Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.En s’écoutant lire
Aujourd’hui, la lecture à haute voix fait son retour partout dans le monde, mais pas encore chez nous et c’est bien dommage. Une chronique de Najib Refaif.
"La lecture à haute voix est une écriture qui se voit et s’écoute et, comme telle, elle ajoute de nouvelles possibilités de compréhension à la lecture silencieuse ; elle rend en outre possible des interprétations personnelles plus riches, créatives, ludiques…". C’est une des définitions de cette technique de lecture qui était la norme dans le passé et dès les débuts de l’écrit. Aujourd’hui, voir ou entendre quelqu’un lire à voix haute ne peut qu’étonner, voire déranger ou affoler son entourage ou ses voisins. Déjà, me diriez-vous, chez nous et de nos jours, il est plus que rare, sinon surprenant, de tomber sur quelqu’un au café, dans le train ou le bus avec un livre ouvert, les yeux parcourant ses pages et lisant, même silencieusement. Mais cela est une autre histoire…
Aujourd’hui, voir ou entendre quelqu’un lire à voix haute ne peut qu’étonner, voire déranger ou affoler son entourage ou ses voisins
Dans son ouvrage de référence, "Une histoire de la lecture" (Edition Actes Sud), l’écrivain polyglotte et traducteur argentin, Alberto Manguel, remonte le temps et va à la recherche des raisons qui ont fait aimer la lecture à travers les âges.
Dans le chapitre intitulé "Lire en silence", il s’amuse en se demandant : "Si la lecture à haute voix était la norme dès les débuts de l’écrit, qu’était-ce lire dans les grandes bibliothèques antiques ? Le savant assyrien qui consultait l’une des trente mille tablettes de la bibliothèque du roi Assurbanipal au VIIème siècle avant J.C., les dérouleurs de parchemins dans les bibliothèques d’Alexandrie et de Pergame, Augustin lui-même à la recherche d’un certain texte dans les bibliothèques de Carthage et de Rome, doivent avoir travaillé au milieu d’un rumeur bourdonnante".
Du côté de chez nous, et pour la génération qui a connu et fréquenté le "m’sid", cette école coranique qui fut l’équivalent de la maternelle ou du "jardin d’enfant" actuels, la lecture à haute voix était non seulement une norme, mais une obligation sinon un sacerdoce.
Dès l’aube et à jeun, l’enfant grelottant, mal réveillé, est accroché à une tablette coranique d’argile comme on s’agrippe à une planche de salut dans un océan de savoir dont il ne comprend mot. Il tangue et multiplie les mouvements, en pendule et en bascule, en arrière et en avant, tout en martelant du poing la tablette dont il déclame à haute voix les quelques versets du Coran qu’il venait d’y retranscrire. Et gare à celui dont la voix ne porte pas jusqu’aux oreilles du maître (f’qih) revêche et somnolant, mais néanmoins attentif à la rumeur bourdonnante qui l’entoure.
L’enfant qui avait tant martelé du poing sa tablette et crié à tue-tête de longues phrases dont il ne comprenait pas le sens s’est, depuis, forgé une mémoire d’argile avec des mots sonores à jamais gravés dans sa tête. Plus tard, il lira dans le silence et dans la solitude des livres ponctués, des phrases intelligibles, des contes, des légendes et d’autres histoires qui le ramèneront, plus ou moins, à ces mots calligraphiés jadis sur une tablette qui exhale une odeur d’argile sec et la senteur du brou de noix. C’était le monde d’hier. Le voilà rejoint par celui d’aujourd’hui comme on entre dans l’avenir à reculons.
Aujourd’hui, la lecture à haute voix fait son retour partout dans le monde, mais pas encore chez nous et c’est bien dommage. En effet, la pratique d’écoute de la lecture à travers le livre audio se répand un peu partout et notamment dans les pays anglo-saxons, mais reste encore marginale dans d’autres.
Cependant, et plus récemment, le marché du livre audio, dominé bien évidemment par Amazon et Apple, est appelé à connaître un chamboulement avec l’arrivée du champion du streaming musical, Spotify. Fort de ses plus que 600 millions d’abonnés, la plateforme suédoise (voir avec profit sur Netflix la mini-série The Playlist qui raconte l’aventure de la création de la plateforme et de son inventeur, l’informaticien suédois Daniel Ek) ne cache pas son ambition de devenir incontournable pour tout ce qui s’écoute : de la musique au podcast en passant par les livres.
Si ces trois offres culturelles ne sont pas incohérentes, l’écoute du livre est difficilement satisfaisante pour un lecteur au long cours. En effet, pour ce dernier, la lecture est un plaisir silencieux car l’oreille est plus distraite que l’œil, lequel reste concentré sur le signe et moins sur le son. Et lorsque la voix, le ton ou le rythme du liseur ou de la liseuse ne sont pas en harmonie avec la qualité du texte--ou sont surjoués--, ce dernier perd en éloquence se gâchant ainsi le plaisir de l’écoute. Voilà pourquoi les rares éditeurs professionnels et structurés de ces livres audios "castent" et engagent des comédiens chevronnés pour enregistrer diverses lectures. Tout cela entraine des frais et ces éditeurs se plaignent déjà, à juste titre, de la concurrence déloyale des plateformes et des géants du commerce numérique (tels Amazon qui vend de tout, du n’importe quoi et à n’importe qui) qui s’appuient sur leurs force de frappe et leurs millions de clients potentiels.
Alors lecture silencieuse et solitaire ou solitaire mais contée à haute voix par des comédiens au doux et bas débit ? Les deux sans doute, car ce qui compte c’est ce que le livre et sa lecture font à l’esprit et ce que l’esprit fait pour l’avenir du monde. Et, comme le pensait l’auteur volubile et insatiable lecteur qu’était Jean d’Ormesson : "Tant qu’il y aura des livres, des gens pour en écrire et des gens pour en lire, tout ne sera pas perdu dans ce monde".
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