img_pub
Rubriques

Conte d’une journée ordinaire

"Là où il y a une volonté, il y a un chemin", soutient le poète René Char. Est-ce pour donner du courage à ceux qui hésitent, procrastinent ou manquent d’audace lorsqu’il s’agit d’entreprendre certaines actions ? Peut-être, car souvent les poètes disent toutes sortes de choses dans des formules à la fois laconiques et sibyllines qui restent ouvertes à toutes les interprétations.

Le 6 septembre 2024 à 12h25

Tout cela n’arrange pas les affaires de celui qui ce matin en se réveillant se demande ce qu’il va faire de sa journée. De volonté, il ne manque pas. Mais où est le chemin ? Chaque matin, cet homme quitte son domicile pour aller au travail. Pour s’y rendre il emprunte volontairement le même chemin ne pensant jamais à changer d’itinéraire. Son travail n’exige aucun horaire particulier et son supérieur hiérarchique ne le lui en impose pas non plus.

Il occupe un petit bureau qu’il partage avec un collègue aussi taciturne que lui dans une administration calme au centre de la ville et située non loin d’un parc. Il ne se plaint donc jamais de ses conditions de travail. Mais comme il fréquente peu de gens et encore moins ses collègues, il n’a pas l’occasion de se plaindre de quoi que ce soit. Hormis d’une chose. La longueur. Celle des distances à parcourir, des conversations qu’il entend de l’autre côté du couloir le séparant de certains collègues bavards, des livres qui dépassent une centaine de pages, des files d’attentes dans les commerces et surtout des rapports qu’on lui donne à corriger au bureau. Il déteste la longueur et toute sa vie, il a cultivé l’art de la brièveté. D’où, dans ses lectures comme pour d’autres rares divertissements, son penchant pour l’aphorisme, le court métrage, la capsule à la télé, le micro-récit ou de la courte nouvelle.

Bref, si l’on ose dire, il aime le court et le concis. Voilà comment, la veille avant de se coucher, il est tombé sur cet aphorisme de Char à propos d’une volonté qui déboucherait sur un chemin. Bien sûr, il ne s’arrête pas au premier degré de la signification d’une phrase si simple d’apparence. Il veut sonder son sens et sa portée et ne peut croire qu’un si grand poète se contente de la balancer comme on jette une pierre dans une rivière à seule fin de faire des ronds dans l’eau.

Ce matin en se rendant au travail comme à son habitude, il a décidé de rompre avec cette dernière, de faire preuve de plus de volonté et de changer d’itinéraire. Et au lieu de traverser le parc en diagonal, car c’est le meilleur raccourci pour aller au bureau, il a privilégié un détour qui contourne cet espace calme et vert auquel il est tant habitué.

En marchant sans se presser, il a remarqué que les gens qui déambulent tels des zombies sur les trottoirs des deux cotés de l’avenue ont tous, les uns, les yeux rivés sur un étrange objet, et les autres une oreille collée dessus. Ils marchent lentement ou d’un pas hésitant, tête baissée ou dodelinant tantôt à gauche tantôt à droite ; ils parlent à eux-mêmes ou sourient parfois aux anges quand ils n’éclatent pas d’un grand rire. Aucun d’eux ne semble prêter attention à l’autre dans cette étrange procession sans but, pas même lorsque certains traversent, les yeux rivées sur l’objet, au beau milieu de la chaussée et au mépris du danger. Même les automobilistes, pourtant si prompts à donner des coups de klaxon rageurs, semblent tolérer ces piétons hallucinés.

Voilà donc le chemin que découvre notre homme en quittant ses habitudes. Il ne tarde pas à revenir sur ses pas et rejoindre son itinéraire habituel, le chemin le plus court, où d’autres zombies assis sur des bancs regardent l’herbent du parc pousser.

