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Construction de l’ennemi

Dans cette chronique, Abdallah-Najib Refaïf examine les figures de l’ennemi dans l’histoire et la littérature ainsi que leur rôle dans la société contemporaine, où la désignation d’un adversaire semble toujours essentielle pour se définir et se positionner.

Le 6 décembre 2024 à 17h02

Dans son ouvrage "Construire l’ennemi" (Grasset 2014), Umberto Eco, écrit dès l’introduction : "Avoir un ennemi est important pour se définir une identité, mais aussi pour se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeurs et montrer sa bravoure. Par conséquent, au cas où il n’y aurait pas d’ennemi, il faut le construire". Dans ce texte (qui était à la base d’une conférence sur les classiques donnée à l’université de Bologne en 2008), l’écrivain italien passe en revue les différentes figures de l’ennemi à travers l’histoire et la littérature depuis l’Illiade de Homère jusqu’à Jean-Paul Sartre dans "Huis-clos", en passant par le roman dystopique "1984" de Georges Orwell.

Le thème de ladite conférence lui a été inspiré par une conversation avec un chauffeur de taxi pakistanais à New York, qui lui avait demandé quels étaient les ennemis des Italiens. Devant l’étonnement et l’incompréhension de l’écrivain, le chauffeur de taxi expliqua qu’il voulait savoir avec quels peuples les Italiens étaient en guerre, est ce qu’ils avaient des adversaires historiques, etc. Bref, des ennemis héréditaires. Tout le long de la conversation, le chauffeur n’était pas satisfait par les réponses pacifistes de l’écrivain, car il ne pouvait pas imaginer que l’on puisse exister sans ennemis.

L’étonnement de l’auteur devant l’incompréhension du chauffeur quant à l’existence de l’ennemi a suggéré à Umberto Eco un texte d’une grande érudition mais non dénuée d’une dose d’humour qui en atténue l’aridité et ajoute au plaisir de lire, celui de mieux comprendre. Ici, l’auteur conserve à la pensée le double privilège de l’esprit  et du sourire. Le livre comprend d’autre textes, en sus de celui consacré à la construction de l’ennemi, qu’il a intitulés "écrits occasionnels". Dans ces écrits, l’auteur, qui a tout lu et tout analysé au cours de sa vie de sémioticien et de chercheur, évoque des sujets tout aussi graves mais traités avec cette drôlerie érudite qui est sa marque de fabrique. Pour Eco, les écrits occasionnels sont ceux où le sujet est dicté par quelqu’un d’autre et où il a été obligé d’y réfléchir.

La notion de l’ennemi comme exercice de réflexion a été aussi récemment au cœur d’un débat avec des écrivains et des philosophes au cours d’un Forum organisé par le quotidien français "Le Monde". La leçon inaugurale a été prononcée par le jeune écrivain et philosophe Tristan Garcia, auteur entre autres des romans "La meilleure part des hommes" et "Mémoires de la jungle" (Gallimard).

Dans cette leçon inaugurale, le philosophe ne dit pas autre chose que ce qu'Umberto Eco avait développé dix ans auparavant dans son livre susmentionné : les Etats et les institutions se redécouvrent des "ennemis existentiels". Ces ennemis-là sont censés menacer notre existence en même temps qu’ils la conditionnent, puisqu’ils devraient nous permettre de définir en négatif ce que nous sommes vraiment, notre identité et nos "valeurs" (…). Face à un ennemi, cohabitent questions de principe et réactions épidermiques. La plupart de nos hostilités s’enracinent dans un dégoût pour quelques êtres auxquels on prête les pires vices. On dit "ah, je les connais ceux-là", tout en se représentant une galerie de mauvaises personnes qu’on a croisées au cours de sa vie".

En mots et en concepts plus simples, la figure de l’ennemi se construit partout. Au coin de la rue, comme devant la porte de l’acariâtre voisin de palier dans un immeuble en mal de syndic ; près du collègue de bureau ou, plus jeune, du camarade de classe : celui qui est toujours premier dans toutes les matières et que les autres élèves, moins doués ou cancres invétérés, détestent de tout leur cœur.

En politique plus souvent encore, car il n’y a pas de politique sans construction et désignation de l’adversaire qui deviendrait l’ennemi à battre et pour lequel les uns nourrissent dans leur cœur de l’animosité et d’autres en conçoivent carrément de la haine. En politique toujours, mais à un stade supérieur ou supranational, c’est-à-dire en géopolitique, c’est aussi le cas, notamment lorsque le destin vous a imposé un voisinage géographique belliqueux nourrissant un besoin inné et haineux de construire un ennemi parce que l’Histoire lui a claqué la porte au nez. Car si "la géographie sert à faire la guerre", pour paraphraser l’ouvrage culte du géographe et géopolitologue Yves Lacoste (né à Fès en 1929), l’Histoire, elle, sert à faire ouvrir les yeux de tous sur les liens entre le passé et le présent, puis rendre lisible et intelligible la vérité de ce dernier. Mais il faut croire que cette vérité est si précieuse que le voisin haineux, qui s’est construit un ennemi pour exister, l’entoure d’un rempart de mensonges.

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Le 6 décembre 2024 à 17h02

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