img_pub
Rubriques

Lahoucine Bouyaakoubi

Carnaval Bu-ilmawen d’Agadir: Processus de modernisation d’une tradition réinventée

Le Pr Lahoucine Bouyaacoubi, anthropologue s'intéressant aux dynamiques artistiques et sociales, décrit et analyse ci-après, le processus de modernisation de la tradition de Bu-ilmawen (Homme aux peaux), qui est en train de revenir dans quelques endroits du Maroc et notamment à Agadir où un carnaval lui est désormais dédié.

Le 23 juillet 2024 à 8h35

La tradition de Bu-ilmawen (Homme aux peaux) est aussi vieille en Afrique du nord que l’histoire des Amazighs eux même qui remonte à plus de 33 siècles (Chafik, 1988). Connue aussi par d’autres appellations comme Bu-jeloud, Bu-lbtayen, Herrma, Bba-Cheikh, Bu-âfif, Amghar weqruch,… selon les régions, amazighophones ou arabophones, cette tradition est fondée sur le masque et le déguisement.

Le protagoniste principal s’habille en peaux de chèvres ou de boucs et cache son visage en tête de mouton ou de chèvre. Il est accompagné d’une dizaine de carnavaliers masqués et déguisés en utilisant les matériaux locaux : crâne d’âne, escargots, courgette, sueur, masques en peaux,… La troupe, jadis, faisait le tour du village pour collecter les dons des villageois et semait joie et frayeur chez les femmes et les enfants. C’était une mascarade qui remettait en cause l’ordre établi, qu’il soit politique, social ou religieux et présentait le monde à l’envers.

L’ethnographie coloniale nous a légué des textes importants sur cette mascarade (Mouliéras, 1895, Doutté, 1909, Laoust, 1920,  Westermarck, 1936…). De même pour l’anthropologue marocain Abdellah Hammoudi qui a consacré sa thèse de doctorat à la fin des années 1970 à cette tradition (Hammoudi, 1988). Si les textes des auteurs de la période coloniale nous livrent des données importantes sur le déroulement de cette mascarade dans le contexte rural, ils nous permettent aussi de savoir l’évolution de cette pratique et surtout les zones où elle a disparu.

Le Maroc reste le seul pays en Afrique du Nord qui préserve encore ce rite. S’il a disparu dans le Rif et l’Oriental; le Haut-Atlas, le Souss et l’Anti-Atlas demeurent les fiefs où les jeunes sont encore très attachés à cette tradition. Elle est pratiquée pendant les jours de l’Aïd el kébir où les peaux sont disponibles.

Malgré son caractère à l’origine rural, l’apparition de grandes agglomérations au cœur de la région de Souss (Agadir, Inezgane, Dcheira, Ait Melloul,…) ont permis des mutations majeures sur la pratique. Depuis les années 1990, les associations de la société civile deviennent les porteurs principaux de l’idée de la préservation et le développement de cette mascarade. Pendant plusieurs jours, les quartiers de ces villes se transforment en scènes de musique, de danse et de déguisement.

Des centaines de jeunes trouvent dans cette manifestation un moment de joie, de défoulement, de transgression et de créations artistiques. L’ordre se renverse : l’homme devient animal, l’homme représente la femme, le musulman imite le juif, le Marocain représente le Saoudien ou l’Européen… L’image de l’Autre trouve toute sa splendeur en véhiculant discours et positions. La rue se transforme ainsi en théâtre ouvert où l’acteur et le spectateur se mêlent pour produire des scènes théâtrales dans l’espace public.

Avec le temps, la pratique prend de l’ampleur, les jeunes s’inspirent des carnavals mondiaux (Nice, Venise, Rio,…) et de nouveaux masques et déguisements rentrent en scène. Les artistes formés en maquillage, Makeup, habits, décors,… trouvent dans cette manifestation un cadre idéal pour exposer leurs créations.

Ainsi, l’idée d’une parade réunissant tous les acteurs dispersés entre les quartiers voit le jour. Elle a d’abord germé et été initiée à Dcheira, le fief de la pratique, puis à Inezgane sous forme d’un mini défilé local. En 2013, le projet d’un carnaval provincial au niveau de la Préfecture Inezgane Ait Melloul émergea. Il fut baptisé "Carnaval bu-ilmawen Bu-udmawen". Il traversa le grand boulevard Mohammed V liant les deux villes Inezgane et Dcheira avec la participation de 2.000 participants, représentant un cinquantaine d’associations, dont deux personnages représentaient le carnaval des Iles Canaries (Bouyaakoubi, 2019). Malgré la réussite de sa première édition, le projet n’a pas réussi à s’inscrire dans le temps. Il s’essouffla vite et les jeunes retournèrent à leurs quartiers pour préserver leur pratique ancestrale.

Agadir : Un nouvel espace pour une tradition réinventée et modernisée.

La ville d’Agadir est très impactée par son séisme de 1960. La nouvelle ville est construite en créant deux zones séparées par le boulevard Mohamed V : la zone touristique, adossée à la côte atlantique, avec ses grands hôtels de luxe, et la zone populaire vers l’intérieur. La pratique de Bu-ilmawen se trouvait chassée loin des yeux des touristes, pour qu’elle soit pratiquée dans des quartiers reculés où elle résistait difficilement.

