img_pub
Rubriques

Donner une chance au programme de croissance du Royaume-Uni

Les observateurs ne sont pas tendres avec la ministre britannique des Finances, Rachel Reeves. Avant même le prononcé de son très attendu "discours sur la croissance" du 29 janvier, les critiques pleuvaient déjà sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Le 3 février 2025 à 14h48

CAMBRIDGE – Son approche serait trop dispersée, considèrent certains, et trop dépendante de mesures dont l’impact ne se fera sentir qu’à long terme. Plusieurs de ses mesures s’inscriraient à l’encontre des engagements environnementaux du pays, selon d’autres, et ne seraient pas réparties équitablement sur le territoire britannique. Tout cela coûtera trop cher, entend-on également. Le PDG de Ryanair, Michael O’Leary, est allé jusqu’à déclarer publiquement que Reeves naviguait tout simplement "à l’aveugle".

Entendons-nous bien, ce discours n’était évidemment pas parfait. La perfection est toutefois impossible dans la situation économique et financière actuelle du Royaume-Uni, et la quête d’un idéal insaisissable constituerait l’ennemi du bien. Par ailleurs, le discours de Reeves a bel et bien porté ses fruits dans cinq domaines.

Ce discours a premièrement renforcé le message selon lequel le gouvernement ira « plus loin et plus vite » pour stimuler la croissance – sa "mission numéro un". Deuxièmement, il a présenté plusieurs efforts spécifiques – notamment réformes de la planification (zonage), lutte contre la surréglementation, et amélioration du recours aux excédents des fonds de pension pour accroître l’investissement intérieur – visant à alléger les contraintes qui pèsent sur les moteurs de croissance existants.

Reeves a également insisté sur la nécessité de promouvoir de nouveaux moteurs de croissance, en créant notamment une "Silicon Valley" européenne sur l’axe reliant Oxford à Cambridge, ce qui permettrait de développer ces pôles de recherche ainsi que les startups qui s’appuient sur leurs découvertes. La ministre des Finances entend améliorer les relations commerciales du Royaume-Uni afin d’élargir ses marchés disponibles, et d’attirer davantage d’investissements directs étrangers. Enfin, elle admet que des compromis seront inévitables dans la mise en œuvre d’un programme de réformes d’envergure aussi importante.

Cette approche à volets multiples constitue précisément ce dont le Royaume-Uni a besoin pour rompre avec plusieurs décennies d’investissement insuffisant, de productivité en berne, de croissance décevante, et de potentiel de croissance en déclin. Le programme de croissance de Reeves consiste à permettre au secteur privé d’investir, de créer des emplois et de se développer. Il vise par ailleurs à éviter la réduction des investissements publics envisagée l’an dernier à hauteur de 1% du PIB.

Bien entendu, la réussite de ce programme dépendra du degré d’urgence avec lequel les promesses de la ministre des Finances se traduiront pas des actes. Les différents éléments du programme devront être mis en œuvre simultanément et avec responsabilité, ce qui nécessitera une approche judicieusement coordonnée à l’échelle du gouvernement, afin que la croissance s’inscrive « dans toutes les décisions du cabinet", comme l’a exprimé le Premier ministre Keir Starmer avant le discours de Reeves.

Certes, même si le gouvernement parvenait à satisfaire à toutes ces exigences, certains éléments importants de sa stratégie pourraient encore manquer. Pour autant, de nombreux détracteurs de Reeves ne saisissent pas l’ampleur du défi, ni les efforts déployés par la chancelière de l’Échiquier pour y faire face. Cela fait plusieurs décennies que le Royaume-Uni n’investit pas suffisamment, et le pays se retrouve désormais confronté à de sérieuses contraintes sur le plan de la croissance et du budget.

Selon une étude largement relayée, publiée l’an dernier par l’Institute for Public Policy Research, "Le Royaume-Uni a enregistré le niveau d’investissement le plus faible parmi les pays du G7 durant 24 des 30 dernières années. La dernière fois que le Royaume-Uni s’est situé « dans la moyenne » du G7 en termes d’investissement total, c’était en 1990". Cette négligence chronique aboutit à un terrible déficit cumulé de 1 900 milliards £. Imaginez combien la situation serait différente si le niveau d’investissement du Royaume-Uni s’était situé simplement dans la moyenne.

Face à des performances aussi mauvaises en matière d’investissement, n’importe quel gouvernement aurait besoin de temps et de chance (s’agissant notamment des facteurs économiques externes) pour redresser la barre. Le manque d’espace budgétaire ne permet au gouvernement de déployer aucune solution miracle. Même le plus formidable paquet de mesures pour la croissance inclurait nécessairement une multitude d’initiatives. La mise en œuvre d’un tel programme nécessite toujours du temps, même lorsque celui-ci n’implique pas un large ensemble de partenariats public-privé.

