Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Au pays de l’espérance
A peine une semaine après le tremblement de terre du vendredi 8 septembre, alors que les secours s’organisent et que l’aide et la solidarité se mobilisent, voilà qu’un débat sur la reconstruction est lancé et donne l’impression de diviser quelques experts, d’ici et d’ailleurs, forts de leur science et expérience et de simples badauds forts seulement en gueule et qui n’ont rien à dire mais le disent quand même. Si les premiers ont une légitimité à exprimer des avis et des recommandations, les seconds, nombreux et bruyants, encombrent et parasitent le débat.
En ces temps bavards où tout un chacun pense avoir des choses à dire sur tout et sur rien -et surtout sur rien-, il faut faire avec, passer outre et se concentrer sur l’urgent et l’essentiel. C’est ce que font d’abord les forces de secours, les Forces armées royales et les hommes et femmes de bonne volonté, sur le terrain avec courage et abnégation, pour venir en aide et apporter vivres, soins et réconfort. Ailleurs, d’autres se mobilisent pour faire dons et donations. Ensemble ils font montre d’une réelle volonté de surmonter la catastrophe afin d’assurer un meilleur lendemain aux survivants. C’est l’extension du domaine de l’héroïsme face à la douleur. Et comme se demandait le philosophe allemand Nietzsche dans "Le Gai savoir" : "Qu’est ce qui rend héroïque ? S’avancer simultanément vers sa plus haute souffrance et sa plus haute espérance."
Il y a un temps pour tout. La reconstruction de ce qui a été perdu ou détruit exige plus qu’un débat d’idées, une autre mobilisation des intelligences et des compétences. Le Maroc n’en manque pas mais il n’est pas inutile de voir ce que d’autres pays ont pu réaliser après avoir vécu une telle terrible catastrophe naturelle. Si l’on prend un seul exemple, et non des moindres, qui a alimenté le débat sur la reconstruction des habitations, on peut citer celui concernant la solidité du bâti traditionnel et sa faible résistance au séisme. La technique du pisé adaptée à la région est une tradition ancrée et adoptée depuis des lustres par les habitants. Sa mise en cause depuis le tremblement a soulevé un débat entre experts et les pouvoirs publics ont déjà pris en considération cette question dans le défi à relever lors de la reconstruction. Loin d’ici, une nouvelle expérience chinoise par exemple en la matière est intéressante à examiner. Dans un récent entretien avec la presse, un spécialiste de la question, Edward Ng Yan-Yung, qui enseigne l’architecture à l’université de Hongkong, évoque une technique de construction en terre crue parasismique qu’il a mise au point après le tremblement de terre qui avait frappé la province du Yunnan en 2014. Après avoir convaincu les habitants de la région qui voulaient abandonner le pisé pour adopter la brique et le béton, il a pu présenter et faire adopter par les habitants sinistrés sa technique qui consiste en un compromis vertueux entre l’ancien et le moderne pouvant résister à une intensité sismique de magnitude entre 7 et 8. "Outre ses propriétés antisismiques, a -t-il précisé, c’est une manière de bâtir à la fois endogène et durable qui respecte la tradition et permet aux villageois de maintenir une cohésion et un sentiment d’appartenance à leur territoire."
Par ailleurs, si le séisme qui a frappé le Haouz sans épargner les alentours a fait, hélas, de nombreuses victimes et détruit des habitations, il a aussi endommagé lourdement une partie du patrimoine matériel dans la région et notamment à Marrakech. C’est donc la mémoire qui a été touchée et c’est une tout autre reconstruction qu’il s’agit d’entreprendre. On sait que le patrimoine est à la fois matériel et immatériel, mais les deux sont liés, l’un renfermant l’autre. Le matériel accueille, conserve, muséalise et donne à voir le second. Marrakech et sa richesse patrimoniale comme les contrées environnantes qui recèlent de prestigieuses kasbahs, des k’sours et d’antiques mosquées forment une large part de notre mémoire collective. C’est la blessure de cette mémoire qu’il s’agit de panser et de sauver de la disparition ou de l’amnésie. Les relations que nous entretenons avec ces lieux et objets de mémoires, forment, étayent et racontent notre récit national. Ils témoignent également de la profondeur historique et de l’épaisseur culturelle de notre pays. D’où le grand défi à relever lorsqu’il s’agira de penser la reconstitution de la mémoire patrimoniale tout en entreprenant la reconstruction de l’habitat de la population éplorée du Haouz.
Les grands désastres font partie du destin humain. Nous le savons ici, non par fatalisme ou résignation, mais parce qu’instruits par l’expérience et la résilience. Notre pays a déjà par le passé reconstruit toute une ville, Agadir, une cité détruite par un séisme quatre ans seulement après l’indépendance. Et si la solidarité et la résilience sont les deux valeurs mises en avant dans les médias ici et ailleurs, depuis le 8 septembre, ce ne sont nullement des idées neuves dans un pays qui cultive l’espérance et qui a toujours su faire face aux catastrophes sans céder au catastrophisme.
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