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Brahim Ghali au Sommet UE-UA : quand l’Europe confirme sa duplicité

Si la participation de Brahim Ghali n’a apporté que peu d’avantages pratiques, elle a dévoilé l’ambiguïté stratégique persistante de l’Union européenne qui met en jeu la paix et la stabilité dans les provinces du sud du Maroc.

Le 25 février 2022 à 16h59

Washington DC - Bruxelles a accueilli, les 17 et 18 février, le sixième sommet UE-UA, avec la participation de Brahim Ghali, chef du Front Polisario et de son autoproclamée République arabe sahraouie démocratique (RASD).

Il est clair que la participation de Ghali à ce sommet est passée totalement inaperçue et a constitué une source d'embarras pour lui, pour ses parrains algériens, ainsi que pour l'Union européenne ; laquelle a autorisé la participation du chef d'un État imaginaire à un sommet Europe-Afrique qui se voulait déterminant pour les relations entre les deux continents.

Ghali à Bruxelles

Mais, contraire aux autres chefs d'État ou de gouvernement africains présents au sommets, Ghali s'est vu rappeler son statut lorsqu'il a été empêché de serrer la main de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, du chef du Conseil de l'Union européenne, Charles Michel, et du président français Emmanuel Macron pendant la cérémonie de réception officielle.

Le chef du Polisario n'a pas reçu, à son arrivée à Bruxelles, l'accueil officiel que l'on réserve habituellement aux chefs de délégations participant à de tels événements politiques. Il n'a été salué par aucun responsable de l'UE et n'a eu aucune discussion bilatérale avec un chef d'État ou de gouvernement au cours du sommet.

Sa présence au sommet a néanmoins révélé la duplicité et le double discours que continue d'entretenir l'UE vis-à-vis du Maroc. C'était en quelque sorte la confirmation de la mauvaise volonté de l'UE à contribuer de manière constructive à la résolution du conflit autour du Sahara, et à affirmer clairement qu'elle est contre la création d'un État dans le sud du Maroc.

La participation de Ghali, criminel de guerre, pourfendeur des droits de l'Homme et violeur présumé, était à la fois indigne de l'UE et inacceptable pour les Marocains. En plus des accusations de crimes de premier degré - viols, tortures, enlèvements arbitraires, et assassinats ciblés, etc. - auxquelles il fait face, Ghali a récemment déclaré la guerre contre le Maroc, rompu unilatéralement le cessez-le-feu de 1991 et rejeté la dernière résolution du Conseil de sécurité de l'ONU sur la question du Sahara.

La participation de Ghali au sommet est d'autant plus problématique pour les Marocains qu’elle intervient moins d'un an après l'éclatement d'une crise diplomatique non résolue entre le Maroc et l'Espagne. Il est désormais de notoriété publique que l'Espagne a collaboré avec l'Algérie pour accueillir Ghali sur son sol, bien que ce dernier fût sous mandat de perquisition d'un juge espagnol pour des accusations criminelles dont il faisait l'objet. Pire encore, Ghali a utilisé une fausse identité et l'Espagne n'a pas informé le Maroc, ce qui a suscité une crise entre Madrid et Rabat.

La tentative de l'UE d'apaiser le Maroc

Dans le but de minimiser le sens politique de la participation de Ghali au sommet UE-UA, l’UE a, avant le début du sommet, publié une déclaration soulignant qu'aucun de ses États membres ne reconnaissait l'autoproclamée RASD. Étant donné que le sommet a été co-organisé avec l’UA - arguait notamment le communiqué de l'UE -, Bruxelles ne pouvait s’opposer à l'invitation de participation que l’UA avait adressée au chef du Polisario.

Ainsi, consciente des implications diplomatiques que la gênante participation de Ghali pouvait avoir pour les relations Maroc-UE, l’instance européenne se lavait les mains de toute responsabilité afin d'apaiser Rabat ou, mieux, de redorer son image de mauvaise volonté à l'égard des intérêts suprêmes du Maroc.

Dans une certaine mesure, cet argument aurait pu être acceptable si l'UE elle-même avait été une invitée, et non pas l’organisatrice principale du sommet. Car en tant que co-organisatrice, l’UE pouvait, compte tenu de son poids politique et économique, refuser la participation du chef d'un État imaginaire non reconnu par ses États membres, ni par aucune autre grande organisation internationale ou régionale.

En co-organisant et en accueillant ledit sommet sur son sol, l'UE aurait pu, comme elle l’avait d’ailleurs fait huit ans auparavant lors d'un autre sommet UE-UA, déclaré Ghali persona non grata car ne représentant pas un État souverain.

Rebuffades historiques

En effet, la RASD autoproclamée du Polisario a été snobée par l'UE en 2014 pour la simple raison qu'elle ne bénéficie d'aucune reconnaissance internationale. Par ailleurs, il y a eu bien des cas où l'UE, en étant co-organisatrice de sommet, a refusé la participation des représentants d’États souverains pour leurs violations des droits de l'Homme.

C'était le cas du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi et du président soudanais de l'époque, Omar El Béchir, lors du sommet de 2014. Dès lors, il est évident que l’argument principal du communiqué d’avant-sommet de l’UE-UA - selon lequel Bruxelles avait les mains liées devant l’invitation de Ghali qui émanait de l’UA - ne tient pas la route.

Même si l'invitation de Ghali était, en effet, l'idée de l’UA, dont la fictive RASD est un membre, l'UE aurait pu simplement refuser au chef séparatiste un visa d'entrée, comme elle l'avait fait avant le sommet de 2014 en refusant un visa à l'épouse du président zimbabwéen de l'époque, Robert Mugabe. Donc, en convenant à la participation de Ghali au sommet, l'UE a raté une occasion de montrer sa bonne foi envers le Maroc. Et il n’y aurait même pas eu de boycott du sommet par les États membres de l'Union africaine si l'UE avait agi de la sorte. Car ceci n’aurait tout simplement pas été la première fois pour le Polisario de se voir interdire la participation à un sommet co-organisé par l'UA et à d'autres grands pays ou organisations régionales.

La république autoproclamée du Polisario a par exemple été interdite de participation au troisième sommet Inde-Afrique qui s'est tenu à New Delhi en octobre 2005. De même, le front séparatiste s’est aussi vu interdire la participation au premier sommet Chine-Afrique, qui s'est tenu en décembre 2015. La décision de la Chine est d'autant plus remarquable et significative sur le plan politique qu'elle a refusé la participation du Polisario au sommet, même si celui-ci se tenait en Afrique du Sud, l'un des principaux alliés de l'Algérie en matière de soutien diplomatique et politique au Polisario dans les forums internationaux.

La Russie a également déclaré le Ghali persona non grata lorsqu'elle a accueilli le premier sommet Russie-Afrique qui s'est tenu à Sotchi en octobre 2019. Si l'UE avait donc choisi la voie stratégique de recaler Ghali à la dernière minute en lui refusant le visa d'entrée sur le territoire européen, elle aurait donné une indication claire de sa neutralité positive sur l'épineuse question du Sahara.

Mais, bien plus qu'un gage de bonne volonté et de neutralité positive, la non-participation de Ghali au sommet malgré la supposée invitation de l’UA aurait satisfait pour montrer que Bruxelles prend au sérieux les préoccupations de Rabat et que l’UE n'est pas disposée à entériner des actes ou décisions qui pourraient être interprétés comme hostiles à la position marocaine.

Certains présument qu'il existe un argument selon lequel, contrairement à la Russie, la Chine et l'Inde, qui n'ont pas signé de partenariat avec l'UA, l'UE est liée par son partenariat avec l'UA qui stipulerait que tous les États membres de l’instance africaine soient invités à tout sommet co-organisé par les deux organismes.

Cette thèse pourrait toutefois être valable si tous les États membres de l'UA étaient reconnus par la communauté internationale en tant qu'États souverains et indépendants. Mais le caractère particulier de l'UA est qu'elle compte un État membre qui n'a ni les attributs d'un État souverain, ni la reconnaissance internationale.

D’un point de vue purement politique, l'UE aurait dû éviter de s'immiscer dans des zones grises ou de donner des raisons susceptibles de nuire à ses relations déjà tendues avec le Maroc. En autorisant la participation de Ghali au sommet, l'UE lui a tendu la perche et offert, ainsi qu'à l'Algérie, un moyen de renforcer leur rejet du processus politique mené par l'ONU et leur conviction que la création d'un État indépendant dans le sud du Maroc est toujours possible.

En procédant de la sorte, l'UE a, une fois encore, raté une opportunité de montrer au Maroc et au peuple marocain qu'elle est un partenaire fiable sur lequel Rabat peut compter pour faire jouer son influence politique et économique afin de faire changer la position de l'Algérie, la voie la plus probable pour mettre fin à ce différend territorial datant de plusieurs décennies.

Tout au moins, l'UE aurait pu montrer qu'elle n'est pas disposée à donner au Polisario et à ses patrons algériens l'occasion de nourrir ce que feu le roi Hassan II avait appelé à juste titre la "supercherie du siècle", à savoir l'existence d'un soi-disant État indépendant appelé RASD ou encore l'illusion de l'existence d'un "peuple Sahraoui" luttant pour son indépendance face à une occupation étrangère.