En fin de compte, la mission relevée par le gouvernement Starmer sur la voie de la croissance échouera si elle ne recueille pas l’adhésion des entreprises et des ménages. Le faible niveau actuel de confiance des entreprises et des consommateurs constitue un obstacle majeur à une croissance plus forte, à de meilleurs résultats budgétaires, ainsi qu’à un afflux plus important d’investissements directs étrangers. C’est la raison pour laquelle le gouvernement est passé d’un discours morose sur l’économie à celui d’un « redressement » des performances économiques.

Pour cette même raison, il est contre-productif –voire dangereux– que les politiciens, les commentateurs médiatiques et les économistes soient si prompts à démolir le discours de Reeves, en particulier lorsqu’ils n’ont aucune alternative à proposer. De même, il est absurde de réduire sa stratégie globale de croissance à la question de la troisième piste à l’aéroport d’Heathrow, nouvelle qui semble susciter le plus d’attention.

J’ai été coauteur en mars 2008 d’une publication intitulée "Growth Strategies and Dynamics: Insights from Country Experiences", aux côtés de l’économiste nobélisé Michael Spence. L’une de nos conclusions consistait à souligner que les stratégies de croissance fructueuses observées par le passé n’avaient initialement que très rarement précisé chacune des étapes du parcours de mesures politiques, ce qui est tout simplement impossible. Les dirigeants politiques avaient davantage fixé une destination à atteindre, entrepris le parcours avec une première série de mesures, veillé à leur mise en œuvre, et ils étaient restés ouverts à des corrections de cap à mesure que de nouvelles informations leur parvenaient. Ces dirigeants politiques s’étaient refusés à rester à quai pour cause de stratégie imparfaite, incomplète, ou susceptible de nécessiter trop de temps pour porter ses fruits. Ils avaient décidé de donner une chance à la croissance. Le Royaume-Uni doit en faire de même aujourd’hui.

© Project Syndicate 1995–2025

Par
Le 3 février 2025 à 14h48

à lire aussi

Éducation : le Maroc renforce sa coopération avec l’université chinoise Beihang
Quoi de neuf

Article : Éducation : le Maroc renforce sa coopération avec l’université chinoise Beihang

Le ministère marocain de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports a signé vendredi 17 avril à Rabat une convention de partenariat avec l’université chinoise Beihang University, visant à renforcer la coopération bilatérale en matière d’enseignement, de recherche scientifique et d’innovation technologique.

Sahara : Bruxelles se projette déjà sur l’investissement
DIPLOMATIE

Article : Sahara : Bruxelles se projette déjà sur l’investissement

Sur Medi1TV, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères a présenté l’issue "politique" du différend autour des provinces du Sud comme un facteur d’accélération d’une dynamique européenne déjà amorcée sur le terrain.

Agents de gardiennage : vers la fin des journées de 12 heures payées seulement 8
NATION

Article : Agents de gardiennage : vers la fin des journées de 12 heures payées seulement 8

Le gouvernement, en concertation avec les partenaires sociaux, veut corriger une situation persistante en revoyant le cadre légal applicable aux amplitudes horaires dans la sécurité privée.

Cinéma. Dans “Calle Málaga”, Maryam Touzani célèbre la vie et lève le tabou de la vieillesse
CULTURE

Article : Cinéma. Dans “Calle Málaga”, Maryam Touzani célèbre la vie et lève le tabou de la vieillesse

Né de la douleur, de la perte et du besoin de garder vivant le souvenir de sa mère, le nouveau film de Maryam Touzani se veut un hommage à la renaissance. Dans les rues de Tanger, la réalisatrice nous confie son souhait de transformer la vieillesse en un privilège et de faire de la fiction un espace de liberté pour filmer la persistance de l'être et l'amour de la vie.

Race to the bunkers: Algiers rattled by the FAR’s technological rise
Defense

Article : Race to the bunkers: Algiers rattled by the FAR’s technological rise

Satellite images circulating on social media point to unusual activity across the border. The Algerian army appears to be stepping up the construction of underground structures, underscoring its concern over the precision of Moroccan strike systems.

Mondial 2030. Où en sont les chantiers des stades de Casablanca ?
Infrastructure

Article : Mondial 2030. Où en sont les chantiers des stades de Casablanca ?

Casablanca accélère la modernisation de ses infrastructures sportives à l’approche de la Coupe du monde 2030. Plusieurs stades emblématiques de la ville font l’objet de projets de réhabilitation ou de reconstruction, avec des investissements importants mobilisés. Round-up.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité