François Bourguignon : la croissance ne suffit pas toujours à faire reculer la pauvreté
Exclusif. De passage dans l’émission "Le 12/13" de Médias24, François Bourguignon, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et expert mondialement reconnu, livre son analyse sur les racines de la précarité et explique pourquoi la croissance seule ne suffit pas toujours à faire reculer durablement le dénuement.
Son explication fait partie des vérités économiques qui dérangent. La pauvreté n’est pas une fatalité, mais elle n’est pas non plus automatiquement vaincue par la croissance. Pour François Bourguignon, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, c’est même l’un des grands malentendus de notre époque.
L’illustre économiste a été également premier vice-président de la Banque mondiale. Il est notamment pour ses travaux sur la pauvreté.
La trappe à pauvreté ou quand le sol se dérobe sous nos pieds
Le concept central mobilisé par François Bourguignon est celui de la "trappe à pauvreté“. Imaginez un plancher qui cède : on tombe non pas dans le vide, mais dans un espace dont on ne peut plus remonter seul. C’est ce mécanisme que Bourguignon décrit. Un choc imprévu peut transformer une situation de précarité relative en pauvreté durable.
“Prenez un ménage qui survit grâce à son bétail“, explique-t-il. “Face à un accident de la vie, ce ménage est contraint de vendre ses actifs pour survivre. Il tombe alors sous le seuil de pauvreté et perd, par la même occasion, sa capacité à générer des revenus futurs“.
Ce qui vaut pour un foyer vaut aussi pour un État. Un pays qui s’endette lourdement pour répondre à une crise peut se retrouver exclu des marchés, emporté dans la même spirale descendante.
Le triangle Croissance-Inégalité-Pauvreté
C’est là qu’intervient l’outil analytique au cœur de la pensée de Bourguignon : le “Triangle Croissance-Inégalité-Pauvreté“. Pour l’économiste, la croissance n’est pas un remède miracle automatique, car son efficacité dépend de la structure de la répartition des revenus.
Premier cas de figure : la croissance est un moteur équitable. Si chaque citoyen voit son revenu augmenter au même rythme (3 % ou 4 % par an dans le cas marocain) les écarts relatifs restent inchangés. La pauvreté recule mécaniquement et de façon continue.
Deuxième cas de figure : la croissance devient un ascenseur à sens unique. Si elle profite essentiellement au haut de la distribution, aux 10 %, 20 % ou 30 % les plus riches, tandis que le bas voit ses revenus stagner ou diminuer, l’inégalité augmente. Le pays peut alors afficher une croissance positive sans que la pauvreté recule.
Le paradoxe marocain
C’est à travers ce prisme que s’éclaire, en partie, une énigme bien marocaine. Le Royaume affiche une trajectoire solide, avec une croissance moyenne autour de 4 %, soit environ 3 % par tête si on soustrait la croissance démographique. Pourtant, le ressenti de la population ne reflète pas toujours cette progression.
“Une part importante du revenu national va aux entreprises sous forme de profits qui sont ensuite réinvestis. Cet argent n’est pas distribué immédiatement aux citoyens sous forme de consommation“, analyse-t-il.
En d’autres termes, le Maroc a fait le choix du chantier. En consacrant une part importante de sa richesse à la construction d’infrastructures et à la modernisation de son outil productif, le pays limite temporairement les ressources disponibles pour la consommation immédiate des ménages.
C’est un pari sur l’avenir : si cet effort d’investissement freine la baisse immédiate de la pauvreté, il peut contribuer à maintenir des taux de croissance élevés et à accroître la capacité de production du pays sur le long terme. Mais le chemin est étroit : il faut piloter cette transition sans que la fracture sociale ne devienne insupportable.
Aide directe ou éducation : le dilemme des gouvernements
Face à la pauvreté, les gouvernements ont le choix entre deux réflexes : panser la plaie ou soigner le mal. Bourguignon reconnaît que les transferts sociaux directs peuvent cohabiter avec des politiques d’investissement de long terme. Mais il insiste sur la nécessité d’un dosage entre réponse immédiate à la pauvreté et investissement dans le capital humain.
Ces aides relèvent de la consommation. Elles soulèvent la tête hors de l’eau, mais ne remplacent pas l’apprentissage de la nage. Elles traitent le symptôme, mais pas la racine du mal.
D’où l’insistance de Bourguignon sur le capital humain. “Investir dans l’éducation, cela signifie réduire le nombre d’élèves par classe, améliorer la formation des professeurs et moderniser les techniques pédagogiques“, détaille-t-il.
Les résultats ne seront pas visibles demain. Mais c’est un investissement sur l’avenir : “On diminue la pauvreté des enfants le jour où ils entreront sur le marché du travail. En augmentant leur productivité, on assure une croissance plus rapide pour le pays sur le long terme“.
Si un pays consacre la totalité de ses ressources aux transferts de consommation pour calmer la pression sociale, il s’enferme dans une forme de trappe à pauvreté à l’échelle nationale.
“Si vous mettez tout dans l’allègement de la pauvreté immédiate, vous n’avez plus de croissance. Et avec une démographie qui continue de progresser, vous finirez par avoir de plus en plus de pauvres à secourir avec de moins en moins de ressources“, prévient-il.
Le besoin urgent d’une “météo sociale“ fiable
On ne peut pas piloter à l’aveugle. François Bourguignon a appelé à la modernisation des outils statistiques au Maroc, déplorant l’espacement trop long entre les enquêtes nationales. Comment diagnostiquer avec précision quand les dernières données datent de plus de dix ans ?
Il souligne la nécessité de mieux suivre l’évolution des inégalités et de la pauvreté, y compris au sommet de la distribution, que les enquêtes auprès des ménages captent souvent imparfaitement. Il suggère ainsi l’utilisation croisée des données fiscales pour mieux mesurer les inégalités réelles.
Le message final est un appel à la lucidité : pour sortir de la trappe à pauvreté, la volonté politique doit s’appuyer sur une science rigoureuse et un investissement durable dans les générations futures.
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