Yasmine Chami
Agrégée de sciences sociales - Écrivain Actes SudGaza ou la nuit humaine
Ce qui se passe à Gaza nous laisse comme des orphelins dans une nuit si noire que nul chemin ne peut être distingué. La nuit de l’humanité elle-même.
Ce matin, sur Instagram, le visage et le corps menu d'un enfant vivant, sa voix, face à l'homme adulte qui tente de le consoler. Ses parents sont vivants. Il a de la chance. C'est ce que l'homme qui sait qu'il va mourir peut-être ce jour tente de lui dire sur un ton apaisant, avec une voix tendre et chaude, plus vivante que toute la mort qui rôde partout, sous les décombres qu'il faut enjamber où sont ensevelis les familles, dans le ciel vrombissant de drones, jour et nuit, ciblant le peuple de Gaza.
Mais l'enfant pleure obstinément. Sa sœur, toute petite encore, six ans, est restée au Nord, chez un oncle, il n'a pas entendu le son de sa voix depuis trois semaines. Il a peur. Que lui est il arrivé ?
L’homme tente un geste, il approche sa main du bras de l'enfant et s'arrête. À la lisière de la paume, le long de l'avant-bras frêle, se détachent le nom et le prénom de l'enfant écrits à l'encre bleue. Comme des veines courant sur la peau fine en un entrelacs heurté, le nom et le prénom de l’enfant dont les yeux rougis fixent l'adulte soudain désarmé.
C'est à présent l’enfant qui console l’adulte, l'homme au regard profond qui se dérobe, et il explique d'une voix ferme : « Mes parents ont écrit sur mon bras ces lettres pour pouvoir me reconnaître et m’enterrer si je suis tué aujourd’hui ou demain… ou un autre jour. Ma mère pleure tous les jours parce qu'en partant, elle n’a pas pu le faire pour ma petite sœur Aya. »
Gaza, la terre où les mères craignent de ne pouvoir enterrer leurs enfants lorsqu'ils seront tués… Où les pères pleurent leurs enfants perdus sous les décombres, dans les charniers, démembrés, méconnaissables, la terre où il faut écrire le nom de son enfant sur son avant-bras, imaginer sa mort pendant qu'il est vivant pour un jour espérer l’enterrer comme un humain.
Gaza est devenue la nuit de notre humanité.
Une plaie inguérissable dans nos cœurs.
Une faille insondable pour nos consciences.
Gaza et ses enfants aux bras tatoués prêts à mourir.
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