IA: Des professions-fonds de commerce bientôt aux calendes grecques
L’intelligence artificielle sonne-t-elle le glas de certaines professions autrefois en pleine lumière ? Mordant et érudit, Hassan Hami dresse un inventaire des figures du verbe – militants, syndicalistes, chercheurs, conseillers – que l’IA pourrait bien reléguer au rang de vestiges d’un autre temps. Ces élites, souvent plus soucieuses de posture que d’action, risquent de voir leur utilité s’effacer devant la marche impitoyable du progrès technologique.
Au lendemain de la pandémie du Covid, une boîte de Pandore est ouverte. Des surprises. La théorie du complot est répétée à n’en point finir. Des richissimes de renommée internationale sont mis à l’index. Ils sont accusés d’avoir tout orchestré. Ils sont soupçonnés d’être de connivence avec la maçonnerie mondiale, sinon d’en être des membres influents.
Puis, par un coup de baguette magique, certains d’entre eux se découvrent une attirance pour l’intelligence artificielle (IA). De même, fidèles à leur réputation d’orateurs messianiques, ils s’apitoient sur le sort de l’humanité. Ils dressent un tableau sombre de ce qui va bientôt arriver à un monde qui mélange réchauffement climatique et têtes brûlées.
La dimension humanitaire, sans doute sincère, l’emporte sur toute autre considération malveillante. Certaines mauvaises langues parleraient de la récurrence d’un sentiment de repentir qui aurait surgi après que le mal est déjà fait. Qu’importe ! Personne n’a le monopole du savoir et de l’interprétation. Et pour cause, ces personnalités, avides d’innovation, craquent devant l’avancée triomphante de l’intelligence artificielle (IA). Une avancée qui va produire des dommages collatéraux, incontournables.
Aussi, mettent-elles en garde contre l’érosion, voire la disparition de la plupart des métiers et des professions jusqu’à présent considérés lucratifs pour de nombreuses populations de par le monde. L’IA va remplacer l’Homme dans de nombreux domaines. Pire que le chômage technique, le suicide programmé. De l’inconscience au nom du progrès pour les uns. Du progrès inévitable et un saut dans l’avenir prometteur, pour les autres.
Ce qu'en dit Bill Gates
Selon Bill Gates, seuls les charpentiers, les ébénistes, les plombiers et les métiers de bouche survivraient à l’hécatombe provoquée par l’I.A. Par contre, les employés de bureau, le personnel administratif, les ouvriers qualifiés dans certains domaines de la mécanique et de l’électricité, vont voir leur part dans le marché du travail disparaitre. Il s’agit là d’un ciblage discriminatoire et injuste. Mais qu’importe pour ceux qui le proposent.
Débattons
Cependant, cette prémonition mérite un débat sérieux. Pour ma part, je suis d’avis que des professions qui font la UNE des médias et des salons intellectuels ne seront plus qu’un souvenir. La rhétorique est le dénominateur commun qui place ces professions sur le piédestal de la controverse – et bientôt sur la voie du dépérissement.
Ces professions qui souffrent déjà le martyre
On peut classer ces professions aléatoirement comme suit.
Premièrement, la profession qui joint l’utile à l’agréable en se faisant bonne conscience : le militantisme à la carte. Voici une profession qui permet à chaque personne de transformer des revendications individuelles –et donc subjectives– en des revendications prétendument collectives.
C’est une profession qui nécessite de la persévérance, de la force du verbe et une bonne dose de conviction-manipulation. Elle permet à des individus, certes convaincus, de se distinguer au sein de la communauté culturelle, politique et idéologique. Elle aide, dans la plupart des cas, à réaliser une ascension sociale fulgurante ou une descente en enfer aussi fulgurante.
Des militants politiques et syndicaux sont propulsés au-devant de la scène, en contrepartie d’arrangements avec les détenteurs du pouvoir. Ils ont un agenda dont l’exécution dépend de leur capacité à se mouvoir dans les labyrinthes politico-idéologiques avec l’espoir de ne pas laisser de plumes.
