Hégémonie : Œil nocturne, étoiles filantes
La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, la guerre entre la Russie et l’Ukraine, les différentes guerres oubliées dans les quatre coins du monde, la guerre israélo-arabe, les interventions des forces de maintien de la paix dépendantes des organisations étatiques régionales sont qualifiées de comportements hégémoniques condamnables.
On assiste à une avalanche de critiques ici et là. Grâce aux réseaux sociaux, des personnalités de renom dénoncent ce qu’elles appellent une violation du droit international ou un mépris à l’égard des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. En somme, le terme hégémonie revient à tout bout de champ et interpelle experts et profanes à la fois.
‘’Hégémonie !’’. Un terme qui s'invite dans les discussions entre géopoliticiens de quelque bord qu'ils puissent être. Il est utilisé pour décrire les rapports de force entre acteurs étatiques. Il dénonce une situation dans laquelle l'asymétrie est une réalité tangible.
L’hégémonie relance le débat sur les paradigmes de la dépendance, de l'interdépendance, de l'indépendance conditionnelle et de l’interdépendance unilatérale. Ces paradigmes dont la signification évolue en fonction de la capacité des acteurs en présence à subir, à résister et à s'adapter.
Il semblerait que les observateurs avertis se sentent à l'aise en procédant à la catégorisation des phénomènes observés. Ils cherchent toujours à en avoir le cœur net. D'autres restent conditionnés par des préférences idéologiques.
La signification et la portée du terme "hégémonie" sont assimilées en fonction de l'orientation voulue par celui qui cherche à faire valoir un choix par la référence à une situation politique, stratégique et diplomatique donnée.
L'hégémonie est utilisée dans la littérature de gauche pour décrire un rapport inégalitaire entre deux parties ou plus. La partie dominatrice impose ses choix. Elle le fait sous la contrainte physique ou morale qu'elle exerce sur l'autre partie. Celle-ci doit s'accommoder d'une intention égalitaire future au gré du bon vouloir de la première partie. Une telle projection est visible quand des enjeux globaux nécessitent de calmer le jeu avec les partenaires en situation d'asymétrie flagrante.
Définition multifacette, ambiguïté à la carte
L'hégémonie peut prendre plusieurs formes. Premièrement, l'hégémonie peut signifier une intervention directe dans les affaires internes d'un autre État. L'intervention est justifiée par des considérations dites morales. Elle peut être avancée pour mettre fin à une guerre civile qui frôle ou débouche sur un génocide insupportable. Deux cas retiennent l'attention.
D'une part, la guerre civile somalienne (1986-1991). On y assiste à l’effondrement de l’État, l’exacerbation des luttes claniques, et l’exode des populations donnant lieu à des scènes de famine insupportables.
La guerre civile somalienne a des ramifications dans la sous-région datant des guerres de sécession et d’indépendance unilatérale impliquant la Somalie et l’Éthiopie. Une intervention internationale est requise. Elle est justifiée par le droit d’ingérence humanitaire.
D'autre part, la guerre civile au Rwanda (1990-1994), dont la phase la plus sombre est le génocide des Tutsis par les Hutus, à la suite de l’échec de la mise en œuvre des accords d’Arusha (1993). Bien que le nettoyage ethnique remonte à des décennies, l’implication de certaines puissances étrangères dans la guerre civile complique la situation.
La communauté internationale a laissé faire avant que l'opinion publique internationale ne se réveille pour obliger les grandes puissances et les puissances intermédiaires à prendre leurs responsabilités pour tenter d'y mettre fin. L'appellation prisée a été "le droit d'ingérence humanitaire", déjà citée plus haut, qui est une expression qui pue le cynisme et l'hypocrisie.
Cependant, ce droit d'ingérence humanitaire n'a pas été mis en avant pour anticiper et prévenir les massacres de Srebrenica (1995) en Bosnie-Herzégovine. Il a été encore moins dans les territoires palestiniens au lendemain du 7 octobre 2023. La stigmatisation des parties en conflit est secondaire dans ce cas précis car ce qui choque, c'est le silence de certains pays occidentaux dont l’intervention avait été saluée lors de la guerre civile somalienne.
