Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Ceux qui ajoutent au malheur du monde…
Abdallah-Najib Refaïf évoque, dans cette chronique, le cas de ces journalistes qui entretiennent le malentendu linguistique sur une banale interjection qui relève, hormis chez une minorité de psychopathes, d’une simple croyance religieuse ou culturelle.
Tout langage est susceptible d’être une source de malentendu et tout malentendu est souvent à l’origine de conflits et de confrontations divers. Cette lapalissade se vérifie tous les jours dans n’importe quelle communication entre les gens et, en général, dans toute vie en société. Le malentendu est un mal entendre, un mal comprendre. Mais en cette ère du soupçon, un peu partout en Occident et notamment en France, il est des malentendus d’ordre linguistique, pourtant simples à entendre, à comprendre ou à corriger, que d’aucuns refusent de lever par ignorance, par paresse intellectuelle, par mauvaise foi, ou pour d’autres, par desseins. Ces malentendus sont notamment liés sémantiquement à des formules ou interjections à caractère religieux, c’est-à-dire ancrées dans une certaine culture, des traditions et des coutumes spécifiques à une population donnée. On l’a compris, il s’agit ici en l’occurrence − actualité tonitruante oblige − de la perception en général de l’Islam, et particulièrement de celle de la parole du musulman. La parole, sa légitimité et la possibilité de cette population de "se dire" dans son propre idiome.
Depuis un certain temps, de toutes les formules relatives à la religion ou à Allah − et Allah, c’est-à-dire Dieu, sait qu’il s’en prononce des dizaines en son nom − c’est celle le qualifiant comme "le plus grand" qui est incriminée. Certes, et c’est bien tragique, l’interjection Allahou Akbar est souvent prononcée par des psychopathes terroristes et autres hurluberlus dits islamistes, avant ou après avoir perpétré leurs forfaits. Ce fut le cas ces derniers temps lors de l’ignoble attentat contre deux braves enseignants français. Mais en quoi le près d’un milliard et demi de musulmans, pratiquants ou pas, à travers la planète, sont responsables, eux qui invoquent Allah pendant ou hors de leurs cinq prières et le désignent par le "plus grand" ? Ils le nomment aussi "Clément", "Miséricordieux", et le désignent sous bien d’autres noms et attributs qui sont au nombre de 99 selon la tradition islamique, qui les décline un à un en concluant par cette formule sacrée et consacrée : "Il n’y a de force et de puissance qu’en Allah."
Vous me direz que le téléspectateur français lambda, qui regarde en continu BFM TV, C News ou autre chaîne d’infos, s’en fiche éperdument de "ces bondieuseries d’arabe" et n’entend et ne comprend que ce que les animateurs et reporters lui répètent à satiété et commentent au premier degré : le cri hystérique, "Allah Akbar !", proféré par le terroriste au moment de passer à l’acte. Il s’agit de… ; c’est un musulman, âgé de… ; d’origine… ; fiché S depuis… ; passé sous le radar… ; etc. Dans le même temps, sinon bien avant, les réseaux sociaux ont tôt fait de banaliser l’opinion déjà faite sur tous les musulmans de la terre, à savoir, recomptons-les : un milliard et six cents millions. Et à chaque fois qu’ils citent ou invoquent Allah en toute quiétude, seraient-ils susceptibles ou en passe de commettre un attentat ? Tout cela à cause d’un crétin psychopathe qui ne parle même pas, ni ne comprend la langue arabe, et encore moins la religion au nom de laquelle il se réclame.
Aujourd’hui, surtout après l’attaque meurtrière du Hamas et les massacres qu’elle a engendrés dans les deux camps, le fossé des malentendus ne pourra que s’approfondir et de nombreux journalistes de l’Hexagone y participent grandement. Même les plus cultivés et avisés parmi eux y mettent du leur, tel ce chroniqueur qui s’est lancé dans un raccourci anachronique en forçant la proximité sémantique à propos de la formule Allah Akbar entre l’ignoble crime perpétré contre le professeur de français de la ville d’Arras, l’attentat tragique du Hamas et la guerre civile de 1936 en Espagne. En voici le résultat : "Il (le jeune islamiste et ancien élève de la victime) criait 'Allah Akbar' à l’instant de porter ses coups comme les franquistes hurlaient 'Viva la muerte !' quand ils se lançaient à l’assaut des républicains."
D’autres interjections qui invoquent Allah sont fréquemment exprimées – dans l’idiome d’origine et c’est normal – par les musulmans selon les circonstances, telles Bismi Allah, Hamdou Lillah ("Au nom de Dieu" et "Louange à Dieu", dans la bouche d’un chrétien). Mais après l’incompréhension et cette confusion des choses dans un monde en furie, chaque fois qu’un musulman lambda, où qu’il soit, invoquera la grandeur d’Allah ou demandera sa grâce, il sera renvoyé illico presto à la représentation et à la figure du terroriste qui égorge, qui s’explose et qui tue. "Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde", disait Camus, qui en savait long sur ce sujet, lui qui s’était résigné au silence lorsque la violence, les malentendus et la confusion faisaient fureur durant la guerre d’Algérie.
Puisque nous avons évoqué le cas de ces journalistes qui entretiennent le malentendu linguistique sur une banale interjection qui relève, hormis chez une minorité de psychopathes, d’une simple croyance religieuse ou culturelle, citons le cas original d’un chroniqueur de talent. Il s’agit du journaliste, écrivain et traducteur Alexandre Vialatte (1901-1971). Auteur longtemps ignoré, (il se présentait lui-même comme un écrivain "notoirement méconnu"), il est effectivement plus connu pour ses nombreuses chroniques publiées dans le journal régional La Montagne et, auprès des spécialistes, par ses traductions de Kafka, Thomas Mann ou Brecht. Alexandre Vialatte a tenu une chronique hebdomadaire de 1952 jusqu’à sa disparition en 1971, soit la somme de près de 900 textes qui sont désormais rassemblés en deux gros volumes édités dans la collection Bouquin de l’éditeur éponyme. Toutes ces chroniques sur les choses de la vie, de la ville et le temps qui passe, ou simplement sur "Le rien et le presque rien" ; titre d’ailleurs de celle qui annonce la couleur dès l’incipit : "Cette chronique ne parlera de rien, parce que je n’ai pas le temps de penser. On ne pense pas sans avoir du temps. A moins d’avoir l’esprit vif d’un rat ou d’un chansonnier."
D’autres chroniques sont du même tonneau, frappées au coin de la dérision, subtile, bien ciselées, érudites et toutes chargées d’un plaisir de lire et de sourire. Mais, étrangement, toutes se concluent, sans la moindre explication ou ni lien de cohérence avec leurs contenus, par cette formule : "Et c’est ainsi qu’Allah est grand." Avouez qu’aujourd’hui, par ces temps suspicieux, une conclusion aussi intempestive dans une chronique hebdomadaire lui vaudrait bien des misères, et le traducteur de Kafka en français se serait vu, lui, traduit... en justice. Mais, Alexandre Vialatte, pape de la chronique –comme le désigne le club fermé de ses admirateurs rigolards, dont l’auteur de ces lignes fait partie – s’en serait surement gaussé avec des mots saupoudrés de cette "vialattine" dont il a le secret : une substance à base d’une douce mélancolie qui mêle le beau style, la justesse du propos et le mot pour rire. Et c’est ainsi qu’Alexandre est un grand écrivain.
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