Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Hors salles et hors sol
Le visionnage du film dans la salle a quasiment disparu de la consommation culturelle chez les jeunes du fait de la disparition même des espaces de projection, rappelle Abdallah-Najib Refaïf, qui invite les institutions et les politiques publiques, entre autres, à "inscrire le cinéma dans une configuration socioculturelle saine et féconde".
On a tous des souvenirs plus ou moins flous du premier film visionné durant l’enfance. Bien sûr, la mémoire de chaque génération se distingue par le genre en vogue de son époque, les salles où il a été projeté et les conditions ou l’ambiance du moment et du déroulement de ce visionnage. Le cinéma, contrairement aux autres expressions audiovisuelles qui fabriquent de l’oubli, produit, lui, des souvenirs, une certaine fantasmagorie mémorielle et, chez certains, une vocation. Voilà sans doute pourquoi la nouvelle génération de cinéastes du pays entretient avec le cinématographe une relation, disons particulière.
Le visionnage du film dans la salle a quasiment disparu de la consommation culturelle chez les jeunes du fait de la disparition même des espaces de projection. Les chiffres officiels traduisent cette carence : en 1990, le pays comptait 225 salles et un peu moins de 150 en 2000. Même si, depuis, quelques rares et riches multiplex sont venus renforcer le parc, on peut dire qu’une génération a biberonné aux DVD piratés ou partiellement à la télé et sa programmation de films commerciaux ou de téléfilms plus ou moins aboutis. Tels seront donc leur maigre viatique cinématographique et l’insoutenable légèreté de leur baluchon culturel. Dans le même temps, l’activité des cinéclubs, très dynamique jusqu’aux années 80, a été arrêtée, alors que l’offre de formation académique n’a démarré que tardivement et modestement.
Il n’est nullement ici dans l’intention du chroniqueur de verser dans une quelconque et hâtive anthropologie de la culture au Maroc pour démontrer le moment de rupture entre le cinéma d’hier et celui d’aujourd’hui. Le cinéma lui-même étant un art jeune d’à peine un peu plus d’un siècle, il l’est encore plus ici puisque les premiers films marocains datent seulement de la fin des années 60. Nous sommes donc dans l’enfance d’un art venu, craignait-on dès son invention, détrôner le théâtre et qui a fait la synthèse des autres expressions artistiques qui l’avaient précédé.
Le cinéma, un art, une industrie
Septième du nombre, comme on le désigne, il est vite passé au stade de l’industrie. "Le cinéma est un art, disait Malraux ; par ailleurs, c’est une industrie." C’est précisément ce "par ailleurs" projetant le cinéma dans le champ de l’industrie qui a fait tenir ses propos pessimistes à l’excellent et exigeant cinéaste espagnol de 83 ans, Victor Erice, dans un entretien au journal Le Monde du 16 août 2023 : "Depuis que cet art a dépassé les cent ans, je me suis fait cette réflexion : le cinéma n’aura plus jamais l’âge d’un homme, il a dépassé ce cycle-là. Alors qu’il se présente toujours comme un art jeune, nous assistons à son vieillissement prématuré, plus rapide que pour la littérature, la peinture ou la musique parce qu’il est le fruit de l’ère technique."
De telles vaticinations crépusculaires sont compréhensibles de la part d’un cinéaste qui a vu son premier film, tel qu’il s’en souvient, en… 1946 et, cela va de soi, dans une salle de cinéma. Mais peuvent-elles résister à une analyse historique de la transformation du cinématographe en tant que "façon neuve d’écrire, donc de sentir", comme l’écrivait Robert Bresson dans ses fameuses notes ? Aujourd’hui, si d’autres cinéastes, un peu partout à travers le monde, ne prédisent pas la disparition de leur profession, ils ne s’inquiètent pas moins du danger qui la menace de la part des "plates-formes" qui détournent leur public ou des blockbusters américains qui squattent les salles et produisent des "formes plates" et abrutissantes
Qu’en est-il du côté de chez nous et de nos cinéastes, notamment la nouvelle génération, biberonnée aux DVD ou surgie spontanément, alors que l’histoire du cinéma mondial se trouve à un tournant qui engage son avenir ? S’il faut beaucoup d’histoires pour faire un peu de littérature, comme l’affirmait Gide, il en faudrait autant aussi pour faire un peu de cinéma. Or notre histoire est courte en la matière, et si les institutions, les politiques publiques, les salles, les cinéclubs, les festivals, les centres de formation et d’autres acteurs du secteur ne jouent pas leur rôle afin d’inscrire le cinéma dans une configuration socioculturelle saine et féconde, on demeurera coincé entre deux mondes, c’est-à-dire entre l’art et l’industrie. Autant dire dans un nulle part où naissent et meurent des films, bons ou navets, mais hors salles et hors sol…
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