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Des voix et des plumes pataugeant dans l’incohérence

Certaines figures médiatiques et politiques influencent et parfois manipulent les débats sur le Moyen-Orient et l’Afrique, mêlant engagement, opportunisme et stratégie. Chronique de Hassan Hami, ancien diplomate, docteur en sciences politiques.

Le 8 septembre 2025 à 16h55

John Bolton, Rima Hassan, Paul Balta, Fareed Zakaria, Thomas Friedman, Jean-Marie Colombani, Edwy Plenel, Ignacio Ramonet, Pascal Boniface, etc., des noms qui défrayent la chronique à force de faire de leurs chroniques à la fois une arme de combat pour la liberté de la presse – selon leur vision de la liberté – et – accessoirement – une arme de marchandage pour arrondir les fins de mois. Il serait injuste de ma part de mettre tout le monde dans le même panier, et encore moins de parler de bakchich, de corruption ou d’objectivité qui laisse à désirer de la part de certains d’entre eux, qui ont toute mon estime. 

Cependant, ces illustres journalistes et écrivains partagent un fait indéniable : ils sont devenus des épouvantails à indisposer ou à faire trembler des régimes politiques, des politiciens et des lecteurs dans la périphérie arabe et africaine. 

Ces journalistes et écrivains s’inscrivent dans la même lignée que des politiciens qui se sont fait une réputation sur le dos des périphéries arabes et africaines. Il me vient en tête le souvenir de cette scène, en 2012, dans laquelle je me trouvais en compagnie d’un homme d’État marocain, très réputé pour son calme et sa retenue. Nous assistions à une conférence internationale. 

Une personnalité européenne se dirige vers nous. Elle salue mon compagnon avec déférence et respect manifestement exagérés. Une discussion sommaire s’engage, l’espace que la personnalité étrangère s’aperçoive que ses propos sonnent creux. Le message ne passe pas. Elle parle comme une coquille vide. 

Elle prend congé de nous. L’homme d’État marocain me confie : "C’est quand même incroyable que des personnalités de cette envergure perdent le nord et cherchent à se dédouaner dans le sud après que leur astre s’est éteint. Cette personne que vous venez de voir, très magnanime, très courtoise et mesurant ses propos, avait, dans le passé, donné du fil à retordre à notre pays. Et à tort. Maintenant qu’elle n’est plus dans le cercle des détracteurs attitrés, elle ne rate aucune conférence pour essayer de se refaire une virginité". 

Et après avoir chassé une mouche qui le dérange, l’homme d’État marocain enchaîne : "Vous voyez, comment elle est traitée. Personne ne lui accorde le moindre intérêt. Je suis certain que la moitié des participants ont une dent contre elle. Enfin, ce qui compte c’est la crédibilité. Elle n’en a plus. Elle n’en avait jamais eu, de par les positions cavalières qu’elle prenait à tout bout de champ. Il fut un temps où nous autres Marocains donnions trop d’importance à des personnes qui ne le méritaient pas.  Nous avions des déficits à combler ; elles en profitaient pour nous faire du chantage".

Oui, il fut un temps où des édifices institutionnels fragiles offraient le prétexte idéal à des objecteurs de conscience en Occident leur permettant de se promener dans nos structures mentales avec aisance et insolence. La plupart des pays venaient d’acquérir leur indépendance ou de la retrouver. Ils faisaient l’objet d’ajustements ou de réajustements institutionnels – souvent dans la précipitation – justement pour ne pas apparaître comme de mauvais élèves.  

L’Ouest triomphateur face à un Est, qui lui tenait la dragée haute, contrôle la scène et place ses relais dans des périphéries perdues dans des aspirations identitaires et des exigences ici et maintenant. Ces périphéries deviennent un marché prometteur pour la mise en œuvre de projets de société qui, estimait-on, avaient parfaitement fonctionné dans les deux camps Ouest et Est. 

Mais ne nous égarons pas ! La liste des politiciens, des journalistes et des écrivains concoctée au début de ce papier nous interpelle, nous autres, lecteurs qui appartenons à ces périphéries moyen-orientale et africaine. Pourquoi ? Parce que nous sommes invités à réfléchir par deux fois avant de nous inscrire dans cette saccade de dénigrement ou d’apologie qui nous vient de l’Ouest et de l’Est. Exactement, il y a aussi des apologistes qui insultent notre intelligence. 

