Nizar Derdabi
Analyste en défense et sécuritéFace au mépris, quel intérêt aurait le Maroc à contrôler la migration vers l'Europe?
Face au mépris affiché par l'Espagne, quel est l'intérêt pour le Maroc de contrôler la migration vers l'Europe, alors que le lien de confiance est brisé?
La crise actuelle entre le Maroc et l’Espagne, consécutive à l’admission de Brahim Ghali sur le territoire espagnol sous un faux passeport et avec une identité usurpée risque à l’évidence de prendre plus d’ampleur avec la mascarade de procédure judiciaire qui vient d’avoir lieu.
La justice espagnole a permis à ce responsable séparatiste de quitter l’Espagne et de soustraire à ses responsabilités pénales par une fuite savamment organisée.
L’audition, qui n’aura duré qu’une demi-journée seulement pour trois plaintes différentes concernant des accusations extrêmement graves (viol, tortures et génocide), bafoue les droits des victimes et remet sérieusement en cause le principe de séparation des pouvoirs chère à la démocratie espagnole.
Une demi-journée, c’est le temps qui aura suffi au juge espagnol pour traiter trois dossiers différents, vérifier la véracité des déclarations du mis en cause concernant ces trois affaires, essayer de confronter les contradictions entre ses déclarations et celles des victimes pour arriver à la conclusion indubitable que les accusations ne sont pas fondées. Tout en lui laissant la liberté de quitter le pays sans aucune garantie de se représenter devant la justice espagnole si des preuves accablantes sont apportées par la suite aux dossiers.
Les observateurs avisés avaient compris bien avant cela que le sort de cette procédure était joué et qu’il ne s’agissait là que d’une parodie visant à éteindre le mécontentement de la partie marocaine.
Le pouvoir exécutif espagnol a donc fait le choix délibéré d’accueillir sur son sol un criminel qui appelle ses milices à porter les armes contre le royaume, puis de l’exfiltrer du pays, dans une opération secrètement organisée avec le régime algérien, tout en continuant à prétendre que la coopération stratégique avec le Maroc constitue une priorité pour l’Espagne.
Comment donc interpréter la position de Madrid, alors même que le premier ministre Pedro Sanchez continue d’entretenir une communication confuse? Ainsi, il persiste à nier la cause principale de cette crise, à savoir l’attitude hostile de Madrid vis-à-vis des intérêts du Maroc et le lien de confiance brisé entre partenaires, pour pointer du doigt la responsabilité du Maroc dans une crise migratoire montée de toutes pièces pour avoir l’appui de l’Union Européenne.
Dans un discours à charge contre le Maroc, il a accusé Rabat d’instrumentaliser des migrants pour attaquer les frontières de l’Espagne. En effet, Pedro Sánchez a déclaré qu’il est « inacceptable qu'on attaque les frontières de l'Espagne pour des divergences en matière de politique extérieure ».
Rapidement, plusieurs voix européennes se sont jointes à celle de Madrid pour accuser le Maroc de vouloir instrumentaliser les migrants à des fins politiques. Au-delà de clarifier les racines complexes de ces tensions bilatérales qui tendent à devenir récurrentes, cette crise a au moins le mérite de mettre en lumière le rôle joué par le Maroc et les efforts déployés pour contrôler la migration clandestine vers l’Europe et mener à bien la lutte contre les réseaux de migration.
Moyens et dispositif mis en œuvre par le Maroc pour lutter contre la migration clandestine :
Pour assurer la surveillance de ses côtes méditerranéennes de Saïdia jusqu’à Tanger (sur une longueur de 512 km), puis la façade maritime atlantique (2934 km), et la protection de la frontière terrestre des enclaves de Sebta et Melilia, le Maroc met à contribution aussi bien les Forces Armées Royales, ses services de sécurité (police, gendarmerie et forces auxiliaires), que ses services de renseignement.
Pour le dispositif mis en place sur la façade méditerranéenne, les FAR déploient des Bataillons de Surveillance des Frontières (BSF) qui ont pour mission d’assurer la surveillance du littoral par l’intermédiaire de postes fixes et de patrouilles mobiles, et de contrôler toutes les embarcations qui prennent la mer. Cette mission requiert une attention et une vigilance permanente, car les passeurs profitent de chaque opportunité pour prendre la mer sans être repérés (nuit très obscure, brouillard, mauvaise visibilité). Ce dispositif est renforcé par des patrouilles maritimes composées de vedettes et patrouilleurs de la Marine Royale et de la Gendarmerie Royale, ainsi que des radars afin de repérer les embarcations utilisées par les passeurs.
Depuis quelques années déjà, afin de contourner ce dispositif sécuritaire, les réseaux d’immigration clandestine ont choisi d’opter pour un autre itinéraire, certes plus long, mais qui leur permettait de sortir en mer à partir de criques ou de plages situées sur la façade atlantique. A la faveur de mauvaises conditions de visibilité, les embarcations rejoignent la haute mer pour ne plus être repérées à partir du littoral, puis longent les côtes marocaines jusqu’à parvenir au détroit de Gibraltar. Par conséquent des BSF ont été déployés sur la façade atlantique de Tanger jusqu’à Kénitra, pour couvrir cette zone considérée à risques. Malgré cela, des tentatives de migration clandestine ont été enregistrées à partir de régions plus au sud, comme celle d’El Jadida. La surveillance a ainsi été étendue sur d’autres régions de la côte atlantique. Les provinces du sud sont protégées de la même manière par des BSF et des postes d’éléments des Forces Auxiliaires pour lutter contre les réseaux d’immigration à destination des îles canaries.
Les enclaves de Sebta et Melilia, bénéficient d’une protection plus accrue, car de par leur proximité et leur facilité d’accès, elles sont plus vulnérables. La méthode utilisée par les migrants pour pénétrer dans ces enclaves était de lancer des assauts en masse, afin d’avoir plus de chances de parvenir à leur fin. Alors que les tentatives individuelles d’incursion sont systématiquement vouées à l’échec, les migrants ont rapidement compris le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de ces opérations d’assaut. En menant un assaut collectif, les migrants parviennent plus facilement à saturer le dispositif de protection mis en place. Ce qui permet in fine à une partie des candidats à la migration de passer à travers les mailles du filet, alors que le reste de leurs camarades d’infortune sont appréhendés par les forces de l’ordre. D’ailleurs, ces assauts sont de plus en plus marqués par des actes de violence perpétrés par les migrants devenus plus agressifs et déterminés à franchir les clôtures, auxquels les forces de l’ordre sont dans l’obligation de répondre par des interventions musclées, occasionnant des blessés de part et d’autre. Ainsi, pour répondre à cette nouvelle menace, le dispositif de protection constitué par des gardes-frontières placés le long de la clôture périmétrique des deux enclaves, a été renforcé par des réserves d’intervention des forces de l’ordre, prêtes à intervenir pour contrer toute tentative d’assaut.
La lutte contre la migration clandestine ne se limite pas seulement au contrôle des frontières. Les services de sécurité, police et gendarmerie, mènent une guerre sans merci contre ces réseaux d’immigration. Alors que la région du nord du royaume connaît une activité importante des réseaux de trafic de drogue et du crime organisé, les éléments de la police judiciaire, mobilisent des ressources humaines et matérielles considérables pour lutter contre la migration clandestine et la traite humaine. Ils sont d’ailleurs soutenus dans leur action par les éléments de la DGST, qui surveillent et traquent les chefs de ces réseaux, mais aussi les « petites mains » (chauffeurs, transporteurs, guetteurs, traducteurs, passeurs, ravitailleurs…) qui constituent tout un écosystème qui gravite autour des migrants.
Tout ce dispositif déployé pour assurer le contrôle de la migration vers l’Europe a un coût considérable, exprimé par Mr Bourita : « Au cours des dernières années, l’Europe n’a jamais entendu parler de ce front ouest de ses frontières, pas parce que ce n’est pas une voie empruntée par les réseaux de migrations clandestine, mais parce qu’un pays déploie 20000 de ses forces de sécurité, au prix de la sécurité des marocains pour agir en partenaire ».
Ainsi, le Maroc se prive de militaires et d’éléments des forces de l’ordre pour surveiller et contrôler ses frontières avec la Mauritanie et l’Algérie, mais aussi assurer la sécurité de ses citoyens à travers toutes les provinces du royaume, afin de se donner les moyens de jouer le rôle du gendarme pour l’Espagne et contrôler les flux de migrants désirant rejoindre l’Europe. Tout cela, pour voir son partenaire stratégique fouler du pied les principes de bon voisinage et comploter contre ses intérêts fondamentaux.
La coopération en matière de contrôle des flux migratoires vers l’Europe en contradiction avec les intérêts du Maroc en Afrique
Malheureusement le coût de l’engagement du Maroc dans le contrôle des migrants vers l’Espagne ne se compte pas seulement en termes de budget alloué et de ressources humaines mobilisées sur le terrain, mais aussi en matière de politique africaine du Maroc.
En effet, récemment le Maroc a adopté une nouvelle orientation stratégique pour renforcer son partenariat avec plusieurs partenaires africains, en vue de dynamiser les échanges commerciaux et avoir une vision commune pour répondre aux défis sécuritaires critiques dans la zone du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Or, en contribuant à assurer le contrôle des flux de migrants vers l’Europe, dont une part importante sont d’origine subsaharienne, le Maroc risque d’être en contradiction avec sa politique de partenariat sud-sud.
Dans son intervention dans une émission surla radio France Culture traitant de la crise migratoire, le sociologue Mehdi Alioua a d’ailleurs souligné ce paradoxe entre la politique proactive du Maroc avec ses partenaires africains et le rôle assumé par Rabat de protection des frontières européennes. En effet, alors qu’un grand nombre de partenaires en Afrique reconnaissent la souveraineté du Maroc sur le Sahara et ont ouvert récemment des consulats dans les villes de Laayoune et Dakhla, le Maroc reste fidèle à ses engagements pris avec l’Union Européenne. Ainsi, les migrants subsahariens arrêtés lors des tentatives d’intrusion dans les enclaves espagnoles sont regroupés puis conduits vers d’autres provinces du royaume dans une stratégie d’éloignement des frontières nord du pays.
Au regard de la géopolitique migratoire et du caractère cyclique des crises de migrants encore appelées à se multiplier, l’Espagne a tout intérêt à valoriser et reconnaître à sa juste valeur le rôle crucial joué par le Maroc dans le contrôle et la régulation des flux migratoires vers l’Europe. Mais surtout, vu les efforts et les sacrifices déployés par le Maroc dans ce domaine, qui nécessitent un coût et un engagement considérables, l’Espagne doit avant tout consolider son partenariat stratégique avec le Maroc par le rétablissement du lien de confiance brisé et par le respect mutuel.
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