Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.En un mot comme en mille
Dans la clameur d’un monde qui bavarde, que reste-t-il de l’art de la concision, celle exigeante et patiente qui sait tailler dans le verbe pour laisser dire l’essentiel en peu de mots ? Petit éloge de la brièveté. La chronique de Abdallah-Najib Refaif.
Entre deux mots, il faudrait choisir le moindre. Sage précaution si l’on veut dire plus avec moins ; le "pas trop" avec juste ce qu’il faut de mots. Mais que peut-on dire d’intéressant avec peu de phrases ou de convaincant sans user d’un long raisonnement à l’oral comme à l’écrit ? Comment décrire un paysage, faire partager une émotion ou raconter une aventure, si banale soit-elle, en une phrase, en une ligne ?
Cela parait aller de soi aujourd’hui pour ceux qui pensent pouvoir tout dire en 280 signes dans un tweet ou un post sur les réseaux sociaux. Mais cette économie de mots n’est pas une affaire de modernité ou de format numérique, elle relève d’un art ancien de la concision, une ascèse de la sobriété et une esthétique de l’éloquence. Pratiquée par les anciens et dans toutes les cultures, cette éloquence de la concision que l’on peut illustrer, à titre d’ exemple, par le fameux cogito de Descartes devenu lieu commun : "Je pense, donc je suis". En cinq mots tout est dit, tout pensé. La naissance du sujet moderne est actée pour dire la certitude, le doute et la conscience de soi.
D’autres philosophes et penseurs s’empareront de ce concept qui tient en cinq mots pour le prolonger et développer des milliers de pages plus ou moins absconses, et d’autres de longs bavardages en une infinie volubilité itérative. La concision tient de l’éclair qui illumine, mais elle exige de l’auteur un effort qui est le contraire du verbiage ; elle soustrait par l’ascèse, taille et nettoie par l’épure afin de chasser le superflu et de se garder du surplus.
Parenthèse : ici, le chroniqueur est en train de se tirer une balle dans le pied en recourant à une longue phrase pour vanter la vertu du court. Preuve, et donc contradiction ou dilemme, que l’on ne peut s’adonner à l’exercice journalistique d’une chronique dite "calibrée" que si l’on respecte son format de plus d’un millier de mots. Voilà pourquoi, intraitable et sans illusions, le penseur de la concision par excellence, le Roumain E. M. Cioran, écrivait dans l’un de ses premiers ouvrages, "Syllogisme de l’amertume" (Idées. Gallimard), : "Point de salut sinon dans l’imitation du silence. Mais notre loquacité est prénatale. Race de phraseurs, de spermatozoïdes verbeux, nous sommes chimiquement liés au Mot".
Maître-artisan de l’aphorisme cinglant, Cioran a produit au scalpel une œuvre qui irradie mais console ceux qui cultivent le peu, ou presque rien, dans l’exposition d’une pensée désabusée ou l’expression d’un vécu encombrant. Creusant le sens en évitant de faire du langage une fin en soi, c’est-à-dire, écrit-il, "le concurrent de la réalité ; la manie verbale, chez les philosophes, le besoin de se renouveler au "niveau des apparences", caractéristiques d’une civilisation où la syntaxe prime l’absolu, et le grammairien le sage.". Car, précise-t-il encore dans le chapitre intitulé justement, "Atrophie du verbe" : "Ne cultivent l’aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots".
Continuons, puisque, format oblige, la chronique à mille mots se le doit. Mais plutôt comme Samuel Becket fait dire à un des protagonistes de son roman "L’innommable" : "Je vais continuer. Il faut dire des mots, tant qu’il y en a".
Après l’aphorisme donc et son caractère fragmentaire doublé de sa capacité à formuler pensées et émotions de manière à la fois concise et mémorable, il y a le haïku japonais et ses dix-sept syllabes pour énoncer une saison, capturer une lumière et dire un état du monde dont celui, célèbre de Bashso : "Vielle mare/ une grenouille plonge/ bruit de l’eau". Le haïku n’explique pas, il suggère et ouvre pour laisser penser, voire rêver ou méditer.
Aujourd’hui, cette rigueur de la concision est menacée, et pas seulement par ces agités du bocal qui "tweetent" comme ils respirent en barbotant dans leur bain numérique. À l’heure où la vitesse a remplacé la densité par une écriture dite moderne, pendant que la communication s’est substituée à la littérature, certains auteurs se veulent "engageants", "percutants", "concernants" et "cliquables".
Dès lors, le mot devient un outil de captation et dans ce tumulte algorithmique, la phrase qui fait sens et qui dure devient aussi rare qu’une perle dans un océan pollué de plastiques. On est loin de ce bel incipit, novateur à l’époque, qui sert d’ouverture à "L’étranger" de Camus : "Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas". Inutile de dire plus, car le ton est donné, le personnage est là et l’absurde planté. Ce style épuré a traversé les siècles on le retrouve chez de nombreux auteurs. Il témoigne du respect du lecteur : celui de ne pas l’écraser sous le poids des mots afin de le laisser rêver et respirer.
Enfin, pour conclure sur les vertus de la brièveté, il y a un contre-exemple, mais sans vouloir offenser les lecteurs inconditionnels de Proust ou ceux, nombreux, qui prétendent l’être.
Le début de son roman "Du côté de chez Swann", ("Longtemps, je me suis couché tôt"), peut rivaliser avec celui de L'Étranger dans la concision et la teneur. Mais s’agissant de la suite et de la densité de l’œuvre monumentale proustienne (A la recherche du temps perdu, composée de 7 tomes), le perfide Anatole France disait, peut-être par jalousie : "La vie est trop courte et Proust est trop long". Mais il n’aurait fait là que détourner et jouer sur la brève maxime en latin du médecin grec Hippocrate ( 460—377 avant J-C) qui disait en quatre mots seulement : "Ars longa, vita brevis", et que l’on pourrait traduire en français par "l’art est durable , la vie est brève".
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