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Gastronomie, patchwork politique et assaisonnement mi-salé, mi-sucré

Entre la série Breaking Bread de CNN, les manifestations de la GenZ212 au Maroc et les flottilles vers Gaza, trois scènes apparemment éloignées se rejoignent pour interroger la confusion des allégeances, la crise des repères et la manipulation des idéaux.

Le 12 octobre 2025 à 12h58

CNN annonce dans l’un de ses bulletins d’information du 3 octobre 2025 la programmation de la série "Breaking Bread". Rien de spécial si ce n’est que l’acteur principal n’est autre que Tony Shalhoub, Américain d’origine libanaise.

La trame est organisée autour de l’idée de la découverte de la gastronomie culturelle internationale avec le pain comme fil de la narration. L’idée est géniale dans la mesure où la série sort à un moment où les chocs culturels se multiplient. Le voyage de l’acteur pose la question de la dichotomie des perceptions et de la perdition dans laquelle végètent des décideurs politiques et économiques durant cette période controversée post-Covid.

La série "Breaking Bread" n’est pas loin de rappeler des émissions dans lesquelles l’art du cinéma et l’expérience culinaire ont été associés pour faire des lectures esthétiques de certaines productions cinématographiques cultes. L’art culinaire est utilisé à des fins de promotion, mais également de course identitaire et de message d’inclusion ou d’exclusion.

CNN, mais également des manifestations au Maroc de la génération Z (GenZ212) qui ont fait sortir dans les rues des jeunes avec de bonnes intentions au départ avant de déraper par la suite. Heureusement, les choses ont été vite contrôlées.

Le stockage des passions sans stratégie de sortie

Dans un autre espace, des flottilles internationales se dirigeant vers Gaza pour percer le siège imposé à Gaza sont violemment interceptées et traitées. Des militants, quelques heures auparavant le verbe virulent et l’assurance au zénith, présentent un spectacle de désolation, une mine ramassée et une bouche cousue. Ils se croyaient en croisière dans une région qui compte parmi les plus complexes où la géopolitique de l’énergie et les convoitises territoriales font rage.

Quelle relation existe-t-il entre tous ces événements ? Trois éléments d’importance à mon sens : le rôle des Arabes américains (pour la série américaine), le rôle de la diaspora maghrébine (pour la GenZ) et le militantisme opportuniste (flottille de Gaza).

Les trois éléments décrivent une situation dans laquelle les convictions politiques, les valeurs de coexistence et la quête de l’ordre se télescopent et produisent une fumée écran où on n’y voit plus clair.

Le rôle des Arabes américains est largement abordé au lendemain des attaques du 11 septembre 2001 contre les États-Unis. Voilà, du jour au lendemain, les Arabes américains d’origine notamment libanaise, palestinienne, syrienne, irakienne et yéménite sont sous les feux de la rampe, malgré eux.

Ils se déploient du mieux qu’ils le peuvent pour prendre leur distance par rapport à un discours "victimiste" (Hami, H., Vouloir et pouvoir dans la périphérie arabe, 2014). On ne peut pas leur en vouloir de chercher à prouver leur loyauté envers le pays d’accueil de leurs parents. La question palestinienne, que la plupart se vantent de défendre, est quasiment passée sous silence dans leurs plaidoyers sur la citoyenneté américaine et l’allégeance arabe.

Dix ans après, à l’occasion du "Printemps arabe", la plupart des Arabes américains, actifs sur les plateaux de télévision ou dans les think tanks américains, entrent en contradiction avec les principes qu’ils défendent par le simple fait qu’ils appartiennent à l’un ou l’autre des pays, théâtres des manifestations.

La suite est encore plus éloquente. Des ajustements sont faits à leurs perceptions en fonction des conséquences des soulèvements populaires : éviction de dirigeants, changement de régime, ou récupération laborieuse.

Et ce n’est pas tout. À l’occasion des divergences ou conflits entre les pays arabes dont ils sont originaires, ils n’y vont pas de quatre mains : ils soutiennent leurs pays d’origine. Normal, me diriez-vous ! Pas totalement. La plupart d’entre eux se sont timidement exprimés face à la spirale de violence et d’agression dans les territoires palestiniens, notamment à Gaza.

Comme lors des événements du 11 septembre 2001, la majorité des Arabes américains a gardé un profil bas de peur de subir la foudre de l’administration américaine dont le plan de résolution de la tragédie de Gaza ne s’accommode pas d’allégeances à mi-voix.

Comble d’ironie, certains s’expriment sur les évènements qui se déroulent au Maroc la dernière semaine. Ils l’ont fait dans le même esprit que les positions contradictoires prises par la diaspora maghrébine.

Le rôle de la diaspora maghrébine est autrement plus difficile à décrire. Sans entrer dans les labyrinthes de sa constitution et le chemin qu’elle a parcouru contre vents et marées, on peut dire que la diaspora maghrébine présente une mosaïque de valeurs communes et de comportements variables en fonction de son attachement à l’un ou l’autre des pays maghrébins.

Ceci ne veut pas dire que la diaspora maghrébine soit détachée de la réalité politique dans les pays d’accueil et les pays d’origine. Cependant, contrairement aux Arabes américains, les Maghrébins ne s’investissent pas beaucoup dans les divergences qui opposent les premiers aux deuxièmes.

Ils adoptent la même position que les Arabes américains quand leurs pays d’origine sont en conflit. Ils appuient sans hésitation la position de l’un ou l’autre de ces derniers.

Des engagements à l’épreuve du miroir étiolé

Un bémol cependant. Les éléments les plus actifs au sein de la diaspora maghrébine, notamment en Belgique, en France, aux Pays-Bas, en Italie et en Espagne, adoptent une position radicale à l’égard de la situation au Moyen-Orient.

Et pour cause, les deux dernières décennies révèlent l’existence de réseaux d’influence inféodés à des pays du Moyen-Orient. Ces réseaux s’inscrivent dans une lutte idéologique-religieuse avec des desseins hégémoniques. On est loin du narratif sur l’activité d’associations influencées à distance par des services de renseignement des pays maghrébins qui avait prévalu durant cinq décennies.

Un constat s’invite dans l’analyse : l’existence d’une allégeance confuse. Si l’appartenance aux pays d’origine est clamée sans détours, le comportement de la plupart est orienté vers le Moyen-Orient où l’on découvre une association dans le sens de la victimisation entre la situation dans cette région tumultueuse et le Maghreb. Cette allégeance confuse est accentuée en fonction de l’évolution de la conscience politique et de l’impact du gap entre les générations.

Si durant les années 1960-1990 les idées de gauche l’emportaient dans le débat identitaire, les années 2000 ont vu l’ascendance d’idées à dimension religieuse doctrinale (sunnisme vs chiisme ; islam radical vs islam modéré ; courants libéraux vs nostalgiques de la gauche révolutionnaire, etc.).

Cette confusion n’aurait pas attiré l’attention des observateurs si elle n’avait pas été attisée dans le débat global sur l’échiquier de la pensée libérale, de la pensée social-démocrate et du socialisme éclairé. Le regain d’influence de l’Église et la montée en puissance des courants posant la question du genre sur la base de nouveaux critères animent le débat sur l’identité multiple à connotation existentielle.

Les voix de la contestation s’amplifient grâce aux nouvelles technologies de l’information et brassent large. Entrent dans ce spectre les vociférations et les appels à la levée du blocus contre Gaza. Elles expriment la prolifération des positions politiques et des engagements moraux en faveur des causes dites justes.

Tant et si vrai que quand la flottille transportant des militants en provenance de plusieurs pays et naviguant vers Gaza est interceptée par la marine israélienne, le militantisme prend un coup de vieux. Les militants sont confrontés à la réalité de la géopolitique qui leur fait réaliser le gouffre qui existe entre le virtuel et le réel. Et c’est dans le même registre que s’inscrivent les manifestations de Gen212 au Maroc.

Et coup de théâtre, voilà que des militants transnationaux entrent en scène. Tawakol Karman, militante yéménite membre du parti islamique Al-Islah, récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2011, qui s’emmêle les pinceaux. Elle utilise des termes surréalistes pour exprimer son soutien aux manifestants marocains de la Genz212 allant jusqu’à appeler à la déstabilisation du Maroc.

Kamran rappelle le comportement de ces militants tiers-mondistes qui se la coulent douce dans les quatre coins du monde par le simple fait d’avoir été au départ de véritables défenseurs des droits de l’Homme avant de finir récupérés par des intérêts diffus qui les emploient au gré de leur agenda politique et stratégique.

Tawakol fait partie de ces militants qui embarquent sur toute embarcation des droits de l’homme sans prendre les précautions d’usage (Hami, Les moussemards aux abois, Médias24, 22/09/2025).

Kamran n’est pas la seule. Aurait-elle tort d’exprimer son soutien ? Loin s’en faut. Cependant, elle a le mérite d’inviter le public à être plus vigilant pour faire la distinction entre le réel et le virtuel ; entre la défense des causes justes et les risques de manipulation ; entre le souci d’introduire des réformes et la propension à tout remettre en cause sans stratégie de sortie.

Et sans transition aucune, on se trouve coincé dans l’éternel dilemme de la détermination des liens et les lignes de démarcation entre le national et le transnational. Le virtuel qui dissout les spécificités et traverse les frontières est un motif pour poser des questions sérieuses et légitimes sur l’apport de la manipulation.

Le virtuel est un espace où circulent toutes sortes d’agendas. Et c’est là où le mouvement GenZ 212 pèche par trop d’optimisme quand certaines mouvances très actives en son sein passent des revendications sociales légitimes à des revendications plus corsées – et surtout irréalistes.

Sans sous-estimer la capacité et le degré de maturité des initiateurs du mouvement, le fait que la génération Z soit cosmopolite interpelle les observateurs avérés.

La manière dont les textes partagés  par GenZ 212 sont rédigés porte à croire que l’ossature et la substance sont l’œuvre de mains invisibles qui veulent transformer des revendications sociales en une confrontation entre le Maroc et l’institution monarchique.

Dans le cas marocain, il est tout à fait sidérant de constater que depuis des mois, le Maroc fait l’objet d’une campagne de dénigrement hallucinante. Des articles commandés, des shows orchestrés et des pages sponsorisées, même sur la plateforme Discord, et des dépassements qui frisent l’absurde.

Profitant de l’espace des libertés que d’aucuns jugent plus prometteur que dans plusieurs pays en développement, des plumes et des voix sautent sur l’aubaine pour semer la zizanie. On met tout en œuvre pour bloquer l’élan des réformes et faire peur aux Marocains. Cela rappelle curieusement les cinq premières années de l’accession du Roi Mohammed VI au pouvoir. Des mises en garde vogue la galère ; des supputations sur une crise institutionnelle imaginaire.

La rumeur va s’amplifiant et ambitionne de porter un coup dur aux réformes, certes tortueuses – dépendant des circonstances et des priorités – mais prometteuses à long terme.

Légitimité des revendications, risque de manipulation

Le dilemme de la manipulation est nourri par l’impasse que connait la communication entre les générations. Toutefois, il serait une erreur mortelle de faire porter le chapeau à l’une ou l’autre génération. Il y a deux types de risques. D’une part, le risque d’entêtement des générations 1950-1990 et d’autre part, le risque des certitudes de la génération 2000 générées par un monde virtuel dans lequel l’anonymat cultive l’irresponsabilité et la platitude.

Les anciennes générations, notamment celle des années 1960-1970, se rendent compte que les temps ont changé et qu’il faut lâcher du lest. Toutefois, elles se heurtent à l’hégémonie des technologies de l’information qui sacralisent le virtuel. Or, ce dernier, par la force des choses, fausse les calculs politiques les plus cartésiens et brouille les projections les mieux réfléchies.

C’est comme pour la gastronomie et l’art culinaire. Les chefs sont nombreux, mais les artistes d’entre eux se comptent sur le bout des doigts. Les agitations, les troubles et les prémisses de changements structurels annoncent des lendemains qui, sans lucidité, réalisme et responsabilité, peuvent faire durer le temps des attentes.

En somme, des conclusions s’imposent : Un, Tony Shalhoub va certainement nous épater comme il l’avait fait dans la série "Monk, 2002". Ce n’est pas pour autant que les Arabes américains vont se départir de leur double allégeance en favorisant celle qu’ils démontrent à l’égard des Etats-Unis.