Ce matin au réveil, il a trouvé un petit dinosaure en peluche dans la petite cour du rez-de-chaussée où il habite depuis des années. Gisant sous le sèche-linge en plastique, le jouet a cet air drôle où se dessine un sourire narquois qui ne rappelle en rien le monstre mythique de Jurassic Park. Jetée sans doute par l’un des enfants des voisins du dessus, la peluche douce en polyester et mousse d’un bleu éclatant mesurant à peine une vingtaine de centimètres, l’intrigue et le renvoie au conte le plus court de la littérature universelle. Il s’agit de l’écrivain guatémaltèque Augusto Monterroso, maître de la forme brève au style mordant, qui est connu pour la publication en 1959, du micro-récit le plus court et le plus mystérieux tenant en une ligne : "Lorsqu’il se réveilla, le dinosaure était encore là". Cette prouesse littéraire -qui ne fait pas partie de la littérature sous contrainte consistant à s’imposer des règles strictes d’écriture (Perec avec la disparition de la lettre E par exemple) -relève de la seule volonté fantaisiste de l’écrivain de faire court. Il suit peut-être en cela le conseil d’un autre illustre écrivain latino-américain, Jorge-Luis Borges, qui a pourfendu la longueur superflue dans le prologue de son ouvrage "Fictions" : "Délire laborieux et appauvrissant pour composer de vastes livres ; celle d’élargir en cinq cents pages une idée dont la présentation orale parfaite s’inscrit dans quelques minutes".

Tous ceux, à ce jour, qui ont tenté de comprendre la portée énigmatique, la magie elliptique de ce micro-récit et ce que son auteur veut raconter en si peu de mots donnent leur langue au chat. L’histoire, si histoire il y a, de ce dinosaure qui est encore là est un prétexte et une invitation à toutes sortes d’interprétations. Un exercice pour se dégourdir les méninges, destiné à ceux qui veulent arpenter le champ infini de l’imagination où un conte s’ouvre par l’incertitude et l’intemporalité de la formule d’usage : il était une fois ou, plus incertain encore en arabe, kane ya ma kane (il était et n’était pas…).

Le lendemain au réveil, lorsque notre homme jeta un bref regard sur la cour mouillée par une averse tombée tôt le matin, le petit dinosaure n’était plus là.

Par
Le 6 septembre 2024 à 12h25

à lire aussi

La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka
Quoi de neuf

Article : La politique de l’eau, un enjeu de souveraineté nationale selon Nizar Baraka

Lors du MAP Town Hall organisé à Rabat, le ministre de l’Équipement et de l’Eau a détaillé cinq priorités : dessalement, interconnexions entre bassins, équité territoriale, préservation des ressources et valorisation de l’expertise marocaine à l’international.

Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance
TOURISME

Article : Tourisme : pourquoi l’objectif des 26 millions de visiteurs pourrait être atteint avec deux ans d’avance

Le tourisme marocain est en avance sur son propre calendrier. Alors que l’objectif officiel reste fixé à 26 millions de visiteurs en 2030, les performances récentes poussent déjà le secteur à préparer l’étape suivante : une nouvelle feuille de route pouvant viser 30 millions d’arrivées et près de 200 milliards de dirhams de recettes.

Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca
Quoi de neuf

Article : Formation continue : le CESE pointe un système trop complexe et trop concentré à Casablanca

En 2022, seuls 1.647 employeurs sur près de 315.000 cotisants ont bénéficié des contrats spéciaux de formation, selon le Conseil, qui recommande un fonds dédié, la digitalisation des démarches et un meilleur accès pour les TPME et les indépendants.

Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026
La séance du jour

Article : Bourse de Casablanca : le MASI termine en légère baisse le 3 juin 2026

L’indice principal s’est établi à 18.563,40 points, dans un volume d’échanges de 237,9 MDH sur le marché central, avec Managem, TGCC et Alliances parmi les valeurs les plus actives.

La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP
Mines

Article : La pyrite, vieux résidu minier devenu enjeu stratégique pour OCP

C’est l’histoire d’un minerai longtemps négligé qui revient au centre du jeu industriel. Alors que les prix du soufre atteignent des niveaux historiques, OCP prépare dès 2027 la récupération locale de pyrite et de pyrrhotite, avec Managem et d’autres acteurs miniers en toile de fond. Explications.

Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial
Quoi de neuf

Article : Après 17 ans, Lamia El Ghorfi quitte La Mamounia pour se consacrer à un projet familial

Après dix-sept années passées à La Mamounia, Lamia El Ghorfi a annoncé son départ de la Direction de la communication et des projets culturels. Elle indique vouloir se consacrer à un projet familial, tandis que son successeur sera dévoilé dans les prochains jours.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité