Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Chaque génération est un nouveau peuple
Entre fébrilité et impatience, la génération Z dans certains pays en développement cherche à traduire son énergie en projet collectif. Connectée, inventive mais souvent tenue à l’écart des décisions, elle doit désormais apprendre à transformer la parole en action politique dans un cadre démocratique.
"Les nations ne vieillissent pas de la même manière que les hommes. Chaque génération qui naît dans leur sein est comme un nouveau peuple". Ce constat du philosophe politique et historien français Alexis de Tocqueville (1805/1859), auteur du célèbre ouvrage "De la démocratie en Amérique", remonte au XIXe siècle. Ce livre qui n’a pas pris une ride et qui fait autorité aujourd’hui a été rédigé après un voyage d’études en Amérique à l’âge de trente ans.
C’est justement l’âge d’une jeunesse qui fait l’actualité, un peu partout dans le monde, et plus récemment, mais assez bruyamment chez nous. On l’appelle "génération Z, ou GenZ" suivant l’ordre générationnel et alphabétique qui a donné : les "Boomers" (nés entre les années 40 et le début des années 90), puis la génération X et Y ou les Millennials. En attendant celle qui arrive, née au début des années 2010 et biberonnée à l’IA ou à on ne sait quelle autre innovation technologique. On la surnomme déjà "Gen Alpha". Ainsi, après avoir épuisé l’alphabet, on revient dare-dare à la lettre "A", mais en grec, ça fait peut-être plus chic !
On estime donc que la population de la GenZ a entre 15 et 30 ans. Mais toutes ces catégories démographiques citées par ordre alphabétique sont marquées par des contextes particuliers à la fois historiques, sociaux et technologiques, chacune à leur façon. Et chacune d’elles avait, par sa résurgence spontanée, créé une disruption déstabilisante et dérangé les élites "vieillissantes" de son pays. D’où le constat susmentionné fait par Tocqueville et qui ne date pas d’hier, comme on le voit.
Mais si la jeunesse actuelle semble se distinguer des générations précédentes, on ne peut parler de rupture totale avec ses ainées. D’autant que les éléments et arguments d’analyse des comportements doivent être nuancés entre les sociétés du Nord et celles du Sud et d’un pays à l’autre, même si de par le monde tout est désormais hyperconnecté à la faveur d’une porosité et d’une viralité inscrites dans l’immédiateté, la spontanéité et la disruption au sens premier de ce vocable moderne, c’est-à-dire ne pas suivre ce qui est convenu et se libérer des certitudes…
La génération Z se caractérise donc par son imprégnation d’une nouvelle révolution industrielle basée sur le numérique. Elle a grandi dans un environnement où la technologie, internet, les réseaux sociaux et la multiplicité des écrans sont omniprésents.
Cependant, comme l’écrit la sociologue française, Monique Dagnaud, experte dans les médias et le mutations de la jeunesse : "La génération Z n’est pas seulement un âge, c’est une condition". Elle désigne par là une manière d’habiter le monde– fluide, connectée, horizontale – qui entre en collision avec la verticalité des institutions traditionnelles.
Mais dans les pays du Sud, cette collision prend une dimension socio-économique qui interroge et rêve : comment construire un futur à l’ère de TikTok quand l’emploi se fait rare et que les infrastructures sont absentes ou défaillantes ?
En Afrique, en Amérique latine ou en Asie, cette génération s’est construite dans une double tension : une ouverture au monde et une désolation locale. L’ouverture agit comme un miroir cruel qui met à nu les écarts de richesse, les promesses non tenues, la mauvaise gouvernance et la lenteur ou l’échec des réformes.
A ce sujet, le philosophe et économiste sénégalais Felwine Sarr (auteur notamment du brillant essai à lire et à méditer "Afrotopia", aux éditions Philippe Rey et en poche chez Babelio) observe par exemple que "les jeunesses africaines ont intégré la modernité numérique sans en posséder les infrastructures".
De ce fait, on peut dire que la nouvelle génération est globalisée dans l’imaginaire mais locale dans les contraintes. Ce décalage engendre une grande frustration qui se manifeste soit par la vague de migration pour les uns, soit à travers les nouvelles formes de contestations qui se transforment parfois, comme c’est le cas chez nous, en un agora politique qui ne dit pas son nom ou qui le suggère en entretenant le mystère. Au risque que certains "pédagodémagogues" aigris du monde d’hier et "boomers" oisifs désireux de se payer un bain de jouvence, surfent sur cette vague juvénile. Car comme disait Malraux, : "La jeunesse attire les démagogues comme le miel attire les mouches".
Mais tous et toutes générations confondues, depuis les "boomers" jusqu’aux "zoomers" en passant par les X et les Y, ensemble donc seraient plus avisés de se rappeler que l’on ne sauve pas un pays par la seule indignation ou le gouvernement de la rue. Tous ensemble ont besoin d’une relève qui accepte le risque du long terme, le travail collectif, la négociation, le vote.
Cette génération, ou ceux qui parlent en son nom, doivent comprendre que l’urne, même imparfaite, reste un espace de conquête, pas de résignation. Les responsables politiques, les partis, quant à eux, sont appelés à ouvrir les portes, les espaces de formations et les programmes de formations, les incubateurs citoyens pour que la jeunesse puisse passer de la parole à la décision, de la vocifération à la construction.
L’historien et politologue camerounais Achille Mbembe considère toutes ces jeunesses, en Afrique et dans le sud global, comme "les laboratoires d’un futur qui cherche encore sa forme". Peut-être faudrait-il entendre cela comme un appel et une observation que cette jeunesse n’est pas une génération perdue, mais une génération fondatrice que l’on se doit d’écouter et d'entendre, mais qui, elle-même, doit apprendre à moins s’agiter pour mieux écouter et s’écouter pour mieux se structurer ; et surtout croire à la vertu de la lenteur du temps démocratique.
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