Pour combien de temps tiendra encore l'entente entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou dans leur guerre contre l’Iran ? Sept visites entreprises aux États-Unis en un an ont suffi au premier ministre israélien pour convaincre le président américain de s’engager corps et âme dans cette bataille aux risques incalculables. Sept visites ont permis à l’Israélien de venir à bout des réticences de l’Américain pour engager ses forces armées dans un conflit sanglant dont on peine à deviner l’issue.
C’est que les relations entre ces deux chefs d’État ont connu des hauts et des bas depuis le premier mandat de Trump entre 2017 et 2021. Sous Joe Biden (2021-2025), Netanyahou a géré comme il le pouvait les relations avec les démocrates américains, avec l’appui du puissant lobby pro-israélien. Les démocrates prêtaient relativement attention aux questions humanitaires concernant le sort des Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, et œuvraient pleinement dans les instances multilatérales pour régler la question nucléaire iranienne. Il n’était jamais question pour eux de s’aventurer dans une guerre contre l’Iran. Sous Biden, le gouvernement israélien n’a jamais caché sa nostalgie pour le premier mandat de Trump, qu’on qualifiait ouvertement d’âge d’or des relations entre les deux pays.
C’est en effet sous le premier mandat de Trump que les accords d’Abraham ont été signés avec certains pays arabes, sans qu’Israël ne fasse de concession notable sur la question palestinienne. Le retrait américain des accords sur le nucléaire iranien en mai 2018 était aussi un cadeau politique et ne pouvait que satisfaire Netanyahou, qui rêvait d’anéantir un jour le danger iranien comme ce fut le cas avec l’Irak. Suivront deux autres concessions majeures qui ont rompu avec le consensus international. Tout d’abord le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv vers Jérusalem en décembre 2017, puis vient la reconnaissance unilatérale de la souveraineté israélienne sur le Golan syrien en mars 2019.
Le pari Trump
Aucun président américain, à part Trump, n’a rendu autant de services à Israël avec cette légèreté, en faisant fi du droit international. Pourtant, dès l'arrivée des démocrates et de Joe Biden au pouvoir en 2021, les relations américano-israéliennes avaient repris leur cours normal et retrouvé un semblant d’équilibre. Netanyahou a vite tourné le dos à Trump, qui venait de perdre le pouvoir, et s'est tourné vers Biden, l’autre ami d’Israël. Trump a peu apprécié ce reniement, surtout après la diffusion d’une vidéo de Netanyahou félicitant chaleureusement Biden, alors que le républicain contestait les résultats des élections.
Personne ne pensait que Trump allait se présenter encore aux élections républicaines de 2024 et les gagner. Cependant, pour parer à toutes difficultés futures, Netanyahou soutient alors la candidature du républicain face à Kamala Harris la démocrate, alors que l’issue des élections était loin d’être évidente. Le premier ministre israélien, qui appréciait peu les positions des démocrates sur la guerre qu’il mène contre les Palestiniens à Gaza et dans l’ensemble de la région, ainsi que leur peu d’enthousiasme pour la libération des otages, fait alors un pari public sur Trump.
C’est ainsi que dès l’annonce de la victoire de Trump, Netanyahou fut le premier chef d’État à le féliciter et à lui rendre visite. La rapidité du message adressé au nouveau locataire de la Maison-Blanche témoigne de l’importance qu’accordait l’Israélien à cette réélection capitale pour l’avenir d’Israël. Netanyahou se frottait les mains de voir à la Maison-Blanche quelqu’un avec qui il partage une idéologie d’extrême droite assumée. À Tel-Aviv, on commence à scruter les personnalités qui allaient occuper les postes les plus sensibles pour les intérêts d’Israël au sein du nouveau gouvernement américain. Le pari sur Trump a commencé donc à porter ses fruits dès l’annonce de la nomination des grands responsables américains dans les postes clés du nouveau gouvernement. Du département d’État, à la défense, à la Représentation Permanente à l’ONU, et à l’ambassadeur américain en Israël, tous sont des soutiens francs à l’État hébreu.
On répète à Washington que Trump et Netanyahou se parlent, depuis, presque quotidiennement pour coordonner leurs actions au Moyen-Orient et ailleurs. Beaucoup parmi les Américains, notamment chez les Républicains, commencent à s’inquiéter de cette proximité excessive qui porte atteinte aux intérêts suprêmes de l’Amérique. Le dernier d’entre eux est Joe Kent, directeur du contre-terrorisme, qui estime que le conflit contre l’Iran décidé suite à la pression d’Israël est injustifié. Netanyahou et ses soutiens n’en ont cure, et Washington est devenu pour lui une banlieue de Tel-Aviv où il séjourne fréquemment. Il aime y retourner pour exiger encore et encore de Trump plus de faveurs et d’implications, au risque de nuire aux intérêts mêmes des Américains dans le monde.
