Edgar Morin, 1921-2026 : le philosophe de la complexité qui aimait Marrakech
Le philosophe et sociologue français Edgar Morin est décédé le 29 mai 2026. L'annonce a été faite par son épouse, la Marocaine Sabah Abouessalam. Résistant, père de la « pensée complexe », il avait un lien particulier avec le Maroc. Il a été conseillé de l'éducation nationale marocaine, et avait fait de Marrakech sa seconde maison. Retour sur un lien singulier.
Edgar Morin est mort le 29 mai 2026 à 104 ans. L'annonce a été faite par son épouse, la sociologue et urbaniste marocaine Sabah Abouessalam. Dans un communiqué transmis à l'AFP, elle écrit qu'"jusqu'à ses derniers jours, Edgar Morin est demeuré attentif au monde, aux autres, et aux grands enjeux humains qui ont nourri sa pensée".
Un intellectuel du décloisonnement
Edgar Morin, né Edgar Nahoum en 1921, fils de juifs séfarades originaires de Thessalonique, a consacré sa vie à une seule ambition, celle de penser autrement. Sous l'Occupation, il rejoint le parti communiste et entre dans la Résistance en 1941 et adopte le pseudonyme « Morin » par erreur, un camarade ayant mal retranscrit « Manin », le nom qu'il avait choisi. Il gardera ce nom toute sa vie. Ce qui n'est pas le cas de son engagement partisan, puisqu'il quitte le Parti en 1951, en publiant "Autocritique" en 1959. Il s'agit d'un essai fondamental, un récit sincère de sa désillusion après dix ans d'engagement au sein du Parti communiste.
Contre la spécialisation à outrance, contre les savoirs étanches, il construit la "pensée complexe" : une méthode qui relie là où les disciplines séparent, qui intègre la contradiction plutôt que de l'éliminer. Son œuvre maîtresse, La Méthode, six volumes publiés entre 1977 et 2004, en est la colonne vertébrale. À côté, Les Sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur, commande de l'UNESCO publiée en 1999, reste son texte le plus lu dans les milieux pédagogiques. Il y pose une idée simple en apparence : "on enseigne tout sauf à connaître". On transmet des savoirs sans jamais expliquer ce qu'est la connaissance, ses limites, ses risques d'erreur et d'illusion.
Centenaire sans jamais perdre son âme d'enfant, il avait été interrogé par Philosophie Magazine sur son sentiment à l'aube de ses 100 ans, qu'il allait fêter en juillet 2021, et s'il ne se sentait pas lesté d'un siècle de vie.
Sa réponse : "Je suis étonné, amusé et troublé. Je crois qu’à chaque fois où apparaît dans notre vie ce symbole des décimales, cela ne peut manquer de produire un trouble. Souvenez-vous de vos 20 ou de vos 40 ans, c’était une étape un peu spéciale, non ? Alors, imaginez 100 ans ! Pourquoi éprouvons-nous ce trouble face à un chiffre ? C’est que le zéro représente en même temps un néant et un œuf. Il condense l’idée même d’anniversaire. Qu’est-ce qu’un anniversaire ? C’est une mort-renaissance : on fête la mort de l’année passée pour faire renaître l’année suivante. Mais, quand on arrive à 100 ans, la renaissance est quasi invisible. On voit surtout l’autre face, celle du terme de la vie. 100 ans, ce n’est pas un chiffre normal, c’est un chiffre fatal !"
Le Maroc, terrain d'application
En 2009, au Festival des musiques sacrées du monde à Fès, il rencontre Sabah Abouessalam. Il a 88 ans, elle est chercheuse au CNRS et professeure à l'Institut National d'Aménagement et d'Urbanisme de Rabat. Elle avait découvert son œuvre trente ans plus tôt, étudiante en sociologie à Grenoble. Ils se marient en 2012. Leur histoire fera l'objet d'un livre cosigné "La rencontre improbable et nécessaire" ou "L'homme est faible devant la femme".
Le lien d'Edgar Morin avec le Maroc est antérieur à Sabah Abouessalam. Il remonte à la fin des années 1950, quand un professeur de philosophie du lycée français de Rabat, M. Pichon, l'invite dans le pays. Il y rencontre trois jeunes hommes qui deviendront des amis durables: Guy de la Chevalerie, Tajeddine Baddou, futur diplomate, et le prince Moulay Ali.
En février 2004, le ministre de l'Éducation nationale Habib Malki installe le Comité Permanent des Programmes, chargé de refondre les curricula. Edgar Morin en est nommé membre. Le soir même, il donne une conférence à Rabat devant une salle comble. Il y identifie les « trous noirs » de l'enseignement mondial : on confond communication et compréhension, on enseigne les éthiques individuelles mais jamais l'éthique de l'humanité, on cloisonne les disciplines jusqu'à atrophier la capacité à relier.
Des décennies plus tard, c'est à Marrakech qu'il s'installe plusieurs mois par an. La ville devient son deuxième lieu de travail. C'est là qu'il fête son 103ᵉ anniversaire en juillet 2025, en publiant "Y a-t-il des leçons de l'histoire ?"
Le Maroc n'est pas un décor pour lui. Avec Sabah Abouessalam, il plonge dans ce qu'il appelle "l'invisible au regard occidental". Dans les bidonvilles, des populations sans aucun filet social d'État survivent grâce à des réseaux d'entraide et de solidarité. Pour Morin, c'est la "reliance" à l'œuvre, cette capacité humaine à tisser du lien face au dénuement. La précarité matérielle n'efface pas l'éthique quand les structures relationnelles tiennent.
En 2013, Sabah et lui réhabilitent une ferme familiale dans la région de Marrakech selon les principes de l'agro-écologie. Une façon concrète d'incarner ce qu'il théorisait : la solidarité avec le vivant, contre la logique de domination. Ensemble, ils publient des analyses sur les tensions entre modernité individualiste et persistance des solidarités au Maroc.
Son livre Enseigner à vivre sera traduit en arabe en juillet 2023 sous le titre Madrassat Al Hayat, avec le soutien de l'Institut français du Maroc.
Les honneurs du Royaume
Le 30 juillet 2014, le roi Mohammed VI lui remet le Wissam Al Kafaa Al Fikria lors de la Fête du Trône. En 2009, il avait reçu le prix Averroès à Fès. Deux universités marocaines lui ont décerné un doctorat honoris causa. En octobre 2024, il est convié avec Sabah Abouessalam au dîner d'État offert par Mohammed VI à Emmanuel Macron à Rabat.
En février 2024, lors du Festival du Livre Africain de Marrakech, Morin prend la parole sur Gaza. À 102 ans, descendant de juifs expulsés d'Espagne en 1492, il dénonce les dirigeants d'Israël qui "colonisent un peuple et orchestrent des carnages". Il fustige le silence des États-Unis, des États arabes, des États européens "qui se prétendent défenseurs des droits de l'Homme". Le discours circule massivement sur les réseaux sociaux.
Edgar Morin laisse au Maroc l'idée que penser sérieusement le monde oblige à en traverser les frontières disciplinaires, culturelles, géographiques. Il l'avait fait par conviction. Il avait fini par le faire par amour.
Pour explorer la bibliographie d'Edgar Morin
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