Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.En première lecture
Plaisir, éducation ou échappatoire ? Dans cette chronique, Abdallah-Najib Refaïf explore le pouvoir des livres à marquer une vie, ouvrir des perspectives ou même transformer un destin. Une réflexion à la fois intime et universelle sur l’impact de la littérature et son rôle dans notre quête de sens.
Quel est le livre qui vous a marqué ou celui qui a changé votre vie ? Il arrive que quelqu’un pose, à brûle-pourpoint, -ou au détour d’une conversation évasive et oiseuse sur la lecture- cette question anodine partant de l’idée qu’un objet aussi banal, fait d’encre et de papier, aurait le pouvoir de décider de votre destin.
Des animateurs d’émissions littéraires, paresseux ou en mal de questions de fonds sur un ouvrage posent souvent cette question aux auteurs qu’ils invitent. Les réponses sont aussi disparates que les gens qu’on interroge. Elles sont variées et parfois très inattendues.
Il y a la réponse de celui qui a vu de nouvelles perspectives s’ouvrir après la lecture de tel ouvrage, lequel a réorienté sa vie ; tel autre qui a éclairé son horizon et l’a guidé vers d’autres directions ou changé le cours de son destin. Et puis il y a la grande question sur le livre qui aurait, lui, changé le cours du monde. Aucun ouvrage n’est cité à ce sujet.
Tout au plus s’est-on amusé à établir la liste des ouvrages les plus lus à travers le monde, ou tout au moins les plus vendus sachant qu’un livre acheté n’est pas forcément un livre lu. Dans ce tendancieux "Top Ten" éditorial, le classement, qui ne se base sur aucune preuve matérielle crédible, donne la Bible en tête avec 6 milliards d’exemplaires traduits dans presque toutes les langues de la terre. Il est suivi par "Le petit Livre rouge" de Mao Tsé Toung avec ses 2 milliards d’exemplaires. Mais la grande surprise, et la bonne nouvelle, c’est la troisième place de la série Harry Potter, de J.K Rowling avec 300 millions d’exemplaires, aequo avec Don Quichotte de Cervantès. Un livre pour la jeunesse qui a fait lire toute une génération avant l’arrivée des réseaux sociaux s’agissant du premier ; et le roman fondateur de la littérature universelle, l’épopée donquichottesque considérée comme un jalon dans l’histoire de la narration romanesque.
Il y a donc encore de l’espoir sur l’état de la lecture tant que le plaisir qu’elle procure demeure toujours intact. Jusqu’à quand ? Personne ne le sait. Alors la question posée au début de cette chronique ne sera que plus étrange, voire superflue même si on peut lui apporter la réponse la plus simple : le livre qui marque son lecteur est celui qu’il termine de lire. Car s’il y a des livres médiocres, il y a aussi ceux qu’on ne lâche pas tant ils vous entraînent dans un autre monde, des livres qui vous grandissent ou qui vous élèvent.
Une autre interrogation, bien plus étrange encore, est de se demander pourquoi lit-on ? Pour le plaisir ou pour l’éducation ? Pour la connaissance ou pour la distraction ? La méditation ou la rêverie ? Peut-être pour toutes ces considérations ou alors pour aucune d’entre elles.
Personnellement -puisque chacun a sa propre expérience avec ce singulier et insondable exercice qu’est la lecture-, la première fois que j’ai lu un livre jusqu’au bout, ce fut par ennui. Le plaisir est venu pendant la lecture mais je ne m’en suis aperçu que plus tard, une fois le roman terminé. Ce roman, c’est "La Terre" et son auteur c’est Emile Zola.
"La Terre" est le quinzième roman -et cela je ne le saurai que plus tard- du cycle romanesque monumental, "Le Rougon-Macquart", où il s’agit de Jean Maquart, jeune soldat revenu du front qui se fait embaucher comme ouvrier agricole. Dans ce roman, Zola décrit, thème universel, l’attachement viscéral des paysans à la terre et toutes les passions, intrigues, cupidité et jalousie qui les animent. L’auteur y décrit aussi la lutte de ces paysans et la menace des première apparitions de la modernisation et de la mécanisation de l’agriculture dans une région de la France, la Beauce.
Les intrigues ainsi que les personnages, nombreux et incarnés, sont portées par un style puissant et des dialogues pleins d’humour. A la première lecture je ne comprenais pas tout, ni certaines métaphores, ni des noms d’outils, pas plus que certaines nuances ou tournures de la langue. Mais l’histoire, ou une partie de celle-ci, me captivait et je n’avais pas lâché le livre avant le dénouement. Il faut dire que ce dernier a été emprunté au centre culturel français de la ville et je devais le rendre trois jours avant la fermeture annuelle de l’été.
Bien plus tard, je suis revenu à cet auteur et aux autres ouvrages du cycle des "Rougon-Macquart" qui en comporte vingt. Mais "La Terre" est demeurée, dans mes lecture futures, un livre fondateur, un marqueur et un initiateur. Non qu’il ait changé ma vie en quoique ce fût, mais il m’a certainement conduit à la fréquentation des livres à la fois pour le plaisir, pour l’ouverture sur le monde et pour la lecture de ce monde. Ces lectures ont été rarement des lectures utilitaires, dans les études comme dans la vie professionnelle.
Dans un livre consacré à ses propres lecture et à leur "utilité", l’excellent écrivain et éditeur Charles Dantzig a consacré tout un livre pour y répondre, "Pourquoi lire ?" (Grasset 2010 et en Livre de Poche). Parmi des dizaines de réponses, toutes frappées au coin d’une haute subjectivité, on peut citer la dernière concluant son ouvrage : "Et voilà pourquoi la lecture n’est pas contre la vie. Elle est la vie, une vie plus sérieuse, moins violente, moins frivole, plus durable, plus orgueilleuse, moins vaniteuse, avec souvent toutes les faiblesses de l’orgueil, la timidité, le silence, la reculade. Elle maintient, dans l’utilitarisme du monde, du détachement en faveur de la pensée".
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