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Boualem Sansal, voyage au bout de l’enfer

La libération surprise de Boualem Sansal révèle l’isolement diplomatique d’Alger. L’écrivain décrit une année de détention arbitraire qui met en lumière les dérives d’un régime intolérant à la critique. Chronique d’Ahmed Faouzi, ancien ambassadeur et analyste diplomatique.

Le 25 novembre 2025 à 12h57

La libération de l'écrivain Boualem Sansal le 12 novembre dernier par l’Algérie semble relever du miracle. Le gouvernement de ce pays n’a jamais cédé facilement aux pressions extérieures pour libérer un de ses intellectuels, qu’il soit écrivain ou journaliste, ou montrer de la compassion vis-à-vis de ses propres citoyens qui critiquent sa politique. Mais, isolé comme il ne l’a jamais été sur la scène internationale, Alger a lâché momentanément du lest, pour desserrer l’étau qui étouffe la diplomatie du pays, et se concentrer sur le seul dossier qui lui tient au cœur, le Sahara marocain.

Dès sa sortie de prison et son arrivée en France, l’écrivain franco-algérien a détaillé face aux médias les raisons de son arrestation qui sont les mêmes que celles de sa libération. La reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara par le président français Emmanuel Macron est pour Sansal la raison de son arrestation.

Il est vrai que l’écrivain avait remis en cause par le passé le tracé des frontières des régions de l’ouest de l’Algérie qui furent annexées par la France durant la colonisation. Mais cette position était sienne et personnelle, et non celle d’un Etat. J’ai vite compris, a-t-il affirmé à la presse, que la reconnaissance de la marocanité du Sahara était la cause de mon calvaire carcéral. Pourtant en Algérie, ce qui revenait souvent comme accusation, c’était sa déclaration sur les frontières avec le Maroc.

Sansal a raconté en menus détails son départ pour l’Algérie alors qu’il avait conscience des dangers qu’il encourait en se rendant dans son pays natal juste après ces déclarations fracassantes. En arrivant à l’aéroport d’Alger, raconte-t-il, on l’a retenu toute la nuit pour interrogatoire et vérification. Il décrit le groupe de policiers venus l’interroger comme des hommes aux allures lourdes, habillés "moitié islamistes moitié voyous de quartier", qui lui ont mis les menottes et ont couvert la tête d’une cagoule pour l’emmener vers l’inconnu. Il passera une semaine en détention arbitraire avant d’être présenté à la justice.

Après un procès retentissant qui a malmené l’image de l’Algérie auprès des ONG et des instances internationales qui défendent les droits humains, Sansal a été condamné en juillet dernier à cinq ans de prison ferme. Le procureur de la République avait, pour sa part, requis dix ans de prison ferme pour avoir simplement exprimé des convictions personnelles. Mais possédant depuis peu la nationalité française, et bénéficiant d’une aura auprès de l’élite française, sa libération est devenue la condition sine qua non à toute reprise des relations diplomatiques entre Paris et Alger.

Après sa libération, ce que Sansal a raconté sur une année d’incarcération a terni davantage l’image, déjà négative, de l’Algérie auprès des Français. Il a raconté aux médias français les détails de son incarcération, enfermé dans un cachot, sans contact, sans jugement, et sans statut, enterré dans l’anonymat le plus absolu, dira Sansal. J’ai été enterré, kidnappé, et n’avais aucune idée ni par qui ni pourquoi, dit-il. Pendant la première semaine, il était interrogé de huit à dix heures par jour. C’était épuisant et la peur commençait à s’installer réellement en moi, selon l’écrivain.

Ce n’est qu’après ces interrogations qu’il fut remis à un procureur qui, là encore, l’a traité comme un chien, selon les propos de Sansal. La scène du premier entretien est burlesque. Il lui a demandé de rester à distance, alors que l’écrivain âgé de 81 ans ne portait pas ses appareils auditifs et entendait mal. Le procureur lui permet alors, et à deux reprises, de s’approcher près de lui pour qu’il puisse bien entendre. C’est à la fin de cet entretien qu’il fut emmené à la prison de Kolea, construite il y a vingt ans par la Chine pour embastiller les opposants et les intellectuels algériens, fait remarquer Sansal.

En prison commence pour lui un autre chemin de croix, fait de privation et de souffrance. Certains de ses coéquipiers l’appelaient la légende, ce qui voulait dire dans leur langage un opposant au régime qui a l’appui de l’Occident. Dans sa cellule, on l'a autorisé à avoir un téléviseur qui diffusait non-stop des chaines algériennes où la France est toujours coupable, où la moindre faiblesse de l’Hexagone est soulignée, et où la gauche française et certains de ses responsables qui critiquent leur gouvernement sont célébrés et salués.

Cependant ce qui manquait le plus à Sansal, c’était des livres et de la lecture. Il y avait une bibliothèque, dit-il, mais on y trouve que des livres religieux et des vieux bouquins bouffés par les mites. Il lui était impossible dans ces conditions d’écrire de la prison, mais il pensait souvent aux livres qu’il écrira un jour. Il a découvert en prison cette chose terrible, c’est que notre mémoire se vide, et en prison on ne sait plus parler. Il a tenté de réciter des poèmes appris par cœur avant de caler, notamment sur des vers de Verlaine qu’il connaissait par cœur.

Etre prisonnier est pour lui une humiliation sans fin. On vous fouille du matin au soir, vous êtes comme un toutou : "Viens ici, assieds-toi là-bas, mange ça, et c’est vraiment terrible", dira-t-il à un journaliste. Pour écrire, c’était encore plus douloureux, car pour écrire il faut être avec soi, et écrire ne peut pas se faire dans un lieu carcéral. Sansal exprime enfin un vœu déconcertant, de rentrer rapidement en Algérie pour récupérer son ordinateur, où il a emmagasiné vingt ans de travail, et aussi son téléphone personnel. Était-il sérieux d’émettre cet étrange vœu ? Il a tout intérêt à charger les services consulaires français à Alger de s’en occuper et de les lui ramener à Paris. C’est bien plus prudent.

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Le 25 novembre 2025 à 12h57

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