Epstein Files, d’une affaire de mœurs américaine au scandale mondial
L’affaire Jeffrey Epstein a mis au jour l’ampleur d’un réseau d’abus impliquant des personnalités politiques, des célébrités et des financiers. Elle continue de provoquer un scandale mondial, entre complicités, zones d’ombre et quête inachevée de justice pour les victimes.
En mars 2005, la dame qui emmenait sa fille de quatorze ans au commissariat de Palm Beach en Floride pour porter plainte ne savait pas qu’elle allait déclencher une affaire de mœurs aux répercussions nationales et internationales incommensurables. Parce qu’elle avait trouvé des centaines de dollars dans la poche de son enfant mineure, sa démarche a suscité une avalanche d’investigations policières et judiciaires. Celles-ci ont mené directement à l’homme d’affaires et magnat financier américain Jeffrey Epstein et, plus tard, à des ramifications internationales insoupçonnées.
Après des mois d’enquêtes et de recoupages, la liste des plaignantes et des accusés prend une dimension dangereuse et incontrôlable aux Etats-Unis. Accusé par la justice de faits avérés, Epstein plaide alors coupable pour racolage de mineurs, et négocie une peine de prison clémente de 18 mois, ainsi qu’une amnistie pour ses proches et autres complices. Il effectue sa peine en 2008 dans des conditions plus que favorables qui lui permettent des sorties pour gérer ses propres affaires, tout en continuant à entretenir ses délires.
Puisque l’accusé est assez puissant et bien introduit, l’Etat profond essaie d’étouffer l’affaire. Aucune de ses nombreuses victimes n’est informée de cet accord passé avec les procureurs, alors que la loi l’impose. Les médias américains d’investigation s’approprient alors le dossier, enquêtent et divulguent ces passe-droits et ces injustices. Ils mettent en lumière les scandales des mineures abusées, mais aussi l’implication d’hommes d’affaires et de politiques, dont des présidents américains, ainsi que des personnalités étrangères de divers bords.
Dès sa libération, Epstein est de nouveau visé par d’autres accusations plus graves encore concernant d’autres filles mineures et des charges relatives à la prostitution de luxe. Il est de nouveau arrêté en juillet 2019 pour être jugé suite à ces chefs d’accusations additionnels lourds. Le mois d’après, on le trouvera pendu dans sa cellule malgré une surveillance continue. L’annonce de son décès déclenche encore plus de polémiques complotistes sur qui avait intérêt à le faire taire. Ce "suicide" a suscité l’indignation de ses nombreuses victimes qui espéraient que son procès allait enfin leur rendre justice.
Avec la mort d’Epstein disparaissent tous les secrets compromettants qui visent l’establishment américain. Vivant, il était un réel danger pour tout le système politico-financier du pays et au-delà. Seule sa compagne et complice Ghislaine Maxwell, condamnée à 20 ans, peut encore témoigner de l’étendue de ses faits et ses crimes. Mais à ce jour, elle refuse de répondre aux interrogatoires de la justice. Elle préfère garder le silence sur son rôle d’entremetteuse de jeunes filles qu’elle mettait au service d’Epstein et ses puissants amis. Pour les observateurs, cette dame est une mine d’informations sur la vie que menait Epstein entre les affaires, l’espionnage et le libertinage.
Ghislaine a vécu dans un milieu ultra-privilégié et mondain de Londres. Son père est le magnat britannique des médias Robert Maxwell, retrouvé "accidentellement" mort en 1991 dans des circonstances mystérieuses et douteuses sur son bateau au large des îles Canaries. La mort du père et la faillite de ses entreprises ont obligé Ghislaine à se réfugier à New York. C’est là où elle fait connaissance avec Epstein, retrouvant ainsi certains des privilèges d’hier. Pour garder Epstein et demeurer à ses côtés, elle se soumettait à tous ses caprices, et à ceux de son cercle d’hommes d’affaires, de diplomates, d’artistes et de politiciens.
Dès lors les demandes de ce réseau explosent, et les affaires de mœurs ne se limitent plus au petit cercle d’Epstein. Les prédateurs sélectionnés sont des puissants et des fortunés aux Etats-Unis et ailleurs. Ils opèrent via des réseaux sociaux et transnationaux avec une légèreté déconcertante, sans prendre les précautions nécessaires. Ils voyagent par avions privés, ont des propriétés à l’étranger, et choisissent leurs victimes comme des marchandises en provenance de plusieurs contrées du monde. Cette rocambolesque affaire Epstein est loin de révéler tous ses secrets.
Depuis le retour de Trump aux affaires, les médias américains ne cessent de se poser des questions sur ses relations avec Epstein. Trump ne laissait passer aucune occasion pour réprimander les journalistes audacieux qui tentaient de s’approcher du dossier.
En novembre dernier, il a autorisé le Congrès, à majorité républicaine, à adopter l'Epstein Files Transparency Act. Cette loi oblige le ministère de la Justice à publier tous les documents non classifiés de cette affaire. Fin janvier dernier, les vannes sont ouvertes, et c’est une avalanche de plus de 3 millions de documents, 2.000 vidéos et presque 200.000 photos qui sont livrés au public.
Dès lors les regards oublient le président américain et se tournent vers d’autres cibles internationales dont personne n’a entendu parler. Face aux documents compromettants, les démissions se succèdent en Europe, où plusieurs responsables sont cités au Royaume-Uni, en France, en Norvège et ailleurs, et ce n’est certainement que le début. Pour un temps, l’administration Trump a trouvé un semblant de répit. Les médias mondiaux, inondés volontairement par ces correspondances privées compromettantes, ont de quoi s’occuper pendant de longs mois à venir.
Alors quels sont les objectifs déclarés, ou non déclarés, de cette diffusion ? Répandre des accusations sur d’autres personnes et d’autres pays, à tort ou à raison, est une manière d'atténuer la responsabilité des principaux coupables américains. Cette pratique est vieille comme le monde. Par une telle procédure, on sème le doute sur toute l’opération de justice, en diluant les responsabilités des premiers accusés.
Dans cette affaire purement américaine qui implique des puissants, élargir le cercle des suspects permet de réduire la focalisation sur les vrais acteurs, et sur ceux des plus influents d’entre eux. Cela crée le sentiment que tout le monde est impliqué, et rend naturellement difficile de tenir quelques individus qu’on cherche à protéger comme les seuls responsables de ces dérives.
Impliquer d’autres personnalités en dehors du territoire national, c’est donc chercher à partager le fardeau avec les autres qui sont également impliqués. C’est une manière d’atténuer les futures condamnations pour éviter qu’au niveau national on ne remette pas en cause les fondements de l’Etat lui-même.
Par l’organisation de ces fuites d’informations privées, incluant pêle-mêle des noms de coupables et d’innocents, le scandale Epstein est volontairement amplifié. Ces révélations ont certes montré le vrai visage de certains responsables qui se cachaient derrière leurs prestiges. Elles ont aussi terni la réputation de bien d’autres, et répandu dangereusement des théories complotistes à l’échelle mondiale.
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