Caméléons et épouvantails 

Toutefois, ce qui est sidérant, c’est le fait que la schizophrénie est contagieuse. Elle devient encore plus dangereuse quand elle est accompagnée de l’amnésie. La schizophrénie et l’amnésie plongent l’entendement dans l’aberration cognitive quand elles font leur course dans le marché du déni et du ressourcement aléatoire. 

Les campagnes médiatiques dont sont victimes des pays arabes et africains ne sont pas des faits isolés à l’initiative de politiciens, de journalistes et d’écrivains zélés. Elles s’inscrivent dans le cadre d’un package qui met pêle-mêle le lobbying, le chantage, la pression, la dissuasion et la persuasion. 

Elles jouent à merveille la symphonie de l’épée de Damoclès et du talon d’Achille. Et je peux sans risque de me planter dire que celle-ci est mal jouée par des opportunistes qui naissent de la dernière pluie. Car, la périphérie n’est plus la même périphérie et le centre n’est plus le même centre. 

De même, le lobbying exercé à distance par des commanditaires assoiffés de la domination qui commence à leur filer entre les doigts se fait désormais à reculons. Il y a un manque d’inspiration et d’imagination hallucinant. Le lobbying classique mis en œuvre selon une conception hégémonique des rapports interétatiques ne peut donc plus faire mouche. 

Le lobbying, un terme accepté dans le sens de marchander pour remporter un marché, sent le brûlé quand il est associé, de manière flagrante, au chantage. Les observateurs se rappellent bien le feuilleton de chantage dont ont fait l’objet des pays comme l’Égypte, la Tunisie, la Libye, la Jordanie, le Liban, la Syrie, le Qatar, les Émirats arabes unis et le Maroc durant plus de cinq décennies. Des articles, des livres et des documentaires ont été commandés pour que ces pays, entre autres, assimilent les messages qui leur ont été envoyés. 

L’Égypte tout d’abord. L’Égypte a été encensée à la suite de la signature du traité de paix avec Israël en 1978. Fair enough, pour employer un anglicisme. L’Égypte, impliquée dans quatre guerres meurtrières depuis 1948, ne pouvait faire mieux que de penser à colmater les brèches et se mettre debout à nouveau. C’était sans compter avec la machine de l’histoire qui veut que les concessions douloureuses restent douloureuses et fassent boule de neige. Étranglée, l’Égypte est acculée à faire encore plus de concessions. La guerre froide contre Israël coûte cher. 

Dans la foulée de l’entrée en lice de l’expérience islamique de gouvernement depuis 1979, date de la révolution islamique en Iran et de l’arrivée au pouvoir des islamistes en Turquie en 1996, l’Égypte se trouve asphyxiée, car les commanditaires du changement par la promotion de l’islam politique travaillent à ce que les Frères musulmans arrivent au pouvoir. 

Le président Hosni Moubarak, auquel il est demandé de faire des pressions sur les Palestiniens à Camp David et Sharm-el-Cheikh en 2000 pour accepter un accord de paix dans l’humiliation, refuse d’aller plus loin. Il suffit qu’il ait traité Yasser Arafat de tous les noms à l’occasion d’une tractation qui laisse les personnes présentes bouche bée. Une campagne de dénigrement est enclenchée par des think tanks et des journaux de renom aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France. "Le Printemps arabe " se produit dans des circonstances surprenantes, et le régime Moubarak appartient à l’histoire. 

"Le Printemps arabe", dont la première flamme est allumée en Tunisie. Justement la Tunisie, qui est présentée dans les médias occidentaux comme un régime autoritaire éclairé. Zine El Abidine Ben Ali s’empare du pouvoir sans effusion de sang en 1987. Il met fin au règne de Habib Bourguiba, vieillissant, et pousse le cynisme jusqu’à aller lui rendre visite, une fois prenant quartier au palais de Carthage. 

La Tunisie est sous les meilleurs auspices pendant vingt ans. Puis, dans la foulée des changements souhaités et sponsorisés par des centres de planification politique et stratégique en Occident, Ben Ali voit la belle étoile qui a accompagné son ascension s’éloigner sans crier gare. L’éviction de Ben Ali est programmée et des plumes connues pour servir d’épouvantails étaient déjà à l’œuvre (Graciet Catherine et Beau Nicholas, La régente de Carthage, 2009). 

Ben Ali est renversé à la suite des émeutes provoquées par l’hécatombe de Bouazizi. Son mode de gouvernement, encouragé quelques années auparavant et qualifié d’autoritarisme soft, ne paye plus aux yeux des planificateurs politiques et stratèges occidentaux ; ceux-là même qui ont fermé les yeux sur ses exactions en matière des droits de l’Homme pendant deux décennies. Il meurt en exil, en Arabie saoudite en 2019. 