Cette profession-là est sur la voie de rejoindre le musée de l’histoire. La vitesse avec laquelle les technologies de l’information avancent va sans doute clouer au sol les militants à la carte. Leurs discours sonneront comme des oraisons funèbres. Du compromis à la compromission, le lien est plus court que ne le laissent penser les explications les plus objectives. Le drame vient du déni dont les militants font leur arme de défense par excellence.
Deuxièmement, l’altermondialisme. Voici une profession qui traduit, de manière éloquente, le militantisme à la carte dans sa version oisiveté de l’excellence. Si la motivation de départ des altermondialistes se justifie par rapport à leur combat contre le capitalisme sauvage et les multinationales qui font main basse sur le multilatéralisme, ils deviennent, au fur et à mesure que leurs rangs se gonflent, les locataires d’un espace dans lequel les revendications se télescopent et se détournent de l’objectif initial.
Les altermondialistes adoptent deux comportements qui interpellent leur agenda. D’une part, ils sont au rendez-vous des grandes conférences qui sont organisées par les Nations unies sur les questions globales se rapportant au climat, au genre, à l’habitat, à la migration, etc.
D’autre part, ils succombent à la tentation de se mêler des questions politiques qui opposent certains pays et qui n’ont rien à voir avec le statut que les altermondialistes revendiquent. Et c’est là où l’oisiveté, comme l’arrogance, passe du péché mignon au péché originel.
Troisièmement, le syndicalisme corporatif. Les syndicalistes appartenant à cette catégorie font tout sauf défendre les droits des travailleurs. Ils passent pour être des interlocuteurs de service du patronat et des pouvoirs publics. Des syndicalistes sont élus dans différentes structures institutionnelles. Ils profitent de ce statut pour, parfois, manger à toutes les sauces.
À l’instar des altermondialistes, les militants syndicaux vont voir leur marge de manœuvre rétrécir et bientôt ne valoir que dalle. Bientôt, ils apprécieront la chanson mythique de Bob Dylan "The Times They’re Changin’" et chez nous la chanson Mahmouma de Nass El Ghiwane.
Quatrièmement, la recherche indexée. Cette appellation concerne des académiciens, des journalistes d’investigation, des reporters de luxe qui évoluent sur des terrains qui ne sont pas les leurs. Ce sont des personnes qui gagnent leur vie par la production de matériels qui passionnent un public porté sur la sensation.
Pendant plus de quatre décennies, des chercheurs occidentaux ont bâti l’essentiel de leur carrière en allant fouiner dans les affaires des pays dits en développement. La même mission supposée être civilisatrice anime leurs efforts. Si certains ont été plus souples et plus modérés dans leurs conclusions, la plupart ont joint l’entêtement à l’arrogance.
L’échec des expériences de la gauche nationaliste et des islamistes au pouvoir dans certains pays de la périphérie arabe a été tel que le Printemps arabe, bien que prévisible, les a surpris et a minimisé leurs études prospectives pourtant saluées dans le passé.
À l’instar des altermondialistes, l’agenda de départ s’inscrit dans une démarche honnête destinée à dénoncer les insuffisances, les injustices et les indifférences qui rongent les sociétés où ils vivent. Ils sont vite rattrapés par le désir de sévir même si des améliorations sont constatées chez les pays objets de leur intérêt. Parfois, ils joignent leurs efforts à ceux des chercheurs et journalistes autochtones pour devenir des fossoyeurs de service.
Il y a une sorte de complicité indirecte qui fait que le souci de bien faire se heurte à la propension à dramatiser les conclusions tirées pour ne pas se faire oublier. On a, d’une part, des chercheurs qui construisent leur réputation en dessinant des tableaux sombres dans les pays dits en développement (ou pays sous-développés).
La logique veut qu’il ne faille pas leur reprocher d’avoir déniché un créneau qui leur permet de bien gagner leur vie. Ils sont recrutés par des centres de recherche ou des cabinets de renseignement en vue de proposer leurs services.
Ce sont des explorateurs qui n’ont rien à envier aux ethnologues militaires du temps de la colonisation. Même quand leurs analyses ou paradigmes n’arrivent pas à recueillir le suffrage idoine, ils persistent et signent au point de faire du dogmatisme leur boussole analytique par excellence.