Deuxièmement, l'hégémonie en tant qu'instrument de changement de régime. Cela peut prendre deux formes. D'une part, l'utilisation des proxies à travers des coups d'État militaires. D'autre part, l'intervention militaire directe. Selon la préférence idéologique, les deux formes sont taxées d'ingérence impérialiste ou d'ingérence révolutionnaire.
Les cas les plus flagrants à citer sont : Un : les chevauchées modernes du mercenaire Bob Denard (1929-2007) qui a servi comme auxiliaire indirect de la Françafrique sous la houlette de Jacques Foccart (1913-1997) en exécution de la vision africaine échafaudée par François Mitterrand. Bob Denard parvient même à occuper le poste de chef d’État et à diriger à deux reprises les îles Comores.
Deux : les interventions des États-Unis au Nicaragua (1909-1933 et 1980) respectivement pour contrecarrer l'influence européenne et pour déloger les Sandinistes. De même que l'intervention américaine au Guatemala (opération PBSuccess, 1954) pour renverser Jacobo Arbenz et mettre fin à la progression communiste dans le pays.
Trois : les différentes interventions de l'Union soviétique. En l’occurrence à Prague (janvier-août 1968) pour mettre en échec les réformes relativement libérales introduites au sein du Parti communiste tchécoslovaque par Alexander Dubcek et à Budapest (octobre-novembre 1956) pour venir en aide au Parti communiste hongrois ébranlé par la révolte populaire.
Par ailleurs, l'intervention de la Russie en Géorgie (2008) dans la foulée du rapprochement de certaines républiques du Caucase du Sud avec l’Union européenne et la montée d’un cran de la géopolitique des hydrocarbures. Cette intervention a encouragé l'indépendance unilatérale de l'Abkhazie et de l’Ossétie du Sud.
Préférences idéologiques, comportements aléatoires
Troisièmement, l'hégémonie associée à l'irrédentisme. Cette association prête à confusion mais, là aussi, elle dépend des préférences idéologiques et politiques des acteurs concernés. L'irrédentisme a été fréquemment utilisé dans des cercles de décision en Occident au lendemain des indépendances africaines pour ne pas remettre en cause le tracé anarchique des frontières imposé par la Conférence de Berlin (1884-1885) sur le partage de l’Afrique.
L'objectif n'était pas la stabilité des pays nés à la faveur de la décolonisation imposée par les États-Unis, mais le maintien des privilèges des puissances coloniales. Ces dernières avaient un argument de tonnerre : la signature des traités d'indépendance qui garantissent ces privilèges. Le dictat hégémonique, dans ce cas, est indéniable.
Si bien que l'entrée en lice de pays demandant la rectification des erreurs coloniales et la rétrocession des territoires indûment acquis a été jugée irrédentiste et dangereuse pour la stabilité et la sécurité des nouveaux États.
Quatrièmement, l’hégémonie associée à la puissance asymétrique. Cette configuration peut leurrer à première vue. Car l'hégémonie présente un seul acteur qui impose sa loi. Si bien que l'asymétrie est décrite comme étant un fait banal, puisque les rapports de force apparents ne reflètent pas la réalité.
L'argument contraire défend une autre lecture. En effet, l'hégémonie associée à la puissance asymétrique désigne une situation dans laquelle l'acteur hégémonique impose l'ordre, même si cet ordre est inégalitaire. Cette configuration est défendue par certains observateurs pour justifier l'intervention sur un échiquier politique fragile et zigzagant.
L'idée est que la menace hégémonique peut entraîner l'accélération des réformes institutionnelles chez des acteurs récalcitrants à l'ouverture démocratique. Naturellement, cette opinion est véhiculée dans les cercles académiques en Occident.
Cinquièmement, l’hégémonie comme facteur d'équilibre de puissance dans des zones problèmes. Cette acceptation consolide la configuration précédente. L'intervention hégémonique d'une superpuissance ou d'une puissance intermédiaire serait inévitable pour que les tensions dans une zone réputée conflictuelle ne franchissent pas les limites fixées pour une gestion dynamique sans risque de création d'un chaos incontrôlable à moyen et long terme.
Sixièmement, l’hégémonie comme action préventive contre une escalade militaire plus dangereuse pour la paix. Il s'agit là d'une action plus cohérente que l'adoption d'une position de neutralité négative. Elle cherche à calmer les ardeurs d’un partenaire qui cherche à chercher des boucs émissaires dans le voisinage pour ne pas lâcher du lest sur l’échiquier politique intranational.
Septièmement, l'hégémonie-sous-traitance qui se vérifie présentement. La guerre entre l'Iran, les États-Unis et Israël fait que les concepts et les paradigmes s'entremêlent et déroutent les observateurs. La manière dont la guerre se déroule aura des conséquences incalculables sur les complexes sécuritaires régionaux. Si l'éventualité d'une guerre n'était pas écartée au début, l'ampleur qu'elle a prise a surpris tout le monde.
L'hégémonie sous-traitante a été confiée à Israël et à l'Iran respectivement depuis 1967 et 1980. Cependant, les deux pays ont voulu avoir plus de pouvoir à exercer dans le voisinage immédiat. C'est alors qu'ils ont commencé leurs efforts de neutralisation mutuelle. C'était sans compter avec leurs parrains, les États-Unis.
Sous-traitance et influence à distance
C'est ce qui fait croire à des diplomates, qui connaissent mieux les méandres de la géopolitique moyen-orientale, que la coopération entre Tel-Aviv et Téhéran s'exerçait indirectement dans des pays comme la Syrie, l'Irak et les territoires palestiniens. Les agendas des deux pays convergeaient sur la question de l’affaiblissement de ces derniers pour contrôler le jeu dans la sous-région.
L'hégémonie sous-traitante a été fonctionnelle par agents interposés. La recomposition de l'échiquier stratégique régional du Moyen-Orient a fait surgir des prétendants à des rôles hégémoniques sur mesure. Une sorte d'épouvantail de service. L'Irak et l'Iran se sont prêtés à ce rôle pour finir écrasés dans des proportions déjà arrêtées par les acteurs majeurs qui tirent les ficelles de loin.
Huitièmement, l’hégémonie culturelle par la superposition et la confrontation des symboles religieux et idéologiques. Le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord y ont servi de terrains d'expérimentation. Les conséquences ont été désastreuses pour les uns et bénéfiques pour les autres. Les premiers ont cherché à réinventer leurs symboles sans réussite au bout de l'exercice. Les autres ont eu plus de chance car leurs référentiels doctrino-religieux étaient plus solides.
Neuvièmement, l'hégémonie par la pacification des espaces vitaux et l'établissement des zones de libre-échange asymétrique. D'où le souci du Canada et de l'Europe de se libérer de la prédominance américaine.
Dixièmement, l’hégémonie psychologique. Elle est utilisée pour la préparation à une guerre furtive. Tous les moyens sont bons : l'intoxication, la diffamation et la démoralisation. Elle vise également à induire les observateurs neutres en erreur.
L’hégémonie psychologique est donc plus dangereuse, car elle cible les opinions publiques et ouvre une brèche dans les rangs des structures inféodées aux systèmes de prise de décisions stratégiques. On le constate à l'occasion de la guerre entre la Russie et l'Ukraine et entre les États-Unis, Israël d'une part et l'Iran d'autre part.
Des observateurs vont plus loin et considèrent l'intervention américaine contre l'Iran, le kidnapping de Maduro, le contrôle des passages maritimes et les convoitises sur le Groenland ou sur Cuba comme une stratégie de longue haleine qui vise indirectement la Chine.
En privant la Chine d'une bonne partie de ses approvisionnements en pétrole émanant du Venezuela et du Proche-Orient, les États-Unis ralentiront dans une certaine mesure l'essor économique de la Chine.
Comment expliquer la tendance hégémonique chez des acteurs étatiques, anciennes puissances et puissances émergentes ? Premièrement, l'impact de la structure mentale. Cette structure mentale traduit une culture politique qui fait croire aux acteurs concernés qu'ils sont habilités à avoir le monopole de la violence légitime.