La guerre contre l’Iran comme ligne de fracture
C’est au niveau de la guerre américano-israélienne contre l’Iran que les critiques fusent de toutes parts contre Trump. Que ce soit en Amérique ou chez ses alliés, cette aventure incalculée a déstabilisé, au-delà des pays du Golfe, l’économie et la stabilité mondiales. C’est maintenant Trump qui souhaiterait ramener Netanyahou à plus de raison pour sortir rapidement de ce guêpier, en annonçant que l’arrêt des hostilités se fera conjointement avec Israël. Le président américain a beau répéter qu’il mettra fin à la guerre quand il le souhaitera, Netanyahou est décidé à aller jusqu’au bout, se pensant le chef des opérations, pour réaliser son but ultime : remplacer le régime islamiste iranien pour régner en maître absolu sur la région, ce qui paraît une gageure.
Il est difficile de prévoir comment cette relation imbriquée entre Trump et Netanyahou finira, tellement les deux responsables sont imprévisibles. Il est vrai que tous les deux partagent des points communs qui les rapprochent, comme le recours à la puissance militaire, aux mensonges, à la manipulation des masses, à une communication agressive et déroutante et à la détestation des instances multilatérales. Ils divergent cependant sur plusieurs axes stratégiques clés relatifs à la guerre contre l’Iran et ses objectifs finaux, et à ce titre, Netanyahou paraît plus extrémiste et imprévisible que l’Américain.
Pour l’un comme pour l’autre, le monde est appréhendé comme une arène de puissance et de combat brut, où il faut faire subir au lieu de subir. Les deux rejettent l’idéalisme libéral béat, comme la promotion des droits humains, de la démocratie, du droit international et du multilatéralisme. Les deux privilégient, et s’en vantent même, la force militaire, la dissuasion par la contrainte, la manipulation, et les rapports de force directs. Quand l’un cherche à dominer le continent américain et le monde, l’autre aspire à s’accaparer plus de terre au Moyen-Orient, et à s’entourer de vassaux.
Une convergence sous tension
Cependant, pour Trump comme pour Netanyahou, l’Iran et l’axe chiite sont une menace existentielle et dangereuse pour leurs intérêts respectifs. Ce fut le cas hier avec l’Irak de Saddam Hussein, que les États-Unis ont envahi en dehors de toute légitimité internationale et pour des raisons fallacieuses de détention d’armes de destruction massive. C’est le cas aujourd’hui avec cette nouvelle coalition américano-israélienne qui s’est embarquée dans cette galère sans tenir compte de l’avis de ses alliés ou des Nations unies. La logique que l’administration américaine cherche à imposer au Moyen-Orient est que tout ennemi d'Israël est automatiquement l’ennemi des États-Unis, et tout ami des États-Unis devrait être celui d’Israël, ne peut plus tenir.
Reste à relever que pour Trump comme pour Netanyahou toutes les alliances avec les autres nations ne sont ni sacrées ni éternelles. Une alliance avec un État tiers n’est jamais gratuite ni sans but mais intègre une vision globale dont l’entité en question n’est qu’un des chaînons. Le transactionalisme est leur idéologie de base, dans lequel les deux excellent et dont ils partagent largement la philosophie. Pour cela, ils se présentent devant leurs publics respectifs comme des dirigeants intransigeants face aux adversaires étrangers, mais aussi vis-à-vis de leurs opposants dans leurs propres pays qu’ils traitent de faibles et de naïfs. À cette fin, les deux font toujours usage de discours anxiogènes sur l’étranger qui n’est qu’un ennemi et un danger permanent pour la cohésion de leurs sociétés.
En revanche, même s’ils partagent au niveau international une vision musclée, ultranationaliste et anti-multilatéraliste, Trump semble être un politicien plus transactionnel, doublé d’un tempérament impatient, quand l’Israélien est un va-t-en-guerre messianique et sans scrupules. C’est sans doute cette complémentarité qui les rend, pour le moment, si proches, mais qui risque aussi de ne pas trop durer. Si la guerre contre Téhéran traîne davantage, et que ses coûts économiques et politiques augmentent considérablement, il est fort probable de voir cette façade se fissurer d’elle-même.
Les signes d’un possible désaccord
Alors que la guerre entre ces deux alliés fait rage contre l’Iran, des rapports américains relèvent déjà les dissensions qui commencent à remonter à la surface. Trump veut conclure rapidement cette guerre qui commence à prendre une tournure dangereuse pour la région et le monde, au moment où Netanyahou veut prolonger encore la partie. Pris dans le piège, le président américain a affirmé face à la presse que les relations avec l’Israélien restent fortes et solidaires. Et pour la première fois il fait, sans sourciller, appel à ses alliés européens pour qu’ils viennent en aide afin de rétablir la libre circulation dans le détroit d’Ormuz. Échaudés par les comportements de Trump sur l’Ukraine et sur bien d’autres dossiers, les Européens contemplent pour le moment, non sans joie, l’enlisement de Trump dans les sables mouvants du Moyen-Orient.