Pr. Mohammed Germouni
Economiste et politologue.En marge d’un certain 20 août 1953
Dans le cadre de cette évocation mémorielle, le recours aux archives et documents officiels a permis le propos développé qui veut juste rappeler que la négociation avec la France de l’indépendance du Maroc fut une œuvre de longue haleine, correspondant paradoxalement à une période de forte croissance économique marocaine d’après-guerre. En dépit de moments de haute tension, des rapports de coopération renforcés demeurent autant de liens solides aidant divers processus de négociation, surtout entre deux Etats qui en ont une longue tradition.
Huit ans avant l’exil du sultan Ben Youssef, futur Mohammed V, et les membres de sa famille à Madagascar, le Souverain est invité en France, au printemps 1945, alors que la Guerre s’achevait en Europe et que la formation récente de la Ligue Arabe apportait une impulsion encore plus grande aux espoirs des nationalistes marocains. A la veille du voyage du sultan en France, les échos qui arrivaient du Maroc étaient imprécis et reflétaient des positions de cercles politiques et d’intérêts économiques divergents.
Cependant, deux points de vue émergeaient et se complétaient, avec d’abord celui d’un Gabriel Puaux, résident général du protectorat et hostile à ce qu’il considérait comme un "nationalisme impérial et dynastique du sultan" et, à la même époque, l’avis d’un certain Philippe Boniface, devenu directeur des affaires politiques ou sorte de ministre de l’intérieur, qui avançait déjà l’idée de "la destitution du sultan marocain comme seule solution" d’en finir avec le mouvement en faveur de l’indépendance, et préparant depuis le "coup de force" du 20 août 1953.
Fort bien informé de tout ce qui se passait, qu’en pensait Charles de Gaulle, devenu président du gouvernement provisoire français ? Ensuite pourquoi a-t-il voulu faire du sultan un compagnon de la Libération ? Enfin, surtout pourquoi n’a-t-il pas souhaité accorder son indépendance au Maroc, une question évoquée positivement par le président américain Roosevelt, lors de la Conférence de Casablanca-Anfa et qui a préparé la libération de l’Europe et de la France notamment, deux ans auparavant ?
Parmi les facteurs qui ont pu jouer en faveur du choix du sultan comme "Compagnon de la libération", il y a d’abord, bien entendu, le rôle visible des troupes marocaines encouragées par un sultan sincèrement aux côtés des Français, en 1940, puis de 1943 à 1945. Sur le plan des effectifs, entre septembre 1939 et avril 1940, le général Noguès, alors résident général, réussit à envoyer l’équivalent de six divisions en France, soit quelque 90.000 recrues marocaines. La participation des Marocains aux combats de la bataille de France a été remarquable ; ils se battirent vaillamment. Ainsi, à La Horgne (14 juin 1940), le régiment des Spahis marocains réussit à stopper l’avancée des panzers allemands dans les Ardennes. Il y eut ensuite la Première armée française, à la veille du débarquement de Provence, en août 1944, comptant également des effectifs du même ordre de soldats marocains et leur participation dans la bataille d’Italie puis à la libération de la France qui était loin d’être négligeable, au cours desquelles le général de Gaulle lui-même rendit souvent hommage au courage de ces combattants venus du Maroc.
L’autre argument, et non des moindres, est que de Gaulle, patriote exemplaire et éminent homme politique à la tête de la République française, pensait probablement que seul le sultan était l’interlocuteur idoine et sage avec lequel il faudrait bien discuter un jour de l’avenir du Maroc. Il avait bien entendu examiné les rapports de ses services spécialisés, entre ceux qui voudraient voir en Ben Youssef "une simple marionnette" des nationalistes, dont plusieurs étaient alors exilés ou dans les prisons françaises, et d’autres qui le désignaient comme une sorte de nationaliste en chef, jouant un "double jeu".
Aussi, l’invitation officielle du sultan en France, en juin 1945, était manifestement voulue par de Gaulle en vue d’impressionner le souverain marocain et d’en faire si possible un allié. D’ailleurs, rien ne fut négligé pour faire de cette visite un succès, selon la presse de l’époque et les mémoires de de Gaulle, car il fut acclamé partout, créant une ambiance favorable aux entretiens programmés avec le général qui, dès le lendemain de son arrivée, lui écrit pour lui souhaiter la bienvenue et le persuader du privilège qui lui était fait : "La France est heureuse que le premier souverain accueilli sur son sol depuis la victoire soit précisément le sultan de ce Maroc."
