Reportage. Aïd al-Adha 2026, le mouton hors de prix
Dimanche 24 mai, à trois jours de la fête du sacrifice. Médias24 a sillonné deux marchés aux bestiaux de Casablanca: le marché municipal organisé en lisière de la Foire internationale, et le marché des anciens abattoirs de Hay Mohamadi. Deux logiques, deux ambiances, un même constat. Cette édition 2026, première depuis l'annulation de l'année précédente, se négocie cher. Trop cher pour une large fraction des ménages marocains.
Il est un peu plus de midi lorsque la chaleur commence à mordre sur l'esplanade de la Foire de Casablanca. Une trentaine de tentes pagode blanches sont alignées sur un terrain vague légèrement surélevé, leur toile immaculée tranchant avec la poussière ocre du sol. De loin, à l’ombre de la silhouette imposante de la mosquée Hassan II, l'installation ressemble à un campement militaire bien ordonné.
De près, c'est une autre histoire. Sur les vingt-cinq stands aménagés par la ville, un peu plus de la moitié à peine sont achalandés.
Les autres bâillent : peu de bêtes, certains vendeurs affalés au fond de leurs stands à côté parfois de quelques mangeoires métalliques vides qui traînent encore au sol comme vestige d'un troupeau parti plus tôt dans la semaine. Beaucoup de moutons sont en effet déjà vendus.
Une offre limitée
C'est le dernier weekend avant Aïd al-Adha. Et ce marché, en plein centre de Casablanca, durant ce qui est censé être le week-end le plus animé avant l’Aïd, est paradoxalement calme. L’agitation devant la porte du marché installé dans un décor filmique contraste avec la faiblesse de son activité économique.
Les familles défilent par grappes compactes, femmes en djellaba accompagnées d'enfants qui tirent sur les manches, hommes qui avancent les mains dans le dos avec l'air de ceux qui évaluent avant de décider.
L'atmosphère est celle d'un souk en fin de cycle, quand les meilleures pièces ont déjà trouvé preneur, et que ce qui reste appelle à la négociation. Sauf que les vendeurs ne semblent guère enclins à lâcher du terrain.
Le commentaire partagé à voix haute par une femme rencontrée sur place résume l’impression générale : "Rahba kbira ou l’hawli qlil" [la place est grande, mais l’offre insuffisante]. Une observation économique simple expliquant en partie la flambée des prix et leur maintien.
Il faut dire que le contexte de cette édition 2026 était particulièrement attendu. L'année est pluvieuse, les conditions fourragères jugées meilleures, plusieurs dispositifs de soutien public ont été déployés pour garantir une offre satisfaisante et contenir les prix après l’annulation de l’édition 2025 de la fête du mouton.
Les statistiques du ministère de l'Agriculture semblaient rassurantes. Le retour de l'Aïd à des prix abordables était annoncé comme une évidence. Sur le terrain, ce dimanche, c'est une autre histoire qui se déroule.
À l’intérieur du marché, une femme d'une trentaine d'années, accompagnée de sa fille d'une dizaine d'années, s'arrête devant un enclos. La mère demande le prix de certains animaux, mais insatisfaite du niveau élevé des prix, annonce son budget : "Vous avez des moutons à 2.500 DH ?" Le kessab secoue la tête. "Il n'y en a pas".
La fillette, qui avait déjà repéré un agneau et s'était même juchée sur son dos comme on monte sur un poney de foire, insiste avec cette confiance ingénue des enfants : Comment ça, il n’y en a pas ? Et celui-là, il coûte combien ? dit-elle en tapotant sur la tête de l'animal qu’elle enfourchait encore. Le vendeur répond, sans lever les yeux : "74", soit 3.700 DH. La petite encaisse l'information. La mère l'entraîne doucement vers le stand suivant, non sans avoir grommelé que les prix sont exorbitants.
La scène se rejoue, sous diverses formes, le long des allées. Une bonne partie de la clientèle est féminine, illustrant les changements démographiques documentés par le dernier recensement général de la population. La proportion de femmes chefs de ménage ne cesse, en effet, de progresser, qu'elles soient veuves, divorcées ou simplement en charge d'un foyer. Ces femmes, la plupart du temps aux moyens limités, négocient ferme, comparent, reviennent. Elles sont le véritable baromètre du marché, et nous en avons rencontré beaucoup qui n’étaient pas du tout contentes.
Ancrage des prix par le haut
Dans l'un des stands, un kessab originaire de Chemaia, petite ville de la province de Safi réputée pour son élevage, présente un lot hétérogène : quelques moutons sardis, des berguis et de jeunes chevreaux au pelage brun roux. À peine plus grands qu'un chien de berger, ils regardent les visiteurs avec une placidité désarmante. Le vendeur les cède à 2.500 DH pièce. C'est, ce matin-là, l'une des rares propositions sous la barre des 3.000 DH sur l'ensemble de l'espace. Et les prix pratiqués donnent le vertige. Les agneaux d'à peine six, sept mois, constituant l’essentiel de l'offre disponible, se négocient entre 3.000 et 4.000 DH la bête. Pour un animal d'un an et plus (celui qui correspond réellement aux exigences rituelles du sacrifice), les fourchettes annoncées commencent entre 5.000 DH et 5.500 DH et grimpent rapidement.

Un gardien de voiture posté en face de l'entrée du marché, qui a observé la semaine entière depuis son bout de trottoir, offre une lecture désabusée de la dynamique tarifaire. "Les premiers jours, ils ont ramené les grandes bêtes. Il y en a qui sont partis à plus de 12.000 DH. Les gens regardaient, revenaient, attendaient les plus petites, les moins chères. Et là les vendeurs ont fixé les petites à 3.500 DH, 4.000 DH. C'est haram ce qu'ils font. Que fait l'État ?" La phrase reste suspendue dans l'air chaud. Elle résume un mécanisme que les économistes appelleraient ancrage par le haut.
En exposant d'abord les bêtes les plus coûteuses, les vendeurs ont reconfiguré le référentiel de prix dans l'esprit des acheteurs, rendant acceptable ce qui aurait semblé excessif en d'autres circonstances.
Encadrement administratif et sanitaire
À chaque transaction qui se conclut malgré tout, un processus administratif s'enclenche. Une fiche de renseignements consigne le nom du vendeur, celui de l'acheteur, le numéro de tag de l'animal, le numéro de téléphone du vendeur et le montant de la transaction. Ce formulaire, instauré pour assurer la traçabilité sanitaire du bétail, confère à l'acte d'achat une dimension quasi notariale, et témoigne d'efforts réels de formalisation d'un marché longtemps livré à lui-même.

La présence des autorités sanitaires renforce cette impression d'encadrement institutionnel. Une ronde composée d'un vétérinaire arborant une casquette de l'ONSSA et de deux agents de l'autorité locale, dont l'un en tenue de mokhazni, traverse les allées d'un pas méthodique. Devant l'un des enclos, le vétérinaire interpelle un kessab et lui demande d'isoler un animal visiblement abattu, qui se tient en retrait du reste du lot, la tête basse. Le vendeur obtempère sans protestation.

Un groupe de jeunes, portant des gilets orange, floqués du logo de la ville de Casablanca, distribue à tout le monde de gros sacs poubelles en plastique épais blancs marqués d’indications sanitaires en noir. C’est une opération commune entre la ville et son SDL Casa Baia, nous explique un des jeunes.
L'État est, ainsi, là, visible, actif sur le volet sanitaire. Mais face à la dynamique des prix, son outillage semble insuffisant malgré l’arrêté du chef de gouvernement et le communiqué du Conseil de la concurrence.
80 DH le kilo
À quelques kilomètres de là, dans le ventre historique de Casablanca, l'atmosphère est radicalement différente. Le marché à bestiaux des anciens abattoirs de Hay Mohamadi est toujours actif, malgré la désaffectation des abattoirs historiques.
À l’ombre de la structure monumentale, édifiée en 1912 et remaniée en 1922 sous la direction des architectes Georges Louis le Bon et surtout Henri Prost, celui-là même qui dessina le premier plan d'aménagement urbain de la ville, l’ambiance est différente.
Les grandes halles de pierre ocre, avec leurs arcs en plein cintre et leurs toits de tuile verte, forment un décor presque théâtral, une toile de fond à la fois digne et usée que les générations de chevillards, de bouchers, d'éleveurs et de commissionnaires ont investie couche après couche.
Ici, on vend au kilo. La différence est fondamentale. Elle signifie que le prix n'est pas une affaire de coup de cœur ou d'intuition, mais une donnée objective, pesée et calculée. Les tarifs sont affichés sur des panneaux collés aux murs et aux portes en fer. Sardi maigre (jeune) entre 83 DH et 85 DH le kilo, Sardi épais à 75 DH, bergui dans les mêmes fourchettes selon l'épaisseur, chevreau et brebis à 80 DH chacun. La cohérence des prix entre les différents vendeurs est frappante. Elle n'est pas le fruit du hasard, mais d'une coordination implicite entre professionnels qui se connaissent depuis des années et ont appris à éviter les guerres de prix destructrices.

L’odeur âcre du foin mêlée à celle de la laine mouillée prend aux narines, depuis les hangars qui longent l'avenue Jaafar Al-Barmaki, adjacente aux gargotes spécialisées dans les grillades et les viandes fumées, jusqu’aux grandes salles du fondouk aux bêtes de la rue Aïn Al-Hamra.
Ici, les bêtes sont réparties par catégorie dans des enclos distincts, marquées d'une tache de couleur pour signaler celles qui sont déjà vendues. Dans l'un des hangars, agencé en une dizaine d’enclos, un vendeur interpelle son jeune collègue avec une urgence contenue : "Ne montre plus cet enclos. Tout est vendu". Les clients sont redirigés vers d'autres lots.
Le processus d'achat est standardisé jusqu'à la caricature de l'efficacité : on choisit la bête, on note le numéro de tag sur un bon, on passe à la balance pour déterminer le poids et donc le prix, on règle à la caisse, on repart avec l'animal, son certificat sanitaire et une facture en bonne et due forme.
Des prix en hausse sur la semaine
Des enfants tentent de se glisser entre les barreaux d'un enclos pour approcher les moutons, rattrapés par un vendeur avec une fermeté bienveillante. "Joue avec eux tant que tu veux, mais n'entre pas dans l'enclos." Il y en a une dizaine comme eux, fascinés par les animaux, naviguant entre les jambes des adultes dans une joyeuse indiscipline.
Ce qui frappe ici, outre l'organisation, c'est la lisibilité des archives de prix inscrites sur les murs. Sur l'un d'eux à l’entrée du fondouk, une affiche imprimée montre les tarifs de début de semaine : 73 DH à 77 DH le kilo selon la catégorie. Ces chiffres sont biffés au stylo bille, remplacés par 75 DH à 78 DH. Plus bas sur le mur est taguée, au marqueur rouge, une indication plus récente encore : 80 DH.
Trois strates de prix en une semaine, confirmées par l'un des transporteurs attendant un client à l'entrée. "Ce dernier week-end a fait monter les prix de cinq à six DH le kilo. C'est la pression de la demande sur la fin". La hausse n'est pas anecdotique : sur un agneau d’une trentaine de kilos, elle représente une surcharge de 150 DH à 200 DH selon que la transaction a eu lieu en début ou en fin de semaine. Et ce n'est pas terminé.
Ce lundi, lors d'un second passage à la foire, devant la porte, l'agitation est encore plus vive que celle du dimanche, les prix ont poursuivi leur progression dans une fébrilité de veille de fête.
Paradoxalement, c'est dans les grandes surfaces que s'observe ce jour-là le premier signe de détente. Les prix y reculent, passant de 80 DH à 78 DH le kilo ; un ajustement marginal sans doute calculé pour capter une clientèle qui s'est, peut-être, détournée des circuits traditionnels, mais qui illustre aussi la fragmentation structurelle d'un marché dont les différents segments ne répondent pas aux mêmes logiques ni aux mêmes pressions.
Des prix qui contredisent le discours officiel
Reste la question que tout le monde formule autour d'un enclos ou à l'entrée d'un foundouk : comment s'expliquent les statistiques officielles, qui promettaient une offre suffisante grâce à une année pluvieuse et aux mesures de soutien, avec le spectacle de stands à moitié vides à la foire et des prix qui rendent l'Aïd inaccessible à une fraction croissante des ménages ?
Cette année marque le retour de cette fête très populaire au Maroc. Retour après une annulation qui avait mis à nu les failles structurelles d'une filière éclatée, peu organisée, trop exposée aux aléas climatiques, insuffisamment capitalisée et non régulée pour lisser les chocs sans les répercuter sur la facture sur le consommateur.
L'annulation de la fête en 2025, le soutien massif de l’État à la filière depuis 2023 et l’année pluvieuse ont certes permis de reconstituer partiellement les cheptels. Mais cela n'a pas suffi à réformer les structures de marché ni à lisser les prix sur l'ensemble de la chaîne. Ce que montrent les deux marchés de Casablanca en ce dernier dimanche avant l’Aïd, c'est que la fête aura lieu, mais à plusieurs vitesses.
Les ménages pouvant acquérir leur bête sacrificielle bien au-delà de 5.000 DH repartiront avec la bête de leur choix. Les classes moyennes feront des arbitrages douloureux entre l'âge, le gabarit et le prix. Et pour les familles populaires, l'édition 2026 risque fort de rester celle du mouton qu'ils n’ont pas pu acheter. La petite fille qui caressait la tête de l'agneau de son choix à 3.700 DH a dû y renoncer. Et on ne saura pas si sa maman a pu trouver un mouton à 2.500 DH...
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