Entre l’exil et les assassinats
L’académie Goncourt vient de décerner cette année son prix à l’écrivain algérien Kamal Daoud pour son roman Houris. Daoud y décrit les atrocités de la guerre civile qu’a vécues l’Algérie et la responsabilité des militaires dans cette sanglante tragédie. Obligé de s’exiler en France, Daoud collabore et tient une chronique hebdomadaire au magazine Le Point où il exprime souvent ses opinions et critiques contre la gouvernance politique en Algérie.
Sa plume acérée dérange ceux qui gouvernent à Alger et son nom est interdit d’être cité dans les médias en raison de ses prises de position. Et quand il est cité c’est souvent pour être dénigré. En Algérie, on m’attaque car je ne suis ni communiste ni anticolonial ni anti-français, dira-t-il. Il aurait pu ajouter aussi ni pro-marocain, tant les accusations pleuvent sur les écrivains algériens dès qu’ils affichent leur indépendance à l’égard du pouvoir militaire.
Il serait impossible de citer tous les intellectuels et écrivains algériens exilés ou assassinés. L’Algérie affiche ce triste bilan des assassinats de ses intellectuels quand il devient impossible de les pousser à l’exil. Mahmoud Dib, journaliste comme Kamal Daoud, est mort en France en 2003. Il officiait au quotidien Alger Républicain avant de choisir l’exil pour sauver sa peau. Connu par sa trilogie, la Grande Maison, l’Incendie et le Métier à tisser, où il décrit l’Algérie affamée des années de guerre contre la France. Paradoxalement c’est en France où il trouva refuge et où il fût enterré.
Mouloud Feraoun le kabyle, fut assassiné l’année de l’indépendance en 1962. Le fils du pauvre est une de ses œuvres les plus lus et le plus célèbre. Il y décrit son enfance, son village, les traditions kabyles et le statut des femmes. Ces thèmes d’éternel révolté reviennent souvent dans la littérature algérienne. Il a voulu vivre dans un pays totalement indépendant, et fût assassiné la même année où la liberté pointait à l’horizon quand les algériens espéraient vivre dans un pays moins oppressif.
Boualem Sensal a choisi lui aussi l’exil et la fuite d’un régime oppressif pour mieux respirer, et exprimer haut et fort ce qu’il pense de la vie, de sa culture et de ces militaires qui étouffent le pays et l’empêchent d’avancer. Il s’installa en France ou il vit toujours. Son livre Harraga décrit et dessine le portrait de deux femmes vivant dans une Algérie meurtrie par le terrorisme. Sensal remet en cause, non seulement le système politique algérien, mais tout le système culturel et religieux du pays.
Comme Mouloud Feraoun, Tahar Dajaout fût aussi assassiné à Alger en 1993 pendant la décennie noire. Prolifique, parmi ses œuvres on trouve "L’exproprié" et "Les vigiles". Dans un autre roman, "Les chercheurs d’os", il raconte l’histoire d’un jeune homme envoyé par sa famille à la recherche des ossements de son défunt frère ayant combattu pour l’indépendance de l’Algérie.
Rachid Mimouni, un autre grand écrivain de la même trompe, meurt lui aussi en exil en France durant les exactions de la décennie noire. Il s’installa pour un temps à Tanger où il laissera en souvenir son livre Chroniques de Tanger. Parmi ses œuvres : "Le printemps n’en sera que plus beau", "L’homme de la tribu" et "La ceinture de l’ogresse".
L’autre grand écrivain est Mouloud Mammeri, grande figure de la littérature algérienne lui aussi. Il est décédé lors d’un accident de voiture en 1989 à Ain Defla en Algérie. Ses livres "La colline oubliée", "Le sommeil du juste" ou "L’opium et le bâton" sont parmi les meilleurs. Ce dernier est un récit de sa Kabylie natale et sa lutte pour son émancipation et son indépendance.
Assia Djebar choisira elle aussi l’exil et la France comme refuge pour écrire et s’épanouir. Elle y est enterrée en 2015 après avoir reçue les honneurs de l’Académie française en 2005. Elle enseigna durant quelques années de sa vie à Rabat. Plusieurs de ses livres ont marqué la littérature francophone comme : "Nulle part dans la maison de mon père", "Loin de Médine", ou "La Soif".
Son livre le "Blanc de l’Algérie" paru en 1995 traite à juste titre des assassinats des intellectuels algériens comme Mhamed Boukhobz, Mahfoud Boucebsi, Abdelkader Alloula et bien d’autres. Elle y aborde aussi tous ceux qui sont morts en exil comme Kateb Yassine, Mouloud Mammeri Feraoun et Djaout. La douleur de son exil à elle, est transcrite dans la vie douloureuse de tous les écrivains algériens obligés de quitter leur pays pour mieux respirer et s’éteindre tranquillement.
Ce ne sont là que quelques noms d’écrivains qui, quand ils ne sont pas emprisonnés ou assassinés, choisissent malgré eux les chemins de l’exil pour ne pas subir la mort. Beaucoup d’autres intellectuels, écrivains journalistes et artistes croupissent dans les geôles des militaires pour avoir exprimé librement leurs idées ou des opinions différentes. Par ce prix décerné à Kamel Daoud, l’Académie Goncourt célèbre aussi la liberté pour tous les journalistes et intellectuels algériens qui croupissent encore dans les prisons algériennes. Pour le prochain salon du livre à Rabat, Kamel Daoud pourra être un invité de marque.
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