Dans un courrier qu’il adresse le 15 juin 1945 à Mohammed ben Youssef, le général de Gaulle revient sur la visite entamée en métropole. "L’accueil que Paris vient de réserver à Votre Majesté lui a déjà montré les sentiments que nous éprouvons à son égard. La France est heureuse que le premier souverain accueilli sur son sol depuis la victoire soit précisément le Sultan de ce Maroc dont les fils ont une fois de plus et vaillamment lutté à nos côtés."
Le président du Gouvernement provisoire de la République française poursuit : "Ainsi nous nous trouvons unis dans la joie, comme nous fûmes unis, Votre Majesté me le rappelait hier, dans la peine et dans le sacrifice. Devant la France et le Maroc, dont les liens indissolubles viennent d’être encore une fois consacrés par le sang versé en commun sur les champs de bataille, s’ouvrent de brillantes perspectives."
En fin diplomate, le Général glisse : "Nous n’oublions pas que le Maroc, aux plus mauvais jours, n’a jamais laissé entamer sa foi en nos destinées. Nous savons la clairvoyance qui n’a cessé d’inspirer Votre Majesté au plus fort de nos épreuves communes." Avant de conclure son message, il ajoute : "Nous nous réjouissons d’autant plus de cette haute sagesse et de cette sagacité politique qu’elles sont les seules garantes des possibilités d’évolution et de progrès qui attendent l’Empire chérifien comme tous les pays dont le destin est à jamais associé à celui de la France."
Outre les manifestations à la gloire du sultan, les conversations entre celui-ci et des personnalités françaises sont éclairantes sur l’état des relations franco-marocaines encore crispées. Le général Catroux, un proche de de Gaulle, alors, commissaire d’Etat aux affaires musulmanes, qui a d’ailleurs eu une longue conversation avec le sultan, le 19 juin 1945, a rapporté fidèlement les impressions de ce dernier à l’attention de de Gaulle. "S’exprimant avec modération, mais non sans amertume et avec un visible désenchantement", le sultan lui confie son irritation devant le développement de l’administration directe, en particulier par la direction des Affaires politiques, et il déclare que, "si la France est sincère dans sa volonté de faire des réformes (enseignement, diffusion de la langue arabe), elle doit les accomplir largement". "Quant au résident Puaux, il a préféré s’abstenir d’en parler, car il avait trop à en dire." Catroux en conclut que le voyage du sultan en France ne devait pas être une occasion ratée. "On s’attend à ce que le souverain revienne dans ses États nanti de pouvoirs effectifs", et Catroux insiste sur l’importance d’apporter une solution politique, faute de quoi cela creuserait un abîme entre la France et les Marocains".
Lors de ce même séjour en France, un entretien officiel eut lieu entre le sultan et le général de Gaulle, dans la villa de Saint-Cloud, en présence de Georges Bidault, ministre des Affaires étrangères, et Mammeri, chef du protocole royal, qui a fait l’objet de versions diverses et dont le ton était loin d’être concordant. Dans ses Mémoires de Guerre, de Gaulle relate cet entretien avec le sultan, en résumant ainsi la déclaration de ce dernier : "Je reconnais hautement que le protectorat a apporté à mon pays l’ordre, la justice, une base de prospérité, un début d’instruction des masses et de formation des élites. Mais ce régime a été accepté […] comme une transition entre le Maroc d’autrefois et un État libre et moderne […] Je crois le moment venu d’accomplir une étape vers ce but. C’est là ce que mon peuple attend." De Gaulle lui répond que c’est précisément l’objectif que s’est fixé la France : "Je suis comme vous convaincu qu’il faut prochainement modifier dans ce sens les bases de nos rapports. Mais par le temps qui court, la liberté pour qui que ce soit ne peut être que relative." Et de Gaulle de saisir l’occasion de lancer une pique au président américain Roosevelt alors décédé : "Quand, à Anfa, le président Roosevelt fit miroiter à Votre Majesté les merveilles de l’immédiate indépendance, que vous proposait-il, en dehors de ses dollars et d’une place dans sa clientèle ?"
Le sultan n’a pas jugé bon de revenir sur cet important épisode de l’histoire de la Guerre suite au débarquement américain au Maroc, et lui fit part de son accord pour aboutir à "une association contractuelle de nos deux pays aux points de vue économique, diplomatique et militaire". De Gaulle proposa ainsi de fixer prochainement "la date convenable pour l’ouverture des pourparlers dès que la IVe République aura adopté sa propre Constitution".
