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Richard Dobbs

Gérer une époque de bouleversements

NEW YORK – Les prédictions audacieuses fondées sur l’intuition sont rarement justes. Margaret Thatcher, alors qu’elle était ministre de l’Éducation, a pronostiqué en 1973 que le Royaume-Uni n’aurait pas de femme Premier ministre de son vivant. Le président d’IBM, Thomas J. Watson, a déclaré en 1943 qu’il existait un « marché mondial pour peut-être cinq ordinateurs au plus ». Et à l’apparition des films parlants en 1927, l’un des patrons de la Warner Bros., Harry Warner, s’écria « Mais qui diable voudrait entendre des acteurs parler ? ».  

Le 12 juin 2015 à 17h47

A une époque où quatre forces majeures déstabilisent l’économie mondiale, chamboulant la plupart de nos suppositions, de telles conjectures à propos de l’avenir, basées sur les expériences passées, risquent d’être plus erronées encore. Chacun de ces quatre grands bouleversement est en soi une source de profonde transformation, et chacun amplifie les effets des autres, produisant des évolutions fondamentales et imprévisibles d’une ampleur sans précédent – et qui prouveront la fausseté de nos intuitions.

Le premier grand bouleversement est le transfert de l’activité économique aux cités des marchés émergents. En l’an 2000 seulement, 95% des entreprises mondiales figurant dans la liste du Fortune Global 500 étaient basées dans les économies avancées. D’ici 2025, près de la moitié seront basées dans des économies émergentes, et la Chine en abritera plus que les États-Unis ou l’Europe.

Les cités sont à l’avant-garde de ce mouvement. Entre 2010 et 2025, près de la moitié du PIB mondial proviendra de 440 villes environ des pays émergents, pour la plupart inconnues des entrepreneurs occidentaux, comme Tianjin, une ville au sud-est de Beijing dans le PIB est pratiquement équivalant à celui de Stockholm. A l’horizon 2025, son PIB pourrait être le même que celui de l’ensemble de la Suède.

Le second bouleversement majeur est l’accélération des changements technologiques. Si la technologie a toujours été à l’origine de profondes évolutions, son impact est aujourd’hui omniprésent et les technologies mobiles et numériques sont adoptées à un rythme sans précédent. Il a fallu plus de 50 ans après l’invention du téléphone pour que la moitié des foyers américains en soient équipés, mais seulement 20 ans pour que l’utilisation des téléphones portables passe de 3%de la population mondiale à plus des deux tiers. En 2006, Facebook comptait six millions d’utilisateurs, contre 1,4 milliard aujourd’hui.

L’internet mobile présente une promesse de progrès économique pour des milliards de citoyens des pays émergent, et à une rapidité auparavant inimaginable. Et il donne une plus grande chance aux jeunes entreprises de concurrencer les sociétés établies. Mais le changement technologique comporte également des risques, en particulier pour les travailleurs qui perdent leur emploi au profit de l’informatisation ou qui n’ont pas les compétences nécessaires pour être employés dans des secteurs de pointe.

Le troisième bouleversement est d’ordre démographique. Pour la première fois depuis des siècles, la population mondiale semble se stabiliser. En fait, le vieillissement de la population, perceptible dans le monde développé depuis un certain temps, affecte aujourd’hui la Chine et devrait bientôt gagner l’Amérique latine.

Il y a trente ans, seuls quelques rares pays, abritant une proportion restreinte de la population mondiale, avaient un taux de fécondité inférieur au seuil de renouvellement de 2,1 enfants par femme. En 2013, près de 60% de la population mondiale vivaient dans des pays ayant un taux de fertilité inférieur au taux de renouvellement. A mesure que les personnes âgées deviennent plus nombreuses que les personnes en âge de travailler, les pressions exercées sur la population active augmentent et les recettes fiscales, nécessaires au service de la dette des gouvernements, au fonctionnement des services publics et au versement des retraites, diminuent.

Le dernier bouleversement est l’interconnexion croissante des relations mondiales, avec des flux transfrontaliers toujours plus importants des biens, des capitaux, des personnes et de l’information. Il n’y a pas si longtemps, les liaisons internationales concernaient surtout les principaux centres d’échanges d’Europe et d’Amérique du Nord ; aujourd’hui, le réseau mondial est complexe et tentaculaire. Les flux de capitaux entre les économies émergentes ont doublé en dix ans seulement et plus d’un milliard d’individus ont franchi les frontières en 2009, soit cinq fois plus qu’en 1980.

Face aux défis résultants de ces bouleversements – une masse de nouveaux concurrents inattendus, une volatilité issue de lieux lointains et la disparition des emplois localement – les travailleurs comme les entreprises rencontrent déjà de sérieuses difficultés. Bien entendu, cette interconnexion présente également des occasions importantes ; mais un penchant implicitement favorable aux choses familières empêche les travailleurs, les entreprises et même les gouvernements à en tirer pleinement parti.

Ce constat vaut en particulier pour les entreprises. Selon des recherches menées par le cabinet de conseil McKinsey entre 1990 et 2005, les sociétés américaines ont presque toujours affecté leurs ressources en se référant à des débouchés passés, et non futurs. Les entreprises qui succombent à cette forme d’inertie couleront, au lieu de voguer, dans la nouvelle économie mondiale.

Certaines entreprises s’adapteront toutefois, profitant d’occasions sans précédent pour préserver leur souplesse. Par exemple, au lieu de construire un nouveau siège, de louer des bureaux ou un magasin, ou de racheter un restaurant – qui nécessite traditionnellement des investissements importants – elles pourraient ouvrir des bureaux satellites, créer une boutique en ligne ou ouvrir un camion restaurant. La flexibilité et la capacité à répondre à la demande feront le succès de ces entreprises.

Le rythme et l’ampleur de la transformation économique actuelle sont certes intimidants. Mais il existe aussi de nombreuses raisons d’être optimiste. Les inégalités ont peut-être augmenté au sein des pays, mais elles ont radicalement diminués entres les pays mêmes. Près d’un milliard d’individus sont sortis de l’extrême pauvreté entre 1990 et 2010 ; trois milliards de plus rejoindront la classe moyenne au cours des deux prochaines décennies.

En 1930, au plus fort de la Grande Dépression, John Maynard Keynes avait déclaré que le niveau de vie dans les «économies en expansion» augmenterait de 4 à 8 fois dans les cents prochaines années. Sa prédiction, qui était considérée comme béatement optimiste, s’est révélée être juste, et la progression du niveau de vie devrait se situer plutôt dans la fourchette supérieure.

Keynes, contrairement à nombre de ses contemporains, était conscient des forces à l’œuvre au sein de l’économie, capable d’ajuster sa réflexion et surtout, ne craignait pas d’être optimiste. Nous devrions faire de même.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 12 juin 2015 à 17h47

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