Deux, on assistera encore à de longs épisodes de violence dans les territoires palestiniens et au Moyen-Orient, d’une manière générale, car les objectifs des parties en conflit sont diamétralement opposés et les intérêts des acteurs extrarégionaux ne militent pas dans le sens de la paix et de la stabilité.

Trois, le jeu des proxys continuera. Certes on s’est débarrassé de ceux qui commençaient à gêner, mais on en a créé d’autres, y compris par l’introduction des intrus au sein de la génération Z et l'exploitation de sa propension à tout remettre en cause. Le paradigme du désordre créatif est toujours l’option privilégiée, et ce n’est pas un hasard que GenZ utilise le jeu de plateforme Disorder.

Quatre, il est sidérant de constater que des manifestations de la génération Z ont eu lieu au Népal, à Madagascar, aux États-Unis, au Kenya, en Indonésie, au Timor oriental, au Bangladesh, etc., et c’est seulement sur le Maroc que les caméras ont été braquées. Tant mieux, le processus démocratique n’en sortira que plus renforcé.

Cinq, les instigateurs ou les acteurs qui ont sauté sur l’occasion, ambitionnaient de créer la zizanie au moment où la question des provinces du Sud est sur la voie de sa résolution dans le cadre de la souveraineté du Maroc à travers le plan d’autonomie proposé depuis 2007.

Six, des propositions fusent quant à la manière d’ouvrir des canaux de dialogue avec les jeunes. Une annonce audacieuse. Elle consiste en la création d’un parti politique de jeunes. L’argument est simple : puisque les jeunes ne trouvent pas d’interlocuteurs qui les comprennent au sein des formations politiques traditionnelles, qui les empêcherait de se prendre en charge et d’exprimer leurs doléances de manière indépendante ?

Sept, l’idée de la création d’un parti de jeunes est séduisante, mais elle risque d’être un creuset où toutes sortes de tendances et de courants dichotomiques cohabitent au départ pour finir dans un théâtre où la cacophonie serait le seul acquis. Elle peut ressembler aux différentes expériences passées à l’étranger (les néoconservateurs aux États-Unis, les coalitions d’extrême-droite et d’extrême-gauche en Europe occidentale).

Elle rappellerait des expériences passées au Maroc : le Front de défense des institutions constitutionnelles FDIC-1963 ; la Koutla premier format-1970 ; la Koutla deuxième format-1992 ; l’association Maroc 2020 lancée en 2001, qui se transforme en parti politique, Alliance des libertés en 2002 et rejoint, plus tard, le Parti Authenticité et Modernité ; la Coalition autour du Mouvement populaire-2007 ; le Mouvement pour tous les démocrates-2008, etc.

Huit, encore plus séduisante serait l’idée que les jeunes inféodés aux différentes formations politiques puissent créer un forum ouvert où ils peuvent discuter des questions qui les intéressent et qui ne sont pas prises en compte par leurs bureaux politiques ou les parlements des partis.

Neuf, quelles seraient les priorités maintenant que des revendications claires ont été formulées ? Poursuite des réformes selon le calendrier établi avec des ajustements imposés par la force des choses ? Interrogation sur la problématique de la circulation des élites ? La mise en œuvre des décisions prises dans l’esprit et la lettre des institutions constitutionnelles dédiées à la jeunesse ? La fédération des efforts déjà consentis visant les mêmes objectifs, etc.?

Des questions légitimes qui balisent le terrain pour une réflexion plus profonde autour d’un plat de résistance, croustillant et cuit à petit feu pour joindre l’utile à l’agréable. Une sorte de Breaking Bread à la marocaine.

En attendant, rien n’empêche de répéter le refrain de la chanson "Heaven Is Closed, 2018" de Willy Nelson: Heaven is closed and hell’s overcrowded/So I think I’ll stay where I am/ I hear someone callin’, “Come in from the craziness’’/But there ain’t nobody around/ Heaven is closed and hell’s overcrowded/So I think I’ll stay where I am.

Par
Le 12 octobre 2025 à 12h58

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