Une feuille de route brouillée
D’autre part, on a des chercheurs autochtones qui se nourrissent de la même recette. Ils sont convaincus de bien faire. Ils reprennent, en les améliorant un peu, les analyses de leurs collègues étrangers. Même ceux d’entre eux qui revendiquent une indépendance intellectuelle avérée, rechignent à s’attaquer aux maux dont souffrent les populations des pays dits développés. Ils emboitent le pas à leurs collègues occidentaux qui s’indignent du fait que certains chercheurs dits du "Sud" osent se pencher sur l’état des lieux de leurs propres sociétés.
Se côtoyant dans les mêmes enceintes universitaires, les centres de recherche ou think tanks, ces chercheurs rivalisent dans la promotion de paradigmes qui frôlent l’universalisme sans avoir la certitude de pouvoir l’atteindre.
Cinquièmement, les dignitaires ou anciens décideurs à la retraite. Voici une catégorie de personnes assez spéciale. À l’instar des chercheurs et des académiciens à la carte, les dignitaires à la retraite vont voir leur côte de popularité baisser. Ils se transforment en miroirs étiolés qui brillent en zigzaguant – et finissent par agacer.
Il y a, en effet, une tradition dans certains pays développés de voir d’anciens chefs d’État, ministres des Affaires étrangères et parlementaires délivrer des discours ou partager leur expertise en contrepartie de rétributions conséquentes. Ils ne vont bientôt plus être sous les feux de la rampe. Non pas que ces personnalités n’aient plus rien à communiquer, mais ils seront désormais concurrencés par l’IA.
Certes, celle-ci ne peut pas vaincre l’intelligence humaine, mais l’engouement des jeunes et d’une grande partie de la population mondiale pour l’information fast-food va porter un coup dur aux dignitaires à la retraite.
De même, l’IA va bientôt impacter l’avenir politique des candidats, manipuler les électeurs et imposer des politiques voulues par des centres de décisions intranationaux et internationaux. On se rappelle des accusations qui ont entaché les élections présidentielles et législatives dans certains pays occidentaux entre 2014 et 2024.
Les jeunes ont la gâchette facile et, emportés par une modernité sauvage, ils perdent le sens de la retenue face aux aînés. De là à voir des dignitaires leur faire la leçon d’avoir été des décideurs éclairés dans le temps, ne les impressionne pas outre mesure.
J’en ai rencontré des dignitaires de cette trempe dans des conférences où déjà, ils n’attiraient plus la grande foule. Seuls les sponsors de l’évènement, qui ont un agenda différent de celui prisé à l’époque où ces dignitaires, faisaient la décision, leur prêtent attention.
Sixièmement, les conseillers étrangers VIP. Se trouvant en position de retraités de luxe, ils proposent leurs services en dehors de leurs pays. Il y en a ceux qui rejoignent des institutions financières internationales ou des cabinets de conseils de renom. Il y en a d’autres, qui se portent au secours de certains pays en développement pour les conseiller sur différents dossiers d’importance.
Les deux catégories de conseillers VIP vont avoir du fil à retordre pour pouvoir se maintenir. Non seulement les agendas qu’ils défendent ne sont plus porteurs, mais aussi la qualité du conseil qu’ils sont censés prodiguer va être dépréciée.
De même, la vitesse avec laquelle le monde accélère finit par les faire sortir de leur réserve et commettre des erreurs d’appréciation. Cela pourrait leur être fatal si jamais le travail qu’ils ont accompli par le passé avait été inspiré par leur gouvernement et non pas par les décideurs du pays où ils proposent leur service.
Septièmement, les adorateurs-exhibitionnistes des cartes de visite. Voici des personnes qui font du bluff leur raison d’être. Elles collectionnent les cartes de visite et les placent au même niveau que celui de leurs photoposters. Parfois, elles inversent les rôles et deviennent des cartes de visite et oublient que l’illusion a des limites.