Ces acteurs étatiques estiment que ce monopole peut (et doit) être utilisé à l'intérieur et à l'extérieur des frontières nationales. Il y va de l'intérêt national et de la nécessité de la cohésion sociale et de la solidarité idéologique en dehors des frontières.
Deuxièmement, l'oscillation entre l'impératif du compromis et l'obligation de la compromission afin d'éviter la soumission totale. Le processus prend du temps pour justement gagner du temps et réfléchir à une stratégie de sortie moins coûteuse. Le vœu n'est pas toujours exaucé comme souhaité.
Troisièmement, la sacralisation de l'esprit du groupe individuel (deux ou trois personnes) et oligarchique (quatre personnes et plus) tant qu'il n'y a pas feu dans la demeure. Une fois qu'une crise sérieuse éclate, apparaissent alors des fissures dans la solidarité rituelle.
Cette fissure donne naissance à la constitution d'une passerelle entre les deux groupes. Cependant, dans la foulée, émerge un comportement qui tend vers la fragmentation temporaire. Il est causé par le souci de chaque composante de ne pas perdre sa marque de fabrique.
Les décisions prises sont remises en cause à tout bout de champ. La survie du groupe dépend alors de circonstances aléatoires qui permettent de remuer les eaux stagnantes et redessiner les contours d’une nouvelle division du travail, en attendant des lendemains meilleurs.
Quatrièmement, le monopole des oligarchies sous prétexte de sauver le pays et de renforcer sa sécurité. Ce prétexte renforce l'argument précédent, à savoir que le souci de conserver les intérêts personnels et oligarchiques nécessite de les rendre identiques à ceux de la grande majorité. Il n'est pas certain que cette majorité soit consultée sur ce qui serait son intérêt réel.
Les critiques contre le comportement hégémonique des individus et des groupes sont abondantes. Elles ne diffèrent pas de celles qui défendent les positions contraires. L'une des critiques les plus répandues est celle qui dit que l'hégémonie des acteurs étatiques est contraire au droit international. Le droit international n'est pas respecté.
Si la critique émanait d'autres acteurs étatiques victimes de l'hégémonie, elle serait justifiée. Or, cette critique vient d'acteurs étatiques dont le registre en matière de respect du droit international regorge de scandales. Ils ont utilisé le droit international pour défendre leurs intérêts jugés hégémoniques en leur temps par la communauté internationale. C'est cette hypocrisie qui dresse les cheveux des observateurs avertis.
À cet argument tiré par les cheveux, il y a également l'ajout de celui du droit et du devoir légitimes qu'avancent les acteurs étatiques victimes de comportements hégémoniques. Les uns se fondent sur l'article 51 de la Charte des Nations unies ; les autres sur le droit de poursuite. La plupart s'en balancent pour rejeter tout en bloc et s'enfermer dans une seule logique : la leur. Cette logique consiste en la justification d'une chose et de son contraire.
Si le souci des défenseurs du droit international est de le voir respecté dans les relations internationales, y compris lors du déclenchement des guerres, ils n'en restent pas moins muets sur les dispositions des accords de défense bilatéraux et multilatéraux. Ces dispositions peuvent contenir des clauses secrètes qui conditionnent le comportement en temps de guerre.
Si bien qu'il faut se garder des généralisations quand il s'agit de débattre de l'hégémonie en l'associant à la rhétorique des guerres justes et des guerres injustes. De même qu'il faut faire la distinction entre les alliances forcées et les alliances par nécessité ; les deux vident l'acception de l'hégémonie de sa substance.
En somme, la défense du droit international et du droit et du devoir légitime se fait à la carte. Elle rappelle "En attendant Godot", pièce de théâtre de Samuel Beckett publiée en 1952. La perception de la vie (et donc de la politique et de la diplomatie en ce qui nous concerne) comme le verre à moitié vide, à moitié plein.
Un mélange de phobie, de cynisme et d’hypocrisie. L’hégémonie est une recette que chacun mijote à la cadence de son appétit sans se soucier si le voisin a quelque chose à se mettre sous la dent.
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