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 Economie circulaire du livre

Quand la vente du livre ancien, raison commerciale du bouquiniste, vient donner au neuf une nouvelle vie en deuxième lecture, il participe à sa façon à une économie circulaire de l’édition. Circulaire autant que solidaire. La chronique de Abdallah-Najib Refaif.

Le 5 mai 2024 à 7h02

Il est des adages qui relèvent de la lapalissade, et résistent rarement à l’expérience ou aux aléas des choses de la vie en société, comme c’est le cas de certains proverbes ou de quelques maximes. Tel est celui qui prétend qu’on ne fait pas du neuf avec du vieux. Voire.

Dans une société de surconsommation secouée par un climat éco-anxiogène et alarmant où les facteurs environnementaux et les choix du développent durable deviennent de plus en plus prégnants, le recyclage et le recours à la réparation de certains produits, outils et appareils électroménagers sont à l’ordre du jour même dans les pays les plus développés. Si l’on ajoute les difficultés matérielles des ménages et la cherté de la vie, faire du neuf avec du vieux devient, à la faveur d’une économie circulaire, sinon nécessaire, du moins réconfortant. Et on ne parle pas ici de ceux, moins nombreux, plus nantis et plus snobs, qui trouveraient un charme irrésistible dans ce retour à l’ancien et à la quête du vintage.

C’est souvent pour les même raisons, mais plus financières qu’écologiques, qu’une autre catégorie de consommateurs, plus élective et moins consumériste, a toujours eu à cœur de faire de la lecture neuve avec de vieux livres. Et pour ce faire, il y avait, il y a encore heureusement et il y aura, semble-t-il comme on le verra en conclusion, de plus en plus recours à ces livres qu’on dit de seconde main. Expression qui renvoie à l’achat d’une bagnole plus qu’à l’acquisition d’un bouquin, ce vocable dérivé d’un ancien mot allemand, buck, livre, désigne surtout celui-ci quand il prend de l’âge.

Le vieux livre devient bouquin dès lors qu’il quitte la librairie une fois vendu à l’état neuf. Qu’il passe de main en main ou non et peu importe qu’il soit lu ou pas, le voilà gisant dans l’échoppe d’un bouquiniste, poussiéreux ou écorné, perclus de notes gribouillées en marge ou défiguré par des passages soulignés. On peut également tomber sur une dédicace, rarement de l’auteur mais très souvent de l’acquéreur en librairie qui se substitue au premier en signant de son nom un livre offert à un ami ou à un proche. Mais il arrive aussi que l’on tombe sur un ouvrage quasi neuf ou récemment publié, quelques ouvrages d’auteurs locaux portant pompeuse dédicace destinée, en service de presse, à quelques  journalistes insouciants, désinvoltes ou fauchés. Ou peut-être  les trois à la fois.

On trouve de tout chez le bouquiniste et même ce que l’on ne cherche pas ; c’est cela, en plus du prix, qui en fait un commerçant pas comme les autres. Par ailleurs, il a aussi cette particularité qui le différencie du libraire et le singularise aux yeux des bibliophiles compulsifs : il offre de l’ancien mais dans l’ancien il y a l’introuvable (nommé incunable) et le rare. Le premier est trop cher et le second n’est pas non plus à la portée de toutes les bourses.

Le bibliophile est un chasseur solitaire. Il peut se montrer parfois solidaire lorsqu’il s’agit d’échanger avec ses congénères tout aussi solitaires : la version un peu abimée d’un opus rare, de mauvaise reliure, tronqué ou troqué contre le deuxième tome d’un autre opus tant recherché. Le bouquiniste averti sert en ce moment d’intermédiaire, de conseiller ou d’arbitre de ce commerce secret en cas de mésentente, sinon d’acquéreur concurrent qui renchérit en se montrant "mieux disant".

Le véritable bouquiniste n’est pas toujours l’ami du bibliophile, c’est son rival. Et s’il n’a pas toujours la passion et les moyens du premier, il a la connaissance, le savoir-faire et le faire-savoir qui lui donnent un avantage. De plus, le bibliophile n’est pas nécessairement un grand lecteur, sa quête des livres a pour seul but leur possession, rarement leur contenu. Bien sûr il y a des exceptions, comme il y a aussi des bouquinistes exceptionnels, aussi rares chez nous que les livres que l’on chercherait, voire que les librairies classiques d’où partent les livres neufs dont le bouquiniste fait une nouvelle lecture en leur accordant une seconde vie, une deuxième chance.

Et si les bouquinistes pouvaient combler l’absence de librairies et la carence des bibliothèques ? Voilà qui pourrait agacer les quelques établissements qui font commerce de livres et dont certains ne doivent leur survivance qu’à la papeterie de la rentrée scolaire. C’est paradoxalement le contraire qui se passe maintenant dans un autre pays où l’édition et la lecture se portaient déjà assez bien.

En France, les livres de seconde main qui étaient déjà en vente dans de petites librairies, investissent désormais les grandes enseignes un peu partout dans le pays. Bacs, sous-sols, voire des rayons entiers sont réservés à ces ouvrages anciens dont certains sont quasi neufs et vendus à des prix divisés par cinq. Les raisons sont celles que l’on a évoquées au début de cette chronique. A la crise économique et au faible pouvoir d’achat qui auraient pu avoir raison du plaisir de lire, le livre ancien a opposé une bonne et salvatrice résilience.

Les ventes continuent, la lecture aussi et la taille du marché de l’occasion s’élève, selon un article du journal "Le Figaro",  à  350 millions d’euros et affiche une croissance de 30% sur les cinq dernières années. Mais voilà le président de la République Emmanuel Macron, en visite au dernier Salon du Livre à Paris, qui annonce une taxe de 3% sur ces ouvrages de seconde main pour venir en aide au secteur de l’édition, semble-t-il.  Cette nouvelle mesure fiscale dans un pays qui se distingue par l’originalité du prix unique du livre, si elle fait le bonheur des éditeurs et, espérons, des auteurs, elle dessine déjà des rictus sur les visages et les vitrines des libraires.

Quant aux bouquinistes, dernier maillon faible de la chaine du livre, ils n’auront plus, dans leurs échoppes qui sentent le vieux papier et l’odeur de cuir, que les  yeux pour pleurer toute l’encre sèche de leur corps.

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Le 5 mai 2024 à 7h02

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