Les cartes de visite sont assimilées à une preuve d’ascension sociale, d’acquisition d’un rang plus élevé dans l’échelle des valeurs communément admises en matière de mérite. Elles ne sont plus perçues comme un lien de contact pour conclure des affaires ou proposer un service. Bientôt, l’IA s’occupera de les anéantir et de dévoiler s’ils ont vraiment quelque chose à faire valoir ou pas du tout.
Le verbe cacophonique
Huitièmement, des think tanks one-man-show. Depuis deux décennies, un phénomène est observé dans certains pays développés et en développement. On est étonné par le nombre de think tanks dirigés par une seule personne. Une présentation qui ressemble plus à un blog qu’à un centre de recherche ou de boite à produire des idées digne de ce nom.
Parfois, on a l'impression que ces blogueurs de la dernière pluie ont une dent contre tout le monde. Ils versent dans la mégalomanie d’avoir la connaissance parfaite et l’analyse la plus pertinente.
Les promoteurs de ce type de liberté d’expression se plaignent du manque de soutiens financiers, de la suspicion des pouvoirs publics et de la qualité des collaborateurs accusés de laisser beaucoup à désirer.
Qu’à cela ne tienne, les think tanks one-man-show sont appelés à disparaitre dans la foulée de la disparition de nombreux centres de recherches. Une disparition qui est dictée par la transformation des modes de pensée et des défis à relever.
Neuvièmement, les rentiers d’un seul exploit. Il s’agit de cette catégorie d’individus, artistes, écrivains, inventeurs et politiciens, qui dorment sur leurs lauriers après avoir réalisé un et un seul exploit. Ils ne se lassent jamais de le répéter à propos et sans propos. Ils réduisent l’espace, l’univers et le savoir à leur seule production. Ils s’offusquent que celle-ci soit dépassée ou remise en cause par la force des choses et la maturité de la conscience.
Personne n'aura le monopole du savoir
Avec l’IA, des métiers et des professions vont disparaître. Entretemps, déjà, une génération de consommateurs de la connaissance est programmée à ne plus utiliser son cerveau. La fin d’une époque ? Dans l’ordre des choses, serait-on tenté de répondre.
Si personne n’a le monopole du savoir, alors pourquoi se lamenter ? La contradiction réside dans le fait qu’à force de courir pour battre les records, on perd une grande partie de l’énergie sans que l’on soit certain de remporter une médaille.
Et alors, qu’en est-il de l’adage qui dit : "Qui ne tente rien n’a rien !" ? La réponse dépend de la situation et du rôle que chacun joue de gré ou de force au sein de la société et du cercle dont il raffole. La liste des professions qui vont bientôt disparaitre ira en s’allongeant.
Toutefois, de toutes les professions qui vont paître, il y aurait celle des bluffeurs, toutes catégories comprises. Oui, le bluff de ces personnes qui établissent des carnets d’adresses imaginaires. Ces érudits qui se vantent de tirer sur tout ce qui bouge et qui s’arrogent le droit de faire le beau et le mauvais temps au gré de leur humeur intellectuelle et de celle de leurs commanditaires.
Mais également certains esprits malins en matière de Curriculum Vitae imaginaires. Bientôt, l’IA va pouvoir les démarquer et les mettre au défi de justifier les informations inscrites en lettres d’or sur le CV. Il y a, en effet, des personnes qui gonflent des CV et se mettent en porte à faux par rapport aux valeurs d’honnêteté qu’elles prétendent défendre à cor et à cri.
Tous les professionnels du verbe qui se moquent de l’action. Tous vont bientôt se trouver en train de tourner les pouces devant des machines qui leur rappelleront que l’adage "À malin, malin et demi" est plus réel que ne le laisse apparaitre le bluff qu’ils exhibent à longueur de journée.
Et peut-être, un drame autrement plus meurtrier, des journalistes qui n’auraient plus rien à produire en perdant l’exclusivité des scoops. Bientôt, le scoop le plus payant serait de voir des professionnels du verbe ne plus être en mesure de reconnaître les textes qu’ils auraient écrits avec tant de passion et d’abnégation. Le Verbe qui ne se conjuguerait plus au temps de l’honnêteté intellectuelle et de l’amour renouvelé pour les Lettres.
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