Une responsabilité historique

L'UE et les pays européens ont, plus que tout autre acteur mondial, une responsabilité morale et historique envers le Maroc et le peuple marocain. Leurs archives historiques regorgent de documents diplomatiques et juridiques qui attestent de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Cet état des faits était clair au plus fort de la lutte des pays européens pour affaiblir le Maroc et le fragmenter à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle.

Alors que la France tentait d'empiéter davantage sur le territoire marocain pour agrandir son territoire algérien, le diplomate et historien français Victor Bérard écrivait dans son livre "L’Affaire marocaine" : « Non seulement le découpage du Maroc était dans le présent un danger et une perte notre 'Algérie, c'était encore un crime contre l’avenir des peuples marocains. Il est criminel de scarifier l'intégrité, l'avenir du Maroc au petites combinaisons des égoïsmes actuels. »

Plus de 129 plus tard, les paroles de Bérard résonnent encore aujourd'hui et montrent la justesse de sa prédiction, ainsi que l'ampleur des dégâts économiques, politiques et diplomatiques que les projets mesquins et égocentriques des pays européens ont historiquement infligés au Maroc.

La collusion entre la France, l'Espagne et le Royaume-Uni a permis l'occupation du Maroc. Cela s'est manifesté par l'accord d'avril 1904 entre le Royaume-Uni et la France, ainsi que par l'accord d'octobre 1904 entre la France et l'Espagne. Les pays en question se sont arrogés le droit de disposer du territoire du royaume sans demander son consentement, au moment où le Maroc était encore un État souverain et indépendant. Dans son livre "Moroccan Saharan Frontiers", le professeur américain Frank E. Trout montre à juste titre que ces deux accords, qui contenaient une annexe secrète, constituaient une violation du droit international parce qu'ils n’ont jamais bénéficié du consentement du Maroc.

Si la France, l'Espagne, le Royaume-Uni et les autres parties qui ont participé à la Conférence d'Algésiras de 1906 avaient respecté la disposition de cette dernière concernant la souveraineté et l'intégrité territoriale du Maroc, ainsi que les dispositions du droit international, ce territoire n'aurait jamais été séparé du Maroc et la question du Sahara aurait été réglée lors de son indépendance en 1956.

Il reste, toutefois, à savoir si l'UE a la volonté réelle de voir le Maroc se débarrasser de l'un de ses principaux casse-têtes diplomatiques depuis son indépendance et préserver ainsi son intégrité territoriale.

Apparemment, l'Europe conserve la même vision machiavélique dont elle a fait usage il y a plus d’un siècle pour asseoir ses intérêts au Maroc. C'est dire que le "Vieux continent" semble toujours s’accrocher au même principe qui lui a permis de s'implanter au Maroc : adopter la politique du "diviser pour mieux régner" afin d'empêcher le Maroc de se débarrasser du fardeau de la question du Sahara, qui n’est en réalité que l'une des conséquences de la cupidité et du colonialisme européens.

Une approche nouvelle ?

Vu les antécédents de l'UE concernant le conflit du Sahara, par exemple sa réticence à adopter toute mesure qui puisse la réconcilier avec de l'histoire et à mettre le Maroc sur la bonne voie pour clore ce chapitre de son histoire, il est évident que l'UE tient absolument à ce que ce conflit reste une épine dans le pied du Maroc. Dans l’imaginaire des anciennes métropoles, il faut toujours maintenir sur la voie de l’ancienne colonie ou de l’ex-protectorat un obstacle qui puisse l'empêcher d'atteindre son plein potentiel en tant que puissance régionale et d'avoir un pouvoir de négociation plus fort.

L'ingérence répétitive de la Cour de justice de l'UE dans le conflit du Sahara, prérogative exclusive du Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi que la participation de Ghali au sommet UE-UA, prouvent amplement que les pays européens doivent encore se défaire de leur mentalité coloniale et considérer le Maroc comme un véritable partenaire, plutôt que comme leur chasse-gardée.

Le Maroc devrait prendre note de ces récents développements et profiter de son influence croissante en Afrique pour rallier le soutien nécessaire afin d'expulser l'entité du Polisario de l'UA. L'admission de la RASD en 1984 à l'Organisation de l'Union africaine, le précurseur de l'UA, était une anomalie et une violation flagrante des règles du droit international. Il est temps que le Maroc entame les premières démarches pour remédier à cette anomalie historique.

Le Maroc devrait, ainsi, mettre en œuvre les nouvelles directives de sa politique étrangère telles qu'énoncées par le roi Mohammed VI lors de son discours commémoratif du 46e anniversaire de la Marche Verte en novembre 2021. Le roi avait alors déclaré que le Maroc ne s'engagera dans aucune transaction économique ou commerciale avec des pays et des groupements régionaux ayant une attitude ambiguë et ambivalente envers le Maroc en ce qui concerne son intégrité territoriale.

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Le 25 février 2022 à 16h59

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