Les pays voisins ressentent la réplique tectonique et commencent à broyer du noir. Il en est ainsi de la Libye. Mouammar Kadhafi fut un dirigeant très intelligent. Il voyait venir des tempêtes se former dans le paysage politique et stratégique. Il en savait des choses, lui, dont l’arrivée au pouvoir fut organisée par ceux-là mêmes qui commençaient à chercher sa tête au lendemain de la deuxième guerre du Golfe (1991-1992). 

Kadhafi fit monter les enchères pour sauver sa peau. Trop tard. Son rapprochement avec l’Italie de Berlusconi et avec la France de Sarkozy ne lui servit à rien. Le temps des compromissions pour les uns et les autres ne pouvait plus se répéter. Des articles et des livres commandités reprirent le même refrain pour l’affaiblir et le pousser à faire plus de concessions (John Oakes, The History of Gaddafi’s Pariah State, 2011). 

La précipitation des évènements au lendemain du Printemps arabe souffla le pouvoir de Kadhafi. Il fut éliminé d’une manière dont la mise en scène intrigue toujours. Kadhafi, qui avait juré de faire tomber les monarchies marocaine, saoudienne et jordanienne, n’eut pas le temps de réaliser que son sort était scellé. De toutes les monarchies qui avaient souffert des menaces et des complots de Kadhafi, il y avait la Jordanie. 

La Jordanie, qui vit au gré des sautes d’humeur des voisins et des composantes complexes de sa structure tribale, a reçu son lot de dénigrement et de tentatives de renversement. Outre les charges liées à l’histoire de la Jordanie, le passage controversé du temps des rivalités entre la Grande-Bretagne et l’Empire ottoman, la relation organique avec la question palestinienne et le statut d’al-Qods, il y a le poids des changements qui se dessinent au Moyen-Orient et qui veulent faire de la Jordanie le pays à sacrifier. 

Cela paraissait sans équivoque durant les premiers mois du Printemps arabe (2011-2012) et au lendemain du lancement de ce qui avait été libellé "processus de normalisation des relations entre Israël et l’ensemble des pays de la région" (accords Abraham, 2020). Il en découle que les professionnels de la plume ne lésinent pas sur les moyens pour rabaisser la contribution politique et civilisationnelle à la stabilité intranationale et régionale que la Jordanie joue heureusement de belle manière. La Jordanie a résisté au chaos qui a été provoqué par la guerre civile syrienne et son impact sur les pays voisins, notamment l’Irak et le Liban.  

La Syrie et le Liban présentent un cas particulier, dans la mesure où l’irrédentisme a été motivé par le souvenir de la recomposition du Moyen-Orient au lendemain des accords Sykes-Picot (1916), de l’éclatement du Parti Baath (1966) et de la guerre civile libanaise (1975-1990). Le double jeu que la Syrie des Assad a joué dans le conflit arabo-israélien a donné lieu à la prolifération d’écrits et de thèses inspirés à la fois par les anciennes puissances coloniales et par la ferveur du nationalisme arabe à cheval entre la propagande et la réalité géopolitique des années 1960-1990. 

Des écrivains libanais (Ghassan Salamé, Amine Maalouf, etc.) et syriens (Sadeq J. Al-Azm, etc.), ayant élu domicile en Occident par intermittence ou en permanence, ont alimenté le débat sur la spécificité des relations entre le Liban et la Syrie. L’entrée en lice de l’Iran a mis un peu d'eau dans leur vin et altéré leur perception du jeu politique intranational.    

Les péripéties qu’ont connues les deux pays au lendemain du Printemps arabe ont suffisamment été relatées dans les médias locaux et internationaux. Et pour cause, ils ont fait les frais de la contre-révolution organisée par certains pays voisins qui a neutralisé les acteurs propulsés sur l’échiquier politique moyen-oriental en 2011. L’un des acteurs clés de la contre-révolution a été les Émirats arabes unis. 

Les Émirats arabes unis ont le vent en poupe. Ils ont affiché l’ambition de devenir un acteur régional important depuis le succès de l’unification initiée en 1971. Si les différentes transitions politiques ont fait couler beaucoup d’encre, elles ont été aussi motivées par des considérations géopolitiques qui vont au-delà de la problématique de l’irrédentisme ou de celle de l’existence ou non d’une tradition étatique avérée. 

