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Espions contre scribes

  NEW YORK – Après avoir enregistré une réponse à l’accusation, Donald Sachtleben, un ancien technicien de désamorçage de bombes du FBI, poursuivi en justice pour avoir coulé des renseignements secrets, que les enquêteurs du gouvernement avaient identifiés en obtenant secrètement le registre des appels téléphoniques de certains journalistes de l’Associated Press, constitue le dernier chapitre d’une pièce de théâtre qui se déroule autour des agissements des responsables de la sécurité aux États-Unis.  

Le 2 octobre 2013 à 9h30

Quelques jours plus tard, nous sommes passés au chapitre suivant dans un studio de télévision New Yorkais : où des espions et des récipiendaires de renseignements coulés se sont confrontés sur scène. C’était là un évènement remarquable, donné devant un auditoire de 400 journalistes, auquel j’ai assisté.

L’occasion était un enregistrement de l’émission américaine d’entrevues Charlie Rose : The Weekoù était invité Stewart Baker, l’ancien procureur général de l’Agence nationale de la sécurité, la NSA, qui y a défendu l’agence contre les critiques qu’elle a essuyées depuis que l’ex-employé contractuel du domaine du renseignement Edward J. Snowden a transmis des milliers de documents exposant l’étendue de ses activités de surveillance au chroniqueur du Guardian Glenn Greenwald. Deux autres journalistes très courageux, Janine Gibson, chef de pupitre du Guardian US et Alan Rusbridger, l’éditeur du Guardian se sont joints à Baker sur la tribune.

Les arguments du discours de Baker semblaient vouloir établir une «nouvelle normalité» dans laquelle la légalité d’agissement des autorités ne peut en aucun cas être contestée et où les journalistes qui s’y risquent sont menacés d’office. En fait, il a soutenu à maintes reprises que l’espionnage divulgué par Snowden était tout ce qu’il y avait de plus «légal».

Voilà une affirmation étonnante. Les sénateurs américains Ron Wyden et Mark Udall ont beaucoup risqué, notamment d’éventuelles accusations d’avoir eux-mêmes divulgué des renseignements secrets, en avertissant la surveillance de la NSA des courriels américains se produisait en vertu d’interprétations de «lois secrètes» et critiquant la NSA pour avoir violé des protections de confidentialité mandatées par la cour «des milliers de fois par an». Une législation décrétée en secret, interprétée secrètement, n’est évidemment pas une vraie loi. Elle est plutôt la servante de l’autoritarisme.

Baker ne s’est pas arrêté là. Il a répété plusieurs fois que le programme Prism de la NSA, dévoilé par Snowden, a été instauré en vertu du mandat du Congrès, même si des membres du Congrès ont protesté haut et fort dans le sillage des révélations qu’ils n’ont jamais été informés des activités clandestines d’extraction des données de la NSA. Même des membres du comité de contrôle du renseignement du Sénat ont formellement déclaréqu’ils avaient été induits en erreur sur les véritables desseins de Prism.

En réponse à ma question sans détour, à savoir si les activités de surveillance de la NSA contrevenaient au Quatrième amendement à la Constitution américaine, qui protège les Américains de «perquisitions ou de saisies abusives» par des agents du renseignement américain, Baker prétendait que la Cour Suprême avait dans son jugement donné raison à l’agence. Il faisait ainsi valoir que Clapper c. Amnesty International USA, la Cour a conclu que les personnes renoncent à leur droit à la confidentialité dès qu’ils utilisent des outils électroniques. Pourtant la cause Clapper portait sur des violations de la vie privée de personnes vivant hors du territoire des États-Unis.

Les propos de Baker ont récemment trouvé écho dans un communiqué de la NSA adressé aux familles de ses employés, déplorant que les reportages de la presse sur le sujet aient monté la situation en épingle et ont donné à l’agence le rôle du vilain ou «d’électron libre» plutôt que de la présenter en tant que «trésor national». Pourtant cette lettre, elle aussi, comporte des contrevérités. N’encourage-t-elle pas les proches de ses employés à les répéter autour d’eux ? Ainsi, le communiqué fait sienne l’affirmation de la NSA que les programmes de surveillance ont fait échouer «54 complots terroristes» – une prétention qui a été qualifiée à maintes reprises par Wyden et Udall, parmi tant d’autres, comme dénuée de tout fondement.

Il y a aussi eu d’autres moments saisissants sur le plateau de tournage. Rusbridger brandissait un disque dur d’ordinateur sur lequel avaient été enregistrés les documents divulgués par Snowden. Les gens duGuardian y avaient percé un trou, plutôt que de le remettre au gouvernement britannique. Il avouait l’amener toujours avec lui.

Mais l’élément le plus déconcertant s’est produit lors des échanges à la fin de la séance. Voyant qu’il n’avait pas réussi à conquérir son auditoire, Baker a donné une réponse stupéfiante à une question d’un journaliste du Huffington Post à propos du correspondantde Fox News, James Rosen, dont le courrier électronique et le registre des appels téléphoniques ont été passés au peigne fin par le ministère de la Justice des États-Unis après qu’il ait écrit un article sur des documents classifiés traitant de la Corée du Nord. De telles enquêtes seraient-elles encore autorisées, se questionnait le journaliste ?

La réplique de Baker n’a pas tardé. C’est une chose de publier des documents provenant de fuites d’information, comme l’avait fait le Guardian, mais l’affaire est beaucoup plus grave s’il s’agit de commettre «un complot criminel» en «sollicitant» des informations de nature secrète. Il a d’ailleurs enchaîné en déclarant que le Guardian s’était tracé des balises à cet égard, mais aussi que ce même journal les avait transgressées en publiant les documents transmis par Snowden ; il a au cours de ce dernier échange utilisé plus d’une fois les termes de «complot criminel» et de «complices».

Le public dans la salle s’est mis à siffler et à crier «Vous venez de les menacer !» Le silence régnait sur la scène, sans doute de stupéfaction. Puis Rusbridger, doté d’une grande présence d’esprit, a demandé à Baker à plusieurs reprises de répéter ses dires. Ce que Baker s’est empressé de faire. Et Rusbridger a aussi demandé plusieurs fois à Baker s’il était d’avis que le Guardian n’avait pas commis de «complot criminel» en «sollicitant» des informations secrètes. Rusbridger cherchait bien évidemment à établir un précédent avec lequel il pourrait ultimement protéger le Guardian de ce qu’il avait immédiatement saisi comme une accusation pénale potentielle – une idée que Baker semblait vouloir lancer dans les airs.

Mais en quoi consiste vraiment la «sollicitation» ? Serait-ce le simple fait de rappeler une source ? Est-ce une réunion avec un éditeur pour discuter d’une source qui offre des renseignements secrets ? Est-ce créer un compte de courrier électronique à chiffrement pour cette source, comme Greenwald l’a fait à la demande de Snowden ? Toutes ces activités faisaient partie intégrante de ce que l’on appelle le «journalisme».

La menace voilée de poursuites judiciaires de la part de Baker dans une salle bondée de gens de la presse ressemblait à une tentative d’étouffer dans l’œuf les reportages rigoureux en matière de sécurité. En fait, Baker a laissé entendre une menace du même acabit dans un article, avançant l’argument qu’en préférant détruire les documents de Snowden en présence des agents du renseignement britannique, au lieu de les lui remettre, le Guardian avait choisi de «compromettre les sources et les méthodes du renseignement britannique». Ce type de discours ressemble beaucoup à la mise en garde administrée aux éditeurs du Guardian impliqués comme quoi ils pourraient être accusés d’avoir «collaboré avec l’ennemi», un terme que l’on retrouve dans la loi américaine contre l’espionnage.

Les journalistes présents ont tout de suite vuque la menace de Baker ne cherchait pas seulement à effrayer le Guardian; mais aussi qu’il lançait un avertissement à tous les journalistes d’Amérique.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

© Project Syndicate 1995–2013

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Le 2 octobre 2013 à 9h30

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