et de leurs abords immédiats. "Même les autorités publiques ne peuvent restreindre cette liberté que dans des cas exceptionnels, comme ce fut le cas lors de la pandémie de Covid-19 avec une loi spécifique. La Ligue ne peut pas prendre des décisions qui s’étendent en dehors de l’enceinte des stades".
Pour ce défenseur des libertés, une mesure générale visant l’ensemble des supporters pose la question de la proportionnalité, dès lors qu’elle sanctionne indistinctement des milliers de citoyens pour les actes d’une minorité.
Le débat oppose ainsi deux impératifs difficiles à concilier. D’un côté, une institution sportive qui cherche à prévenir de nouveaux débordements, en coordination avec les autorités ; de l’autre, des juristes qui rappellent que les impératifs de sécurité doivent rester compatibles avec les libertés garanties par la Constitution.
Au-delà de la polémique, c’est tout le modèle de gestion de la ferveur populaire qui est interrogé. Peut-on préserver le spectacle sportif sans restreindre excessivement la liberté de circulation ? La LNFP appelle aujourd’hui les supporters à la responsabilité et au fair-play, espérant que ces mesures temporaires suffiront à calmer les esprits. Mais le débat, lui, reste ouvert : entre le droit de circuler librement et le droit de vivre des événements sportifs sans violence, le football marocain cherche encore son équilibre.
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