En plein essor, les Émirats arabes unis sont épinglés par des écrits qui puisent dans les considerations citées tantôt leur matière à broder (سامي الجلولي، الإمارات قبل الكارثة، أسرار و خفايا، 2018). Les ambitions des ÉAU font jaser. Il y en a de quoi. Les ÉAU ont des ambitions qui vont au-delà de leur espace géographique. Ils dérangent.  

Le narratif sur la normalisation avec Israël, les séquelles des rivalités historiques et le chamboulement que connait l’échiquier géostratégique régional attisent les animosités interpersonnelles entre les dirigeants. Elles ont atteint leur paroxysme en 2017, année durant laquelle les ÉAU, l’Arabie saoudite, le Bahreïn et l’Égypte ont fait cause commune pour tenter d’envahir un autre pays voisin, le Qatar. 

La saga du Qatar est impressionnante. Voilà un pays qui est empêtré et qui, la mémoire historique aidant, cherche à renaître à la politique internationale et, chemin faisant, à régler des comptes avec ses voisins ; ceux-là mêmes qui, d’une manière ou d’une autre, ont bénéficié des accords de Sykes-Picot. 

Le pays prend des ailes, à la faveur de la fin de la guerre froide. Il se fait confier une mission spécifique dans le cadre du paradigme de " changement de régime" pour promouvoir l’islam politique. Se disputant cette mission à la Turquie, il s’emmêle les pinceaux. La complicité entre les deux tourne au vinaigre. La suite est connue. 

Le pays ambitionne de se dédouaner par une série de médiations dans différents conflits au Moyen-Orient et en Afrique. Cette ambition lui attire les foudres des professionnels de la plume au service de commanditaires qui agissent dans l’ombre (Beau Nicholas & Bourget Jacques-Marie, Le Vilain Petit Qatar, cet ami qui nous veut du mal, 2013). On reproche au Qatar sa gourmandise et ses ambitions dans le monde des finances et des investissements pour s’ériger en fin lobbyiste sur l’échiquier politique dans certains pays européens. 

Dissonance et coquilles vides 

Bien qu’ayant retenu la leçon dans son voisinage immédiat, le Qatar pèche par excès de zèle. Il se permet parfois d’effectuer des visites nocturnes sur l’échiquier politique et diplomatique maghrébin. Il indispose par ricochet par le biais de la chaine Al Jazeera. Al Jazeera est l’instrument idoine pour exercer des pressions et des marchandages entre les mains du Qatar. Une technique biaisée en fonction des intérêts contradictoires à l’égard des pays arabes, dont le Maroc. 

Oui, le Maroc qui, récemment, est la cible d’une campagne médiatique qui  tente de semer le doute dans les esprits des Marocains à l’égard de leurs institutions et des réalisations accomplies dans plusieurs domaines. Et donc, vient le tour  du Maroc.  

Le Maroc intrigue. Il intrigue parce que le pays a, à la veille et au lendemain de son indépendance, été l’objet de projets de déstabilisation multifacettes. Ces projets continuent. La démarche est la même : mettre en opposition déclarée l’institution monarchique, les forces d’opposition et les petites gens. Pari qui, à chaque fois, a échoué. Mais les adversaires ne désarment pas. 

Les tentatives de déstabilisation du Maroc se focalisent sur l’épine dorsale de la structure mentale des Marocains (décideurs, élites, mouvances composites et les citoyens ordinaires), à savoir le parachèvement de l’intégrité territoriale. Loin de moi de favoriser la théorie du complot, mais force est de constater que l’adversité à l’égard du Maroc rappelle les péripéties des années 1884-1889, 1904, 1906, 1911, 1912, 1933, 1954, 1959, 1962, 1963, 1965, 1969, 1970, 1973, 1975, 1979, 1982 et 1994. 

À chaque fois que le Maroc a fait preuve d’une résilience implacable, il a été ciblé dans son intégrité territoriale ou dans la légitimité de ses institutions. Les prédateurs, qui se présentent comme des samaritains, n’ont aucun scrupule à passer de l’apologie (Laurent Éric, Hassan II, la Mémoire d’un Roi, Entretiens, 1993) au dénigrement avec une intention délibérée de provoquer la rébellion (Perrault Gilles, Notre ami le Roi, 1990 ; Graciet Catherine et Laurent Éric, le Roi prédateur, 2012). 

