Larabi Jaidi
Professeur Chercheur en ÉconomieA quoi ressemblera le Maroc dans le futur ?
Dans un monde qui danse sur un volcan, pour reprendre la formule imagée de Nicolas Bavares, il n’est plus possible d’affirmer des options stratégiques, qui vont engager la vie quotidienne de millions de personnes, dont les citoyens marocains, sur des décennies, sans débattre et se poser des questions fondamentales sur les disruptions du monde, la perte de pouvoirs des États et la fragilisation des sociétés, les ruptures technologiques et les nouveaux leviers de l’émergence, les anticipations des tendances de réinvention du monde.
Ce type de questions envahit le champ des décideurs confrontés à l’évolution des représentations de la situation des acteurs et de la société. C'est pour être en mesure d'apporter des éléments de réponse à ce type de question et bien d’autres que le HCP semble vouloir s’engager ou se tourner vers la prospective. L’institution nationale s’interroge elle-même comment faut-il faire pour que la planification, à l’heure des incertitudes, soit mieux en prise avec nos réalités actuelles et futures ? Dans quelle mesure le renouveau du Plan serait-il susceptible de relancer les démarches d’anticipation de l’avenir?
Nombre d’études tendent à montrer que les pays qui ont mieux résisté à la crise sont ceux où les institutions ont choisi un horizon de long terme pour définir leurs choix politiques. A l’évidence, dans ces pays (Allemagne, Pays-Bas, Suède, Royaume-Uni, France), il existe une tradition d’anticipation de l’avenir au travers des instruments de la planification stratégique et/ou de la démarche prospective. Ces instruments actualisés et rénovés sont activés aujourd’hui pour faire face à des avenirs multiples et à des enjeux de plus en plus complexes et mouvants.
Force est de constater qu’en revanche nos hommes politiques, responsables économiques, intellectuels, commentateurs qui livrent leurs réflexions sur les débats actuels couvrant les questions politiques, économiques ou de société n’évoquent souvent que de manière incidente le devenir du Maroc sur le long terme.
Pourtant, le regard sur le Maroc de la longue durée, si difficile soit-il, est celui qui nous apporte les enseignements les plus importants sur la maîtrise des enjeux de demain. Or ce "regard" est aujourd’hui absent. Notre système de planification, frappé d'un discrédit par incapacité de maîtriser les fluctuations de la croissance dans un environnement ouvert et incertain, a été jeté aux orties.
Les essais d’ancrage de la prospective au Maroc dans le processus de décision publique n’ont pas donné les résultats escomptés. Le HCP a eu l’occasion d’effectuer une sorte d’exploration des destins possibles du Maroc dans différents secteurs. L’exercice – avant tout pédagogique – a rapidement tourné court.
La nécessité d’ouvrir les perspectives les plus larges possibles aux développements de secteurs économiques porteurs a conduit quelques administrations à l’élaboration de visions d’avenir, notamment dans l’industrie, l’agriculture, le tourisme. Une démarche à la hussarde menée par des experts. Elle a permis d’apprécier de manière affûtée les évolutions, les menaces, les potentiels, les risques sectoriels. Il lui a manqué cette dimension de mise en cohérence des choix et des stratégies.
Trois questions majeures à long terme préoccupent implicitement ou explicitement les pouvoirs publics à mesure que l'environnement gagne en incertitude et se complexifie. Anticiper les changements qu’elles annoncent permettra de peser sur les évolutions à venir.
Quelle place pour le Maroc dans la fragmentation multiforme du monde – à la fois économique, politique et culturel – ? Le monde global qui s’accélère bouscule les souverainetés nationales, les pouvoirs des États. La tendance risque de s’amplifier. Ses incertitudes sur la future hiérarchie des nations donnent lieu à divers scénarios mondiaux : coopération ou conflit sino-américain ; dynamisme ou déclin européen, marginalisation ou rattrapage accéléré du Sud… Les questions qui nous interpellent sont : quel sera, dans le nouvel ordre en gestation le positionnement du Maroc ? Le caractère éclaté et instable de l’environnement politique régional en même temps que la montée de nouvelles menaces seront-ils un facteur déterminant des vingt prochaines années ? Comment évolueront les capacités de l’Etat, son autonomie de décision ? Quels seront les rôles des autres acteurs de la vie économique et sociale, leur capacité à assurer une meilleure gestion des ressources disponibles ? Comment desserrer les freins potentiels à une insertion gagnante dans cet environnement en turbulence ?
Quelles seront les conséquences des ruptures technologiques (l’IA, la réalité virtuelle, les drones, l’impression en 3D….) sur notre économie et notre société ? Ces ruptures nous angoissent par la déshumanisation des relations sociales qu’elles engendrent. Les futurologues nous promettent aussi des scénarios hardis d’anticipation : les minéraux critiques, l’agriculture "hors sol", les inconnus des grands fonds marins, le tourisme dans l’espace, l’exploitation minière de la Lune et des planètes proches, la disponibilité de nouvelles sources d’énergie, la création d’êtres vivants de synthèse.
La maîtrise du savoir constituera demain la source essentielle du pouvoir. Question essentielle : quelle sera la capacité de notre économie et notre société à s’approprier ces technologies de rupture ? Les conditions structurelles de notre croissance vont-elles changer profondément ? Que se passera-t-il dans les grappes d’innovation technologiques, les changements organisationnels dans les systèmes productifs, les modèles d’investissement et de financement ? Un développement export-oriented offrirait-il toutes les garanties de durabilité et de stabilité ? Un développement n’obéissant qu’aux lois de croissance endogène tendrait-il à réduire ou à élargir l’écart avec le reste du monde ? Le quatuor éducation-formation-information-innovation, condition du renouveau de la création de la richesse sera-t-il corrélé à nos politiques de développement ?
Quels sont les enjeux de notre écodéveloppement des années futures ? Que de rapports résument la gravité de la crise écologique à venir en dépit des climato-sceptiques. La tendance nouvelle consiste à chercher les voies d’un "développement durable", susceptible de concilier croissance et environnement, en préservant la base de ressources naturelles nécessaires au bien-être des générations futures. Sommes-nous dans cette logique par nos grands chantiers sur les énergies renouvelables, notre feuille de route sur l’hydrogène, notre stratégie de développement durable, nos lois sur le littoral ? Respectons nous nos engagements consignés dans les Contributions déterminées au niveau national (CDN) ? Les ambitieux programmes d’autoroutes de l’eau, de dessalement d’eau seront-ils suffisants pour arrêter le rouleau compresseur du stress hydrique ? D’où l’urgence d’une vision-action sur les énergies renouvelables, notre agriculture de demain, nos arbitrages sur l’usage de l’eau, la récupération des déchets, la préservation des sols et de la biodiversité.
La réalité de demain reposera sur des paradigmes socio-économiques, politiques et culturels différents de ceux qui ont généré les processus connus jusqu’alors, et qui perdurent encore par les effets d'inertie des systèmes. Aujourd’hui, l'avenir est devenu encore plus incertain qu'il ne l'a jamais été. Il n'y a pas de véritable politique que celle qui inscrit son action, y compris de court terme, dans une perspective de moyen et long terme.
Les incertitudes et les défis actuels commandent une véritable anticipation couplée à la prospective et non plus seulement à l’analyse prévisionnelle. Il s’agit de raisonner de façon systémique, d’intégrer et de relier entre eux les comportements sociaux et économiques, les nouvelles exigences environnementales, culturelles, technologiques, de mobiliser la société et les porteurs de projet et de faire participer les citoyens à la conception des avenirs possibles.
La visibilité du futur est indispensable pour agir au quotidien. Sans desseins à long terme, ambitieux mais réalistes, une action publique qui ne se poursuivrait qu’au "fil de l’eaué, a toutes les chances d’induire un avenir qui risque de n’être ni souhaitable ni conforme à des valeurs de référence que sont la cohésion sociale, le développement durable ou la sécurité humaine. L’alliance de l’impératif stratégique du long terme et des nécessités de gestion du court terme doit être la marque de la prospective. Son objet n’est pas de prédire ce qui va arriver ni d’inscrire le devenir du pays dans le marbre. Il s’agit d’éclairer les réponses possibles aux questions fondamentales que se pose une société, de se donner une visibilité pour permettre aux acteurs nationaux d’inventer et construire l’avenir. Il s’agit de forger collectivement une vision des avenirs pour cadrer les politiques d’action publique, les infléchir en prenant en considération les changements structurels concernant l'organisation des systèmes productifs, les modes de vie et les relations entre la société civile et la société politique.
Puisque l’avenir n’est pas écrit, il nous revient de découvrir les marges de liberté qui existent dans une situation donnée. Encore faut-il que l’avenir soit éclairé par une connaissance et une compréhension des dynamiques à l’œuvre et que soient identifiés les cheminements permettant d’atteindre l’avenir choisi. L’avenir est domaine de liberté. L’avenir est domaine de pouvoir. L’avenir est domaine de volonté. Ces convictions affirmées par Hugues de Jouvenel peuvent-elles inspirer nos responsables pour fonder une réflexion sur notre futur ?
S’interroger sur les structures de prévision et de perspective à long terme dont disposent les pouvoirs publics pour préparer l’avenir de notre pays n’est pas seulement utile, il est hautement impératif. Cette nécessité de penser à moyen et long termes les politiques, plutôt que d’agir dans l’immédiateté ou le ccourt-termisme s’affirme.
Ce constat devrait conduire le HCP à envisager de croiser les regards sur la nouvelle planification stratégique, ses interactions avec les prévisions et la prospective. L’attente de nombreuses parties prenantes et de divers acteurs sociaux est que le HCP renoue avec une de ses fonctions fondamentales : celle d’être un lieu de dialogue, de réflexion et d’expertise sur les politiques publiques, ouvert à l’ensemble des acteurs économiques et sociaux.
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