Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Extension abusive du domaine de l’influence
Dans l’ère des réseaux sociaux, l’influence semble réduite au nombre de clics et l’influenceur moderne n’a plus grand-chose en commun avec les conseillers éclairés d’autrefois. L’autorité appartient-elle désormais à ceux qui attirent le plus d’affluence numérique ?
L’affluence, selon la définition du dictionnaire, est la réunion d’une foule de personnes qui vont au même endroit, ou la réunion de plusieurs personnes dans un même lieu. L’écrivain américain Jack London (1876/1916) dont l’œuvre littéraire a exploré les thème liés à l’aventure, la nature et à la condition humaine en général avait raison quelque part lorsqu’il a soutenu que "l’affluence est synonyme d’influence". Le mot influence, quant à lui, renvoie généralement à une action continue exercée par quelque chose sur une autre chose (Le climat sur l’agriculture, la télé sur l’éducation des enfants) ; ou, plus pernicieuse encore, une action exercée par une personne sur une ou plusieurs personnes.
De nos jours, à l’ère du prodigieux triomphe des réseaux sociaux, du tout communicationnel et du "tout-à-l’égo", on parle plus de l’influenceur que de l’action qu’il exerce. Et pour cause. Ce n’est pas tant le contenu qui compte que le contenant ou le "conteur". Son nom, souvent un simple et court prénom ou un pseudo sous forme de sobriquet, est la marque ou le "brand" mais aussi le fonds de commerce ou la raison, si l’on ose dire, sociale, c’est-à-dire sa raison d’être. Pourtant le vocable influence, par essence, n’a pas eu toujours cette acception positive qu’on veut bien lui conférer aujourd’hui. En effet l’influence se subit. C’est une soumission, voire une servitude. On dit de quelqu’un qu’il est sous influence de la drogue, de l’alcool ou d’une personne qui le manipule et le soumet à son bon vouloir ou qu’un pays est diplomatiquement sous l’influence d’une puissance.
Par ailleurs, jadis et à travers les âges, l’influenceur portait un autre nom et était ce conseiller plus ou moins avisé d’un homme de pouvoir ou d’une institution. C’était un homme de culture, un sage, un poète ou un philosophe dont princes et empereurs s’entouraient et écoutaient ses avis et ses conseils plus ou moins avisés. On pourrait remonter jusqu’à Sénèque, durant l’empire romain, qui a été le percepteur et le conseiller d’hommes puissants tels Claude et Néron, ce qui n’était pas rien s’agissant de ce dernier. Néron était donc à la fois son élève et son mentor. Dans la préface à une riche biographie consacrée à Sénèque par Paul Veyne (Ed Laffont), le philosophe Lucien Jerphagnon décrit ainsi le statut et les privilèges du conseiller : "Beau poste, résidence au Palais, etc. Il plaisait à son élève, le conseillait utilement, toujours dans la ligne de la tradition chère aux romains, modérant ses ardeurs. Mais toujours au nom de quelque valeur transcendante, qu’elle soit ancestrale, philosophique ou mythico-religieuse. Bref, Sénèque était devenu le premier théoricien du régime".
Dans le monde arabe, un poète de génie et magicien du verbe comme Al Mutanabbi avait lui aussi goûté aux privilèges et à l’ivresse du pouvoir auprès de ses protecteurs à Bagdad et au Caire, prodiguant dithyrambes et conseils qu’il voulait efficaces, avant de connaitre moult disgrâces et avanies. Tout comme Sénèque qui avait vécu une succession de prospérité et, plus tard, les foudres de Néron lequel lui ordonna d’exécuter sa mort volontaire en ingurgitant du poison.
"One clic, one vote"
Les bons conseils, disait quelqu’un en une boutade, ne font du bien qu’à ceux qui les donnent. Voire. Le cas de Sénèque, d’Al Mutanabbi et de bien d’autres conseillers du temps de jadis prouvent que ce n’est pas toujours le cas. Mais aujourd’hui, alors que l’influenceur se veut conseiller des temps modernes, et sachant que comparaison n’est pas raison, la boutade susmentionnée s’applique parfaitement à cette engeance numérique, née spontanément, qui se nourrit et prospère grâce à la crédulité et à la vacuité de ces temps incultes.
C’est à celui ou celle qui compte le plus grand nombre de followers, c’est-à-dire de clics, que revient le titre du plus grand influenceur (se). Mais quel est le statut généralement reconnu de cette catégorie qu’on n’oserait qualifier de socio-professionnelle ?
