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De la pluie et du beau temps

Dans cette chronique, Abdallah-Najib Refaïf s’amuse des mots fréquemment utilisés en français et empruntés à l’arabe, que la jeunesse française, et autrefois les colons, ont diffusé au sein de l’Hexagone. 

Le 21 juillet 2023 à 14h16

Il arrive parfois aux bilingues de donner leur langue au chat lorsqu’une des deux langues, notamment l’idiome étranger, vient chahuter l’autre. Nous autres doubles locuteurs qui avions appris ou adopté la seconde langue, en l’occurrence le français, sommes parfois étonnés, souvent agacés et la plupart du temps amusés, devant l’apparition d’un mot utilisé en français et emprunté à notre langue maternelle ou à l’arabe dit classique.

Il faut dire qu’il en est de très beaux, mais aussi de très moches et inattendus. Ces derniers ont été pour la plupart nouvellement intégrés dans l’usage et même dans les dictionnaires. Ils sont en usage dans le parler heurté et mixé des banlieues en France parmi des jeunes issus de l’immigration en galère, dépités ou déphasés et qui ont donc, comme ils disent, le seum (poison).

Ces mots ont même fini par être adoptés par des jeunes Français dits de souche après avoir été popularisés par des artistes, acteurs et humoristes vedettes d’origine maghrébine. Entendus d’ici, ils sonnent étrangement et nous rappellent que les dictionnaires et les conversations regorgent d’emprunts plus anciens et dont nous sommes nombreux à avoir oublié l’origine. Nombre d’entre eux remontent au Moyen Âge, pour les mots des sciences et du savoir dont le beau "nénuphar", mais aussi : chiffre, zéro, chimie, café, sirop, abricot… Ils ont été rejoints par d’autres termes, beaucoup moins nobles, souvent péjoratifs et moqueurs voire racistes datant de la période coloniale : toubib, fatma, nouba, guitoune, kif-kif bourricot, bled, fissa.

L’histoire, et peut-être même l’anthropologie de ces emprunts, épouse celle du destin du monde arabe tel qu’il va… mal. Au départ ce sont les savants qui ont fourni la plupart des mots. Ils ont été remplacés par des colons incultes et moqueurs, puis par des jeunes de banlieues paumés et en révolte. Tristes tropismes, aurait soupiré l’autre avec ses tropiques et tout le toutim !

Récemment, un dictionnaire français a établi, comme ça pour son plaisir, un top 10 de mots arabes choisis au hasard. Ce dernier terme y figure d’ailleurs et provient de azzahar, un jeu, justement, de hasard. Il y a aussi jupe, matelas, zénith, mousson, mais également l’élégant nénuphar juste après le perfide seum.

Le dico a oublié ou négligé dans son choix un terme dont l’utilisation m’a toujours intrigué à défaut de m’amuser : salamalecs. Ce terme qui devrait être un mot-valise puisqu’il est dérivé, et plutôt mal, de l’expression usuelle salam alikoum ("paix sur vous" au pluriel) ; à moins que ce ne soit plutôt de "salam alik" au singulier. Pourtant, il se met toujours au pluriel, comme "Il fait des salamalecs", et signifie curieusement, toujours selon le dictionnaire Larousse, "politesses exagérées et hypocrites". Mot-valise contracté, il est peut-être venu dans les bagages d’un toubib abrité du cagnard sous un guitoune, mais agacé par tous ces salam alikoum qui fusent de partout dans les souks bondés du bled. Depuis, il a dû être fourgué au dénommé Pierre Larousse, fondateur en 1852 de son dictionnaire éponyme qui "sème à tout vent", comme l’indique sa devise. Or comme dirait l’autre, qui sème le vent... récolte ce petit débat linguistique à bas bruit : autant dire une tempête dans une tasse, laquelle tasse est aussi d’origine arabe, et ça nous fait une belle jambe !

Souvent, dans certaines conversations, les mots ne veulent rien dire ou alors si peu. Mais pas tout le temps et pas partout. En effet, il arrive qu’après moult et redondants salamalecs, on en vient à parler de tout et de rien. Surtout de rien. On dit alors en français en tout cas, et pour des raisons météorologiques, que l’on parle de la pluie et du beau temps. Moins maintenant, car avec la canicule généralisée et le changement climatique, parler de la pluie et du beau temps, c’est instaurer un débat écologique sérieux et alarmiste sur l’environnement, l’entrée dans l’âge de l’anthropocène et la responsabilité avérée de l’homme dans la modification de la nature et du climat.

Maintenant que le thermomètre flirte avec les fatidiques 50 degrés, le menu des bulletins météo quotidiens sent le réchauffé, voire le cramé puisqu’on y sert les mêmes prévisions que les semaines d’avant. Cela vous donne d’intéressantes et nostalgiques conversations sur le temps qu’il fait, la pluie, surtout la pluie et bien sûr le beau temps. Ce dernier n’est plus qualifié de beau et pour cause. Sauf pour certains présentateurs de bulletins météo qui ne savent pas où ils habitent.

Pour rappel, ceux qui ont déjà vécu et ressenti les grosses chaleurs de plusieurs années de sècheresse enregistrées durant la décennie 80, gardent peut-être en mémoire ces infos sur la météo où l’on voyait la gêne du présentateur. Il venait en traînant les pieds, honteux et accablé, annoncer sur un ton désolé les mêmes prévisions, débitant, comme dirait l’autre, moult salamalecs et tout autant de bihawli allah suivis d’une douzaine de inchallah. Il ne se mouillait pas, sinon de sueur, et ses saintes interjections ne l’engageaient en rien puisque c’est Allah qui pourvoie quant à ces Amtarou al khaïri wa annamaa (Traduction littérale officielle : pluie de la prospérité et du développement).

Contrairement à cet autre présentateur de l’Hexagone fraîchement recruté par une radio bilingue (ou bilangues ?) qui venait d’être lancée à Tanger en ces années 80 de tous les dangers. En effet, alors que les autochtones accablés par la chaleur multipliaient les prières rogatoires et sortaient en procession les mains levées vers un ciel si bleu, si calme et si mutique, voilà que, parce qu’on a décelé un vague petit nuage traînant sur certaines villes du nord, notre présentateur venu d’ailleurs et pas encore acclimaté se désole en annonçant : "Temps médiocre et nuages menaçant sur le Nord du pays. En revanche (sic !), beau temps et soleil radieux partout ailleurs."

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Le 21 juillet 2023 à 14h16

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