Dans une note adressée à son résident général au Maroc, à l’issue de la visite du sultan, le général de Gaulle rapporte que ce dernier lui a fait part que "malgré la loyauté dont il a constamment fait preuve envers la France, de nombreuses atteintes avaient été portées à son prestige et à son autorité. Le peuple marocain demande des réformes, car les temps ont changé". De Gaulle commente cela ainsi : "La France a beaucoup fait pour le Maroc, mais il reste à faire et elle le fera. Elle le fera d’autant mieux que le Maroc témoignera vis-à-vis d’elle une confiance sans réserve." Le sultan avait demandé de réformer les méthodes du protectorat, de changer en particulier le personnel de la direction des Affaires politiques et de libérer les nationalistes marocains arrêtés en janvier 1944. Mais, comme on le sait, Gabriel Puaux ne sera finalement rappelé qu’en mars 1946, soit bien après le départ du général de Gaulle du pouvoir, qui a démissionné en janvier, et "laissant passer l’occasion" de répondre favorablement aux demandes d’indépendance du Maroc.
Comment expliquer une telle attitude de de Gaulle après un accord de principe ?
Un document exceptionnel, abordant les "rapports entre de Gaulle et le futur Mohammed V", permet de percer peut-être l’attitude « réservée » du général de Gaulle vis-à-vis de l’indépendance du Maroc. Le document dont il est question est un compte rendu public de l’entrevue du 4 avril 1957 entre le général de Gaulle et Pierre Mendès France, un ancien président du Conseil de la République française en 1954 et également ancien ministre de l’Economie du gouvernement provisoire, qui l’avait interrogé sur sa politique marocaine, entre 1944 et 1945. De Gaulle y explique ouvertement sa réaction à la "crise marocaine de 1944", entendre les suites du Manifeste de l’indépendance du Parti de l’Istiqlal, qui était due à trois raisons selon lui : l’inopportunité, tant que durait encore la Guerre, de réclamer l’indépendance , la volonté d’éviter une concession au nationalisme marocain et la méfiance à l’égard de quelques nationalistes qui avaient pris des contacts avec les Allemands , et enfin "la crainte des ingérences américaines".
De Gaulle développa son propos : "À Anfa, Roosevelt avait proposé ouvertement, je dis bien l’indépendance." "Pour ces trois raisons, continue le général, j’ai laissé faire Puaux, qui ne demandait pas mieux que de rentrer dedans (harceler et emprisonner les nationalistes). Quant au sultan, "dès avant la Libération, déclare de Gaulle, j’avais pensé qu’il était nécessaire d’établir un nouveau modus vivendi avec le Maroc […] C’était mon état d’esprit fondamental". "Avec le Maroc, je cherchais le meilleur moyen d’arranger les choses. (...) Je n’étais pas un politicien ordinaire, lui non plus. Il sentait mon état d’esprit, ma considération pour lui : ce n’est pas un sot, loin de là ! Pas un médiocre ! Sa conduite avait été relativement digne et honnêtement aimable pour la France après la défaite."
Mais, comme on le sait, le général de Gaulle a quitté le pouvoir le 20 janvier 1946 en démissionnant, et ne put donc mettre un début d’exécution à des promesses faites naguère au sultan d’une "autonomie interne suivie ultérieurement d’une indépendance à terme". Dans ces conditions, on ne saura jamais si le chef de la France libre y aurait réellement donné suite. On ne peut que se lancer en conjectures, "soit une soumission aux nécessités du temps de guerre, soit une volonté de reprendre la situation en main face à des alliés, dont il suspectait les intentions", soit en réalité et c’était la conviction de de Gaulle, partagée d’ailleurs par beaucoup de Français, que « la France de l’après-guerre avait trop besoin de son empire colonial pour accepter d’en être privée ». De ces positions inconciliables vont découler près de dix années de relations souvent de brouilles et d’incompréhension entre la France et le Maroc qui reprirent de plus belle aussitôt l’indépendance recouvrée.
En guise d’épilogue à cette confrontation historique, multiforme avec bannissement de plusieurs grands patriotes marocains, le général de Gaulle a eu une expression bien préparée comme à son accoutumée, en recevant le sultan à la veille des accords de la Celle-Saint-Cloud (7 novembre 1955), juste à son retour d’exil, pour lui dire, en forme de "consolation" : "Sire, vous avez souffert […] En vous infligeant cette épreuve, on vous a rendu service. Car il faut avoir souffert pour être grand!" Une telle tirade du général rappelle la "maxime" du Prince de Talleyrand, longtemps ministre de Napoléon Bonaparte et grand observateur, restée célèbre depuis stipulant que "tout grand homme soit homme de théâtre, chacun le sait" avait-t-il écrit alors à propos de l’empereur.
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