Etats-Unis-Iran, la diplomatie peut-elle éviter l’embrasement ?
Alors que les pourparlers diplomatiques se succèdent et que les tensions militaires s’intensifient entre les Etats-Unis et l’Iran, la communauté internationale plaide pour une solution politique pour éviter le pire à la région. La montée des tensions entre ces deux belligérants ne peut être expliquée seulement comme un simple face-à-face bilatéral. L’ombre d’Israël, pour qui la capacité nucléaire iranienne constitue une ligne rouge existentielle, structure en profondeur les choix de Washington.
Pour obliger l’Iran à épouser leurs exigences, les Etats-Unis ont fini par mettre au large de l’Iran une force armée offensive prête à l’usage, et qu’eux seuls peuvent déployer avec cette rapidité. Cette armée comprend deux porte-avions, avec une supériorité aérienne totale impressionnante. Ils sont accompagnés par des destroyers, des lance-missiles et des avions de chasse, dont les F35.
Ce déploiement élargit les options militaires, et constitue une force de frappe qui peut servir, non seulement pour une opération déterminée, mais pour une campagne militaire prolongée.
A côté de cette armada, les Américains disposent déjà dans la région de plusieurs bases militaires on shore, au Qatar, aux Émirats, à Bahreïn, au Koweït, en Jordanie, en Irak et en Syrie, sans oublier Israël lui-même qui est la base avancée de Washington au Moyen-Orient. Aucune des autres grandes puissances ne dispose d’une telle présence militaire dans la région.
L’Iran, exsangue de ses guerres répétées et des conséquences des sanctions économiques internationales, se trouve dans une situation de faiblesse jamais égalée depuis la révolution islamique de 1979. La gronde et la révolte de sa jeunesse, qui rêve d’émancipation et de liberté, ont affaibli davantage le régime des mollahs.
Les raisons qui ont mené à cette confrontation sont historiques et diverses. Depuis le coup d’Etat fomenté par Washington en 1953 pour destituer le Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh, et son remplacement par le Shah Pahlavi, les Iraniens considèrent l’Amérique comme le mal absolu à côté d’Israël.
Ce sentiment s’est accentué depuis l’avènement de l’Ayatollah Khomeiny en 1979, qui a instauré une république chiite dont l’ennemi premier était l’Amérique. De cette confrontation historique, l’hostilité actuelle pour les Américains se résume dans trois litiges dont Washington exige l’abandon : le programme nucléaire, les missiles balistiques et le soutien qu’apporte Téhéran aux groupes chiites dans la région.
En réalité ce sont principalement les deux premiers points, le nucléaire et le balistique, qui sont les priorités premières. Les Etats-Unis et son allié israélien accusent l’Iran de chercher à développer l’arme nucléaire en enrichissant l’uranium à un haut niveau en violation de ses obligations. Le retrait américain de l’accord de 2015 était une rupture de ce contrat que les Iraniens ont saisi pour enrichir l’uranium à 60% au lieu de 3,67% autorisés pour les activités civiles. Téhéran est devenu ainsi le seul pays non doté d’arme nucléaire à atteindre ce seuil qu’Israël voit comme un danger existentiel. Quant aux missiles balistiques, Washington exige une réduction drastique de leur portée et de leur nombre.
Cette confrontation entre les Etats-Unis et Israël d’une part, et l’Iran de l’autre, nous rappelle le même scénario de l’étouffement de l’Irak de Saddam Hussein quand il avait affiché lui aussi des velléités de puissance régionale et d’indépendance. Les fausses accusations américaines sur les armes irakiennes de destruction massive, et les fausses preuves présentées devant le Conseil de sécurité à l’époque, se sont avérées erronées et mensongères. Pourtant, l’Amérique avait soutenu Saddam quand il menait sa guerre contre les mollahs iraniens pendant huit ans, avant de s’en débarrasser quand il est devenu gênant et inutile.
Dans tout ce jeu géopolitique au Moyen-Orient, Israël n’est pas simplement l’allié des Etats-Unis, mais il en est aussi l’instigateur comme hier contre l’Irak. Tel-Aviv avait mené auprès des Américains un lobbying intense pour torpiller l’accord avec l’Iran sur le nucléaire, et a applaudi leur retrait de cette alliance. Les frappes aériennes d’Israël en juin dernier contre les installations nucléaires iraniennes étaient une première étape cruciale pour impliquer davantage Washington. Auparavant, les Israéliens avaient mené une campagne ciblée d’assassinats de scientifiques iraniens, de cyberattaques, de sabotage des installations, des frappes sur des convois iraniens en Syrie ou au Liban.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou coordonne toutes les actions qu’il mène dans la région avec Washington et l’administration républicaine dont il se sent très proche. Depuis le retour de Trump en 2025, il a effectué pas moins de cinq visites aux Etats-Unis, sans compter celle du président américain qui s’est rendu lui-même en Israël en octobre dernier. L’Israélien lui a rendu visite en février, en juillet, en septembre, et décembre 2025, puis enfin en ce mois de février de cette année. Quant aux conseillers et aux gradés israéliens, ils séjournent continuellement aux Etats-Unis pour harmoniser leurs politiques avec leurs homologues américains.