Carnaval Bu-ilmawen d’Agadir: Processus de modernisation d’une tradition réinventée
© Crédit Lahoucine Bouyaakoubi

En 2023, la Commune d’Agadir décide de mettre en place un carnaval sur la base de cette tradition ancestrale. Il porte l’appellation de "Biyelmawen : carnaval international d’Agadir". Il ambitionne d'investir les atouts d’Agadir comme ville touristique pour réussir son carnaval et le rendre élément d’attractivité territoriale de la ville. Le projet est ficelé, les partenaires se sont engagés (Conseil régional Souss Massa et ministère de la Culture) et une direction du Carnaval est mise en place. Elle est composée d’élus, d’universitaires, et d’acteurs associatifs. Les associations locales, bénéficiant d’une petite subvention, se sont mobilisées pour réussir cette première expérience.

Carnaval Bu-ilmawen d’Agadir: Processus de modernisation d’une tradition réinventée
Crédit Lahoucine Bouyaakoubi ©

Le grand boulevard Mohammed V, situé au cœur de la zone touristique, est choisi pour abriter le carnaval. Sur une distance de 1,7 km, les jeunes sont appelés à exposer leurs créations. Pas moins de 1.500 participants ont défilé devant un grand public et un Jury qui s’efforce à sélectionner les meilleures prestations pour leurs décerner des prix : meilleur Bu-ilmawen, meilleur déguisement, meilleure troupe carnavalesque, meilleure statut. Le carnaval a également attiré l’intérêt de troupes carnavalesques loin d’Agadir. C’est le cas d’Imaâchar de Tiznit (à 100 km) (Benidir, 2007), mais aussi de la région de Marrakech notamment d’Amezmiz et d’Imintanout. Ces derniers, et à deux reprises (2023-2024), ont gagné des premiers prix. Ils sont distingués par leurs masques et déguisements qui s’inspirent de la mascarade traditionnelle telle qu’elle est pratiquée dans le monde rural et décrite par les textes ethnographiques coloniaux.

Carnaval Bu-ilmawen d’Agadir: Processus de modernisation d’une tradition réinventée
Crédit Lahoucine Bouyaakoubi ©

S’inscrivant dans une stratégie de promotion touristique de la ville d’Agadir, le carnaval invite également les troupes de musique et danse patrimoniales pour donner à la manifestation un aspect festif. L’édition de 2024 a également invité quatre troupes d’Afrique subsaharienne (Togo, Bénin, Guinée Conakry et Côte d’Ivoire). Elles ont ajouté au Carnaval une touche africaine très marquée et ouvert les portes à la participation d’autres carnavals internationaux dans les éditions à venir.

Les chercheurs étrangers, spécialistes en la matière, qui assistent au carnaval pour animer des conférences scientifiques, ne cachent pas leur étonnement de voir un tel carnaval dans un pays musulman au sud de la Méditerranée. Serge Ruchaud, président de la Fédération internationale des carnavals et fêtes francophones, et qui a assisté à l’édition de 2023, classe le Carnaval d’Agadir parmi les grands carnavals au monde. De même pour Laurent Fournier, spécialiste des carnavals européens, qui a beaucoup apprécié la joie et le bonheur que le carnaval d’Agadir provoque chez les spectateurs de tout âge.

Par
Le 23 juillet 2024 à 8h35

à lire aussi

La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka
Quoi de neuf

Article : La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka

Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau a détaillé cinq priorités : dessalement, interconnexions entre bassins, équité territoriale, préservation des ressources et valorisation de l’expertise marocaine à l’international.

Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance
TOURISME

Article : Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance

Le tourisme marocain est en avance sur son propre calendrier. Alors que l’objectif officiel reste fixé à 26 millions de visiteurs en 2030, les performances récentes poussent déjà le secteur à préparer l’étape suivante : une nouvelle feuille de route pouvant viser 30 millions d’arrivées et près de 200 milliards de dirhams de recettes.

Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca
Quoi de neuf

Article : Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca

En 2022, seuls 1.647 employeurs sur près de 315.000 cotisants ont bénéficié des contrats spéciaux de formation, selon le Conseil, qui recommande un fonds dédié, la digitalisation des démarches et un meilleur accès pour les TPME et les indépendants.

Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026
La séance du jour

Article : Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026

L’indice principal s’est établi à 18.563,40 points, dans un volume d’échanges de 237,9 MDH sur le marché central, avec Managem, TGCC et Alliances parmi les valeurs les plus actives.

La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP
Mines

Article : La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP

C’est l’histoire d’un minerai longtemps négligé qui revient au centre du jeu industriel. Alors que les prix du soufre atteignent des niveaux historiques, OCP prépare dès 2027 la récupération locale de pyrite et de pyrrhotite, avec Managem et d’autres acteurs miniers en toile de fond. Explications.

Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial
Quoi de neuf

Article : Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial

Après dix-sept années passées à La Mamounia, Lamia El Ghorfi a annoncé son départ de la Direction de la communication et des projets culturels. Elle indique vouloir se consacrer à un projet familial, tandis que son successeur sera dévoilé dans les prochains jours.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité