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Des pins et des badges : la gloire factice

Qu’il s’agisse de tableaux, de stylos, de sculptures,de pins ou de badges, certaines passions traduisent un besoin d’affirmer un statut social et une hiérarchisation symbolique.

Le 9 février 2026 à 14h55

Je n'ai pas la prétention d'avoir une culture raffinée en matière d'arts plastiques. Mais grâce à ma profession, j'ai, dans le passé, fini par adhérer à la tradition d'acquérir des tableaux, des sculptures et des photographies au gré des vernissages auxquels j'ai été invité. Mon intérêt a été rehaussé par la générosité de certains artistes peintres et des photographes qui ont illustré (ou offert) des œuvres qui ont servi de couvertures à mes romans et livres.

Par ailleurs, j'ai été particulièrement impressionné par la passion dont font preuve certains amis qui raffolent de la collection de stylos, de montres, de briquets, de chapeaux, de casques, de plaques d'immatriculation, de raquettes de tennis, etc.

Cependant, parmi les passions les plus curieuses qui ont attiré mon attention, il y a la collection des pins et des badges. Une quête de titres supplémentaires dans la hiérarchisation des valeurs symboliques. La prudence et le respect des choix et des loisirs des autres constituent la ligne conductrice de cet article. Néanmoins, une réflexion d'ensemble ne peut faire mal à personne. Elle interroge l'excès et le zèle dont peuvent faire montre certaines personnes en poussant la passion jusqu’à entrainer l’incompréhension des autres.

Hiérarchisation des valeurs symboliques

Je me souviens de cette douche froide que j'ai reçue, il y a des années. Je venais de décrocher mon diplôme d'études supérieures en sciences politiques. Des amis et des membres de la famille commençaient à m'appeler "docteur". J'ai résisté au début, leur expliquant que je n'avais pas encore obtenu mon doctorat d'État. Peine perdue.

Et puis je trouvais cela plutôt sympathique. Un jour, je me présente à un dîner de retrouvailles entre anciens amis de quartier. Vaniteux, je me présente en tant que "docteur". Bien au fait de la nuance, quelqu'un me cueille à froid et me savonne devant tout le monde.

Naturellement, plus tard, j'ai obtenu mon doctorat d'Etat. Je raconte cette anecdote qui me rappelle aussi l'histoire des Curriculum Vitae gonflés qui font souvent rire. Eh bien, je vous invite à réfléchir avec moi sur ce comportement qui est le nôtre de chercher à bluffer les autres en finissant par être le dindon de la farce.

Une question qui me taraude l’esprit : Est-ce que l'exagération des titres et la collection de pins et de badges, par exemple, décrivent-elles un comportement légitime dans le cadre de l'acquisition d'un statut social tant envié ?

Dans le film "Marjane Ahmed Marjane" (2007), une comédie satirique dans laquelle Adil Imam joue l'un de ses plus beaux rôles, l'idée du statut social acquis dans des circonstances peu orthodoxes traduit la gourmandise et l'insatisfaction des hommes malgré l'aura dont ils sont auréolés.

Voilà un homme d'affaires au sommet de sa réussite professionnelle, qui a des relations avec des membres influents du gouvernement et qui souffre néanmoins d'un complexe d'infériorité parce qu'il n'a pas de diplôme universitaire. Il tente de corrompre tout le monde, y compris ses propres fils qu’il rejoint à la même université. Rien ne doit lui résister. Il ne réussit pas. Il meurt d'envie d'avoir ce titre magique, d'être appelé "docteur". L'argent ne sert pas à tous les coups. Mais au-delà de cette envie rageuse et ravageuse qui l’anime, il y a la propension à l'exercice du "bluff".

Le bluff, mais aussi la tentation de la mouvance qui tue à petit feu. Elle tue parce qu'elle est associée au mensonge. Et le mensonge au déni. Et le déni à la mégalomanie. Et cette histoire bizarre de cette personnalité qui confond gastronomie et achat des consciences. Il passe le plus clair de sa journée à actualiser son carnet, non pas d'adresses, mais celui des dates d'anniversaire. La liste comprend des familles connues, leurs parents, leurs enfants, leurs petits-enfants, leurs cousins, leurs cousines, leurs gendres, etc. La liste est jointe à des cartes de visite flambant neuves. Les cadeaux sont choisis en fonction du service rendu ou à rendre.

Cette personnalité jouit d'un autre talent : la collection des cartes de vœux reçues à différentes occasions. Cependant, depuis quelques mois, il vit sur le qui-vive. Bientôt, il prendra sa retraite. Il craint que ne lui arrive ce qui est arrivé à certains parmi ses amis : l'oubli. Cet oubli-hécatombe ; cet oubli-dévalorisation. Cet oubli de se sentir de trop dans des réunions familiales où il avait son mot à dire.

Le même destin qui a été ces derniers temps celui d’autres collègues. Une situation qui l'a poussé lui-même à les biffer de son carnet d'adresses magique. Il lui arrive alors de s'asseoir dans le grand salon qui sent le vide pour regarder, dubitatif, des collections de timbres, de vases, de pins et de badges auxquels personne ne prêtera bientôt plus attention.

Il me souvient aussi de la décision prise par le premier ministre Azzedine Laraki (1929-2010)  de réserver le titre docteur aux seuls titulaires de diplômes de médecine toutes spécialités et de pharmacie. Le décret publié à cette occasion a été accueilli avec grand étonnement. Mais le responsable marocain avait un argument. Il consistait en la prolifération du nombre de lauréats d’institutions autres que les facultés de médecine et de pharmacie.

La décision coïncidait aussi avec la mise en œuvre du programme d'ajustement structurel (PAS) imposé par le Fonds monétaire international au gouvernement marocain. La confusion venait du fait que la définition "docteur es." signifie "spécialiser en". En anglais la définition est plus claire. PhD signifie diplôme en philosophie auquel on ajoute la spécialité. L'idée est liée au terme "philosophie", c'est-à-dire au plus haut degré de la connaissance dans un domaine particulier, sachant que la philosophie est associée à la sagesse.

Le débat n'est pas épistémologique, mais plutôt psychologique. Il concerne un grand nombre d'individus qui, de la fanfaronnade, passent au ridicule. La collection de titres est une bonne chose si la démarche est d'apporter un plus à la société en matière de savoir et de partage de la connaissance.

Tentation de la mouvance

Même la collection de pins et de badges est un loisir qui fait plaisir. Cependant, à force d'en faire un fonds de commerce, l'exercice peut devenir une trappe dans la mesure où la lassitude peut finir par atteindre les admirateurs potentiels.

Les pins et les badges, mais aussi les liens matrimoniaux. Une anecdote me vient en tête. Vers la fin des années 1980, au sortir du PAS, les administrations publiques sont autorisées à recruter de nouveaux fonctionnaires. Un ami n'a en tête qu'une seule idée : faire des économies et se marier à la première occasion.

Las et indisposé, un autre ami, qu’on appelle "le philosophe de minuit", lui pose une question qui nous laisse bouche bée. Il lui demande pourquoi il veut se marier. La réponse de l'intéressé est vague. Alors, le philosophe de minuit lui crache au visage. "Est-ce que tu veux la carrière professionnelle ou tu veux vivre au jour le jour sans ambition ?" L’autre lui fait observer qu'il souhaite pouvoir réaliser les deux.

"Pas possible", lui rétorque notre philosophe de minuit : "Il faut choisir, car si tu veux la carrière, la promotion professionnelle, alors épouse une fille d’une bonne famille originaire de Rabat, de Salé, de Fès, de Tanger, de Tétouan. Tu peux relativement bien vivre, mais la représentation passe avant tout pour ce type d’épouses. Car même sans les moyens qui tarissent, les apparences sont importantes pour elle. Tu peux souffrir. Et cela se répétera autant de fois que cela est nécessaire."

Le philosophe de minuit marque une pause et enchaîne : "Par contre, si tu veux vivre au jour le jour et être toi-même sans plus, alors épouse une fille d’une bonne famille, là aussi, originaire du reste du Maroc et plus particulièrement vivant dans un périmètre qui va de Casablanca à Agadir. La carrière est le dernier de ses soucis. Ce type d’épouses vit sans fanfaronnade, sans exagération et s’arrange pour mener l’embarcation à bon port quand les moyens font défaut. La famille passe avant les apparences".

Devant la réprobation de l’assistance, le philosophe de minuit rétropédale et ajoute que son analyse se base sur des études de terrain et qu’il ne s’agit pas d’une opinion personnelle. Naturellement, son argumentaire est exagéré. Mais le fait, c'est que ce genre de narratif légifère dans la pénombre et décrit une stratification sociale fictive mais dont les promoteurs brassent large.

Il en est ainsi des amateurs d'albums de photos souvenirs. Les photos sont sélectionnées et répertoriées pour consacrer une hiérarchisation presque insolente. Car elle ne répond à aucune logique. Elle peut même être considérée comme déplacée, comme c'est le cas de certaines personnes qui partagent des photos aux côtés des personnalités politiques, académiques et artistiques qui viennent de décéder au moment où elles présentent leurs condoléances. Geste spontané ? Sans doute. Témoignage d'un respect à titre posthume ? Naturellement.

Toutefois, le geste ne devrait pas déroger à la tradition de ne pas signer les messages ou les lettres de condoléances. Car, morale et conviction religieuse à part, devant la mort, tous les symboles et toutes les identités sont dérisoires et futiles ?

Un classique du cinéma mondial, dont le nom ne me revient pas à l'instant, met en scène un portier d’un hôtel de luxe. Le personnage est drapé de médailles et de décorations qui font la fierté de sa petite famille et de ses voisins jusqu'au jour où un membre de la famille va le chercher pour une urgence. Il découvre le pot en rose. Scandale. Humiliation. Le personnage tombe de son piédestal. La société est intraitable.

Depuis lors, chaque fois que ce portier longe la ruelle où il habite, les murmures bourdonnent comme les battements d'une nuée d'abeilles sauvages. L'idée est reprise dans deux films arabes : un marocain et un égyptien dans lesquels Mohamed Benbrahim (1949-2013) et Farid Chawki (1920-1998) jouent respectivement les rôles principaux.

Dans cette configuration artistique, il ne s'agit pas de masques qui tombent. Il s'agit d'une mise en scène complice qui dépeint des rapports sociaux basés sur les apparences intéressées qui, à la longue, finissent par provoquer des dommages collatéraux.

Soft power de la dérision

Le fonds de commerce encore et encore, à l'instar des cartes de visite dans le sens littéral et figuré. La collection des œuvres artistiques et des pins et des badges assouvit le même besoin d'ascension sociale, quand bien même elle serait illusoire.

Le besoin d'ascension sociale est légitime, mais quand il est exagéré, il se retourne contre le demandeur, à l'image de Julien Sorel, personnage principal du roman "Le Rouge et le Noir" écrit par Stendhal (Henry Beyle) et publié en 1830.

Sans transition dans l'expression du désir ardent de sortir de son statut social fragile, Julien multiplie les aventures amoureuses pour être finalement condamné à mort et passer à côté de la vie. Romantique et lâche. En réalité, romantique aveuglé par une ambition démesurée.

On pourra pousser l'argumentaire et englober les tombeaux familiaux qui sont payés et ornés à prix d'or pour en faire une sorte de nécropoles. L'entretien d'une image, la protection des dépouilles mortelles et la démonstration d'une forme de respect à des proches. Là aussi, le message est identique : le symbole d'une différence, d'une distinction, d'un statut social.

"Le cimetière est plein de gens irremplaçables", une phrase qu'on entend à longueur de journée qui est attribuée à Georges Clemenceau, homme d’Etat français (1841-1929). Personne n’est irremplaçable, même ceux qui se croient indispensables de leur vivant. L’effet du verbe est toutefois éphémère. Le comportement au quotidien. Les apparences qui font l'impasse sur l'essentiel.

Récemment, j'ai été en voyage professionnel dans un pays subsaharien. Je n'ai pas vu d'empressement chez la plupart de mes interlocuteurs. Le sourire aux lèvres, quel que puisse être le contexte, je me suis senti appartenir à un autre monde.

Certains d'entre mes interlocuteurs ont exprimé leur sympathie et ont regretté que le Maroc ait perdu la finale de la Coupe d'Afrique des nations d'une manière qui sentait le brûlé. S'ils étaient convaincus que le Sénégal était meilleur sur le terrain, ils se sont dit que le Maroc a préféré la sécurité et la réputation de l'Afrique à une gloire éphémère. Je me suis gardé de partager mon point de vue. Mais je n'étais pas loin de leur lecture. Cependant, une gloire éphémère reste quand même une gloire.

Il y a aussi ces certificats de participation à des colloques ou des formations de courte durée qui sont présentés comme des diplômes universitaires. Si le mérite est à saluer du fait que la formation continue est une action courageuse et salutaire, induire les autres en erreur en leur faisant croire que le certificat de participation équivaut à un diplôme universitaire avec équivalence fictive est toutefois un acte de malveillance et de mépris à l'égard des autres. Les gens ne sont pas dupes. On finit par perdre sa crédibilité et sa dignité.

La projection d'une fausse image pour se repositionner finit par perdre de son attrait quand la réalité attrape le faussaire. Il en est ainsi de la notion de polyglotte. Des personnes font la promotion de leur image de polyglotte. Quand elles sont confrontées à la réalité du terrain, elles perdent le nord.

Il est arrivé à une connaissance d'être sollicité d'urgence pour jouer le rôle d'interprète à une rencontre solennelle au plus haut niveau de la hiérarchie institutionnelle. Elle panique et se fait recadrer à chaque fois qu’il fait une traduction tirée par les cheveux. Il est remercié et il végète de nos jours dans une vie où le meilleur des mondes ne lui offre plus de place, même de figurant.

La collection d’œuvres plastiques pourrait être un investissement. Mais les pins et les badges n’entrent pas dans cette catégorie d’investissement. Après tout, serait-on tenté de conclure, chaque personne a le droit d’être passionnée même pour des objets qui, apparemment, n’ont pas de valeurs matérielles avérées. Cependant, si l’exercice consacre le bluff comme une arme d’attaque pour apprécier une esthétique tirée par les cheveux, il s’agit alors d’un autre débat.

Un autre débat qui me rappelle l’histoire de ce collectionneur avide de tout avoir pour se distinguer des autres collectionneurs. Des malins exploitent la situation et lui collent des pins volés à une grande personnalité. Les voleurs s’évaporent dans la nuit et le laissent seul devant son destin. Il ne doit sa liberté qu’à la clémence de la personnalité heureuse de récupérer des pins qui ont une valeur sentimentale inestimable.

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Le 9 février 2026 à 14h55

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