              Il serait inutile de revenir sur la dernière campagne orchestrée à partir de la France et qui a été un échec cuisant. Cependant, je ne résisterai pas à l’appel d’être plus prolifique quant à la raison qui m’a poussé à énumérer, au début de cet article, un certain nombre de politiciens, journalistes et écrivains qui ont assuré leur gagne-pain grâce à leur intérêt pour les affaires moyen-orientales, africaines et maghrébines. Je me limiterai à ceux qui sont depuis peu sous les feux de la rampe. 

             Tout d’abord, John Bolton. L’histoire de John Bolton me rappelle une anecdote que j’ai vécue alors que je venais de rejoindre le département des Affaires étrangères. Mon supérieur hiérarchique, une personne qui a été mon vrai mentor et à laquelle je dois beaucoup de ce que je suis devenu sur le plan professionnel, me remet un exemplaire du livre de John Damis sur la question du Sahara (John Damis, Conflit in Northwest Africa : The Western Sahara Dispute, 1984). 

Il me demande ce que j’en pense en ajoutant que ce professeur américain est foncièrement antimarocain. Je lui dis que Damis n’est pas anti-marocain, mais qu’il est parmi les rares chercheurs américains à s’être réellement intéressés à l’affaire du Sahara marocain sans parti pris. L’histoire me donne raison, car Damis devient, quelques années plus tard, l’un des auditeurs engagés en faveur de la cause marocaine devant la quatrième commission des Nations unies. 

Quelle est la relation entre John Damis et John Bolton ? Damis fut un chercheur digne de ce nom. Dans ses premiers écrits sur la question du Sahara, il qualifiait le Polisario de "mouvement de libération nationale". Au fur et à mesure qu’il avançait dans ses recherches, il en arriva à la conclusion que ce mouvement ne méritait pas ce qualificatif et qu’il n’était qu’un instrument entre les mains de l’Algérie. 

Bolton, qui faisait partie de l’équipe de James Baker, envoyé personnel du Secrétaire général des Nations unies pour le Sahara (1999-2004), garda une dent contre le Maroc qui fit achopper le plan Baker II qui allait, suivant un artifice juridique latent, conduire à l’indépendance du territoire.  

Mieux qu’un entêtement aveugle, Bolton, qui se réclame du néoconservatisme réinventé, est partisan de la main forte pour résoudre les conflits internationaux, mais selon une approche biaisée qui lui permettrait, en tant que va-t’en-guerre, de joindre l’utile à l’agréable. Une posture qu’il a défendue à l’occasion des différents postes qu’il a occupés au sein de l’administration américaine et au sein des groupes d’intérêts liés au complexe militaro-industriel. 

Le néoconservatisme réinventé qui présente un espace dans lequel on retrouve des courants de pensée libérale, socialiste, trotskiste, religieuse, existentialiste, anarchiste, etc., est exprimé autrement dans certains pays européens. Ce courant travaille d’arrache-pied à mettre fin à toutes les formes d’exception ou de spécificité culturelle. Il adopte une approche expéditive dans la perception des conflits internationaux.  

Bien qu’ils puissent s’en défendre, des journalistes mentionnés et écrivains plus haut tels que Paul Balta, Edwy Plenel, Ignacio Ramonet, Pascal Boniface ne sont pas loin de figurer sur la liste des défenseurs du paradigme du changement de régime au Moyen-Orient et en Afrique par la force. Certains d’entre eux, à l’image de Pascal Boniface, peuvent être mis sur la sellette pour avoir adopté une position jugée équilibrée, mais favorable aux Palestiniens par exemple. 

En panne d’inspiration, le révisionnisme comme échappatoire 

Justement, le Moyen-Orient est le baromètre idéal pour épiloguer sur le narratif des journalistes et écrivains américains.  Fareed Zakaria (F. Zakaria, The Future of Freedom: Illiberal Democracy at Home and Abroad, 2003) et Thomas L. Friedman (T.L. Friedman, Longitudes and Attitudes: Exploring the World After September 11, 2002; The World is Flat, A Brief History of the Twenty-first Century, 2006) se dégagent du lot en raison de leur production abandante en tant que chroniqueurs à The New York Times, The Washington Post, The Newsweek, etc., et en tant qu’écrivains. Ils se distinguent par le fait d’avoir un carnet d’adresses et des sources avérées pour exceller dans les scoops. 

En somme, ils présentent ce moyen pertinent entre les mains des décideurs américains pour préparer l’opinion publique américaine et l’opinion publique internationale à accuser le coup des décisions phares se rapportant à la gestion des conflits internationaux, notamment au Moyen-Orient. 