En France par exemple, pour les professionnels de la publicité qui sont les plus intéressés -et pour cause- par le "rayonnement" de cette génération spontanée de conseillers, l’influenceur est défini comme "un individu exprimant un point de vue ou donnant des conseils spécifiques et selon un style ou un traitement qui lui sont propres et que son audience identifie". Autant dire n’importe qui ! Pour les gens de la loi, plus précis et confortant ceux de la pub, l’influenceur "est une personne active sur les réseaux sociaux, qui par son statut, sa position ou son exposition médiatique est capable d’être un relais d’opinion influençant les habitudes de consommation dans un but marketing". Là aussi, n’importe qui peut se targuer, clics à l’appui, qu’il réunit influence et force de persuasion, fort et légitime par le nombre de crédules qui le suivent en cliquant comme des forcenés.
Si en matière de marketing et s’agissant de fourguer des produits de beauté, de cuisine ou autres bibelots et gadgets superflus, on pourrait entendre que n’importe qui soit capable de faire acheter n’importe quoi, il en est autrement lorsque l’influenceur (se) aux centaines de milliers de followers : prédicateur hirsute semi-alphabétisé ou quidam vociférateur à peine scolarisé, atteint du syndrome d’hubris et se mêlant des choses de la cité, c’est-à-dire de la politique et donc de la vie des citoyens. C’est là où la formule anglo-saxonne, "One personne, one vote", base du suffrage universel risque de tourner, si ce n’est déjà le cas, en "One clic, one vote" et, partant, exclure le principe de la capacité et de la compétence. Et comme de plus en plus, l’individu influenceur, qui est déjà lui-même une incarnation démographie virtuelle, sera soutenu par son avatar généré par l’IA, le pire est à craindre.
L’influenceur, inculte et désincarné, pourrait dès lors se vanter d’avoir fait triompher, à sa manière mais a culture en moins, la théorie d’Antonio Gramsci de "l’hégémonie culturelle". Le postulat de cette dernière étant que la conquête du pouvoir présuppose celle de l’opinion publique. Cependant, Gramsci a aussi défini la crise comme un phénomène où l'ancien monde se meurt pendant que le nouveau tarde à naître. Il a ajouté, selon la traduction des uns et des autres du texte original : "Et c’est dans cet entre-deux que surgissent les monstres". Mais dans le scénario dystopique qui nous préoccupe, ô combien, les nouveaux monstres ne seraient-ils pas ces béotiens et incultes qui sont autant de "machines à clics" hissés au rang de valeureux leaders de ces temps médiocres et incertains ?
à lire aussi
Article : Éducation : le Maroc renforce sa coopération avec l’université chinoise Beihang
Le ministère marocain de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports a signé vendredi 17 avril à Rabat une convention de partenariat avec l’université chinoise Beihang University, visant à renforcer la coopération bilatérale en matière d’enseignement, de recherche scientifique et d’innovation technologique.
Article : Sahara : Bruxelles se projette déjà sur l’investissement
Sur Medi1TV, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères a présenté l’issue "politique" du différend autour des provinces du Sud comme un facteur d’accélération d’une dynamique européenne déjà amorcée sur le terrain.
Article : Agents de gardiennage : vers la fin des journées de 12 heures payées seulement 8
Le gouvernement, en concertation avec les partenaires sociaux, veut corriger une situation persistante en revoyant le cadre légal applicable aux amplitudes horaires dans la sécurité privée.
Article : Cinéma. Dans “Calle Málaga”, Maryam Touzani célèbre la vie et lève le tabou de la vieillesse
Né de la douleur, de la perte et du besoin de garder vivant le souvenir de sa mère, le nouveau film de Maryam Touzani se veut un hommage à la renaissance. Dans les rues de Tanger, la réalisatrice nous confie son souhait de transformer la vieillesse en un privilège et de faire de la fiction un espace de liberté pour filmer la persistance de l'être et l'amour de la vie.
Article : Race to the bunkers: Algiers rattled by the FAR’s technological rise
Satellite images circulating on social media point to unusual activity across the border. The Algerian army appears to be stepping up the construction of underground structures, underscoring its concern over the precision of Moroccan strike systems.
Article : Mondial 2030. Où en sont les chantiers des stades de Casablanca ?
Casablanca accélère la modernisation de ses infrastructures sportives à l’approche de la Coupe du monde 2030. Plusieurs stades emblématiques de la ville font l’objet de projets de réhabilitation ou de reconstruction, avec des investissements importants mobilisés. Round-up.