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Au fil de la transmission

Entre mémoire et modernité, la transmission artistique intergénérationnelle devient un enjeu crucial. Quand le fil se rompt, l’oubli, le malentendu et l’effacement menacent tout un patrimoine sensible.

Le 14 novembre 2025 à 14h25

"J’ai longtemps habité des pays où l’on égare la notion du temps", écrivait le poète Saint-John Perse. Il y a plusieurs façons d’égarer cette notion mais la plus fréquente est probablement celle qui fait qu’une génération égare ou ignore tout, ou presque tout, l’héritage de celle qui l’a précédée. Se pose alors la question de la mémoire – cette zone d’archivage du cerveau qui permet d’établir des relations entre différentes réalités – et de comment l’entretenir entre générations.

Il nous est arrivé de traiter ici, à l’occasion de rencontres et autres activités culturelles et artistiques, de ce qui sépare des artistes de générations successives. Au cinéma comme dans la littérature ou les arts plastiques, on y parle souvent, et parfois hâtivement, de l’arrivée d’une nouvelle génération.

Des organisateurs mettent en avant des thèmes et ateliers sur le "dialogue intergénérationnel", le "croisement des regards" ou telle thématique perçue "entre hier et aujourd’hui". Mais souvent le modérateur désigné peine à "croiser les regards" ou même à faire "dialoguer" les intervenants invités ou ceux qui participent à la fameuse et brouillonne séquence des "questions-réponses".

Pourtant, dans la salle, les "anciens" sont bien là, cheveux grisonnants ou pliant sous le poids du temps et de l’expérience, tout près ou juste en face de jeunes sûrs d’eux-mêmes et fringants.

L’autre jour, au cours d’une discussion avec un jeune journaliste – trentenaire, à l’esprit vif et aux jugements arrêtés – sur la presse et la culture au Maroc des années 80 et 90, j’avais l’impression que la conversation sur des épisodes passés, qui pour moi relevaient de l’évidence, passait chez lui pour de l’histoire. Et plus encore d’une histoire fragmentée, oubliée ou oblitérée.

Bien souvent on a ressenti cette même et étrange sensation lors de débats sur d’autres sujets relevant pourtant d’un passé pas si lointain, certes compliqué ou peu restitué ou mal embouché et finalement mal raconté. La narration d’une nation est une bien étrange entreprise, même lorsqu’elle concerne un passé récent ou composé, qui plus est victime d’une rupture mémorielle.

Dans une de ses chroniques ("Chroniques d’une société liquide" Livre de Poche), Umberto Eco rapporte cette question, qu’il décrit comme "impossible", posée par un journaliste : "Qui vous a enseigné quelque chose de définitif dans votre vie ?" Et Eco de répondre : "Je ne sais jamais répondre, car (à moins de dire "papa" et "maman") à chaque tournant de mon existence quelqu’un m’a enseigné". Puis de citer des auteurs de livres, célèbres, morts ou toujours vivants mais aussi des enseignements non livresques, prodigués par des personnes anonymes, des instituteurs et des enseignants...

Sans racines, il n’est pas de branches. D’où l’importance de ce que les premières ont transmis aux secondes afin de les faire grandir. De même que pour que le présent soit lisible, le passé se doit d’être transmissible. La psychologue et fondatrice de la psychogénéalogie, Anne Ancelin Schutzenberger (1919/2018), distingue dans ses recherches la transmission intergénérationnelle, qui est pensée, consciente et parlée, de celle, transgénérationnelle, inconsciente et faite de secrets, de non-dits ou de traumatismes. La première, qui est le sujet de cette chronique, porte un rôle important dans son lien avec le passé et transmet une mémoire qui aide les plus jeunes à s’enraciner dans une histoire.

Mais pour revenir à la transmission entre générations de l’histoire, des arts et de la culture en général, trois dangers la guettent : l’oubli, le malentendu et l'effacement.

Le danger le plus insidieux est celui de l’oubli. Lorsque les jeunes générations ignorent les voix qui les ont précédées, c’est tout un héritage de sens et de nuances qui s’efface. L’art qui devait être un dialogue entre le passé et le présent devient un langage orphelin. Oublier les gestes, les chants, les symboles ou les récits, c’est perdre la capacité de se reconnaître dans le miroir de son histoire. Une société qui n’écoute pas ses anciens artistes poètes ou ses conteurs se prive d’un socle pour penser et forger le futur.

Mais il y a aussi le malentendu qui naît lorsque la transmission ne s’opère plus dans la compréhension mutuelle. Le monde change vite, et les jeunes créateurs, happés par la technologie et ses innovations disruptives, revisitent le patrimoine, quand ils le font, sans toujours en apercevoir la profondeur. Ce n’est certes pas le renouvellement qui est en cause, mais la coupure. Transformer sans connaitre et réinventer sans mémoire, c’est courir le risque de la superficialité. De même, les aînés, parfois figés dans la nostalgie, peinent à entendre ce que la jeunesse exprime à sa manière. Car en définitive, entre la fidélité au passé et l’invention, la tension devrait être féconde et non destructrice.

Enfin plane le danger de l’effacement. Dans un monde saturé d’images et d’informations, la culture devient marchandise et spectacle.  Les œuvres d’hier sont ensevelies sous le flux et le trop-plein, les traditions marginalisées et les langues minorées. L’uniformisation culturelle gomme les singularités et les mémoires locales, alors que l’art ne vit que de différence, d’ancrage et de transmission. L’art n’appartient pas à une époque, il est un passage, et ce passage, pour ne pas subir de rupture, suppose un effort partagé, une écoute mutuelle qui consiste à comprendre et à transmettre à son tour.

Enfin et pour conclure avec une réflexion de sagesse, citons le philosophe Paul Ricoeur, qui a consacré une partie de sa réflexion à l’analyse au rapport au temps et à l’histoire, notamment dans son ouvrage "La mémoire, l’histoire, l’oubli" (Collection Points. Essais). À la fin de son livre, on peut lire cette belle conclusion laconique et sibylline :

"Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli. Sous la mémoire et l’oubli, la vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement".

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Le 14 novembre 2025 à 14h25

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