Qu’en est-il des politiciens ? Rima Hassan, qui s’est distinguée récemment par des prises de position contradictoires à l’égard des affaires maghrébines, est parvenue intelligemment à faire jouer son origine palestinienne et son appartenance à la gauche contestataire sur l’échiquier politique français. Outre ses prises de position au sein du Parlement européen, elle s’est investie dans la défense de la thèse de l’Algérie au sujet du conflit régional autour du Sahara. 

Le soutien de Rima Hassan au polisario semblait inconditionnel jusqu’à ce qu’elle lance des flèches assassines remettant en cause le narratif algéro-polisarien. Elle se distingue surtout par son rejet de toute analogie ou similitude entre la cause palestinienne et ce qui est défendu par l’Algérie comme étant "la cause sahraouie". Cela a commencé l’année dernière et s’est poursuivi au fur et à mesure que la position officielle de la France à l’égard de ce conflit a évolué en faveur du Maroc. 

La double casquette de Palestinienne d’origine et de militante de gauche favorable au polisario ne pouvait plus être portée aléatoirement. Des mouvances et voix proches du pouvoir algérien crient alors au scandale. Le vent de changement dans la perception des affaires maghrébines indispose donc des décideurs qui se sont nourris sur la misère supposée des populations sahraouies retenues contre leur gré dans les camps de Tindouf. 

L’entêtement idéologique et l’absence de visibilité font que des plumes respectées durant les années 1970-2020 choisissent la fuite en avant. La manière dont Paul Balta, Edwy Plenel, Ignacio Ramonet et Pascal Boniface s’égosillent pour laisser entendre que le système international et les systèmes régionaux n’ont pas fondamentalement changé malgré l’effondrement de l’URSS, la fin de la guerre froide classique et l’échec de la stratégie occidentale de changement de régime dans les périphéries arabes et africaines, pose des questions légitimes sur leur honnêteté intellectuelle. 

Faute d’arguments qui leur permettaient dans le passé de glaner des points sur l’échiquier de la presse libre, ils préfèrent alors la tactique de l’épouvantail.  Ils veulent toujours faire peur et acceptent en plein jour de se joindre aux campagnes politiciennes de dénigrement des pays qui expriment leur détermination à se libérer de l’étau du diktat postindépendance exercé par les anciennes puissances coloniales. 

Face à eux, et dans un élan de solidarité idéologique zigzagant, se trouvent des figures d’opposition intellectuelle autochtone. Là aussi, des plumes et des voix broient du noir et ne savent plus à quel saint se vouer. Le choc de découvrir que l’Occident qu’ils ont tellement chéri et adoré a des agendas qui peuvent porter atteinte aux intérêts de leurs pays les refroidit. Qu’à cela ne tienne, ils persistent et signent en s’évertuant à faire porter le chapeau à ces derniers. 

Certes, des déficits existent et des décideurs politiques et économiques dans ces pays ont des choses à se faire reprocher en matière de gestion et de gouvernance, mais le chamboulement total que certaines plumes exigent dans le sens de faire table rase n’est pas réaliste. Il est dangereux, à l’image des réformes accélérées entreprises qui ne tiennent pas compte des piliers sur lesquels les mesures d’accompagnement sont assises. 

Parfois, on a l’impression que les voix et les plumes si respectées, si redoutées, si tournant en rond, ne réalisent pas que des changements sérieux et profonds ont lieu dans les sociétés étrangères dont elles utilisent comme un fonds de commerce. Elles n’arrivent pas à comprendre non plus que les politiciens qui se jettent dans les marécages des relations étatiques asymétriques sans prendre des précautions révèlent leur ignorance sinon leur incompétence.  

Ces voix et plumes sont surtout inconscientes du fait qu’elles ne peuvent plus duper des sociétés qui, en dépit de la fracture numérique, parviennent à lire dans les pensées des fossoyeurs de service portant des masques de philanthropes. 

Comble d’ironie, depuis deux décennies, en Occident on répète les mêmes erreurs d’appréciation et d’intelligibilité du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (Marin Kramer, Ivory Towers and Sand the Failure of Middle East Studies in America, the Washington Institute for Near East Policy 2001). Kramer a raison, comme l’ont été avant lui Edward Saïd, Amine Maalouf, Ghassan Salamé et d’autres écrivains éclairés. Ceux-là que l’Occident fascine sans qu’il subtilise leurs âmes.

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Le 8 septembre 2025 à 16h55

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