Lors de sa dernière visite à Washington, Netanyahou avait évoqué avec Trump le plan de reconstruction à Gaza, et surtout les négociations en cours sur le nucléaire entre les Etats-Unis et l’Iran. Si Trump donne encore une chance aux négociations et à la diplomatie pour trouver un terrain d’entente avec l’Iran et éviter l’escalade, Netanyahou pousse, au contraire, à adopter une ligne dure en refusant tout compromis avec l’Iran. En cas d’échec des pourparlers, Trump a menacé Téhéran d’un déluge de feu dont les conséquences seraient incalculables sur l’Iran, la région et le monde.
Les pays occidentaux alliés de Washington se préparent déjà à cette éventualité en évacuant leurs diplomates et leurs familles d’Iran, et en réduisant leur nombre dans les pays de la région tant que des vols réguliers opèrent encore. Ils déconseillent également à leurs touristes de s’y rendre, craignant le déclenchement rapide des hostilités. Toutes ces mesures préventives ne sont pas que symboliques. Elles sont les signes avant-coureurs d’une grave crise à venir.
Cependant, depuis la guerre au Vietnam et leur expérience en Irak, les Américains ne privilégient guère les combats militaires qui durent dans le temps. Ils optent plutôt pour des frappes chirurgicales, rapides et intenses, pour faire plier leur ennemi. Trump, l’homme d’affaires qu’il est, sait que les hostilités qui se prolongent dans le temps nuisent aux affaires et au commerce. Toute éventuelle attaque américaine contre l’Iran ciblerait en prime abord les sites nucléaires encore opérationnels, et les dépôts des missiles balistiques objets des négociations en cours. Ils éviteront de viser directement les villes et les citoyens pour empêcher toute union nationale des Iraniens contre eux.
Quant à l’Iran, et bien qu'il soit militairement inférieur face à la superpuissance américaine, il dispose encore d’un arsenal de missiles balistiques, de drones et de forces proxies dans la région comme les chiites en Irak, le Hezbollah au Liban, et les Houtis au Yémen qui peuvent créer des surprises et faire diversion. Téhéran pourrait aussi viser les bases américaines dans la région, frapper des vaisseaux en mer, ou alors tenter de fermer le détroit d’Ormuz par lequel transite 20% du pétrole mondial. Selon certaines estimations, en cas de blocage du détroit, le baril de pétrole pourrait grimper à 200 dollars, ce qui aurait des conséquences néfastes sur le commerce mondial.
Pour le moment, la réunion qui vient d’avoir lieu cette semaine à Genève entre les Etats-Unis et l’Iran a pris fin sans un communiqué conjoint ni l'annonce d’un accord. Derrière l’absence d’une déclaration finale, les messages envoyés par les deux protagonistes sont lourds de sens. Il s’agit ici de négociations indirectes sous médiation omanaise, avec comme objectif central le programme nucléaire iranien et la levée des sanctions économiques contre Téhéran. Les négociations ne se sont pas déroulées face à face mais par la médiation d’Oman dans des salles séparées. Cela traduit la profondeur de la méfiance entre les deux parties.
Les négociateurs iraniens ont qualifié les discussions d’intenses et de sérieuses, évoquant l’échange de nouvelles idées, tout en reconnaissant que les divergences persistent. Les autorités iraniennes affirment qu’un accord serait possible si les discussions restent strictement centrées sur le nucléaire et la levée des sanctions économiques. Elles ajoutent qu’un accord pourrait être à portée de main si la reconnaissance de l’enrichissement nucléaire civil était respectée. L’Iran refuse depuis le début l’enrichissement zéro, ainsi que le transfert forcé de ses stocks d’uranium enrichi.
De la part des Américains, c’est toujours la fermeté dans leurs exigences. Washington exige l’arrêt complet de l’enrichissement d’uranium ainsi que le transfert des stocks déjà enrichis. Une position maximaliste qui répond aussi aux exigences israéliennes, et que Téhéran juge inacceptable. Pour les Américains, la diplomatie reste toujours privilégiée, mais l’option militaire reste aussi sur la table. C’est ce contraste entre le dialogue diplomatique et la pression militaire qui produit cette tension palpable entre les négociateurs, et que la communauté internationale suit avec la main sur le cœur. La bonne nouvelle, c’est que même s’il n’y a pas encore d’accord final qui ouvre la voie à la paix, il n’y a pas non plus de rupture, puisque les protagonistes comptent se revoir. Et ceci est en soi déjà une bonne nouvelle et un acquis.
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