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Il était une fois la Françafrique

Le président français effectue une visite au Maroc alors que la France s’apprête à revoir de fond en comble ses relations avec l’ensemble des pays africains francophones. Il y a quelques jours, l’Élysée a convoqué un conseil de défense pour examiner les recommandations du rapport de l’envoyé spécial du président, dont la mission qui lui a été assignée est de repenser toute la stratégie militaire française en Afrique.

Le 28 octobre 2024 à 14h01

D’après les premières révélations de ce rapport, c’est une nouvelle ère qui s’annonce dans les relations franco-africaines par la transformation des installations militaires françaises. Les camps militaires de Gaulle à Libreville, de Ouakam à Dakar et du Port Bouet à Abidjan ne rempliront plus les tâches qui leur étaient dévolues par le passé, à savoir maintenir des pouvoirs en place et s’immiscer dans les affaires intérieures des pays africains. Macron, déterminé à mettre fin à la Françafique, ne peut arriver à cette fin qu’avec un partenaire africain solide comme le Maroc.

La Françafrique, un handicap.

Depuis bien longtemps le concept Françafrique fût lourd à porter pour la diplomatie française. Il est devenu en soi une accusation permanente pour toute la politique menée sur le continent africain par Paris, depuis la fin de la colonisation française à nos jours. C’est une expression devenue connotée et péjorative, qui désigne les relations déséquilibrées et hégémoniques entre la France et ses anciennes colonies africaines.

Ce terme fût également utilisé à ses débuts pour décrire la politique française qui devait s’appuyer sur une forme renouvelée des liens politiques, économiques et culturels. C’est le journaliste français Jean Piot qui proposa dans un article paru au quotidien l’Aurore du 6 juin 1945, la création de la Françafrique, un système comparable à celui du Commonwealth. Ce terme, dans le sens au départ était neutre, s’est transformé avec le temps en un concept d’analyse et de critique de la politique française a l’égard de l’Afrique.

C’est à partir des années soixante du siècle dernier, que ce néologisme s’est popularisé pour devenir péjoratif et décrire toutes les dérives politiques à vouloir renverser les régimes africains récalcitrants, ou à camoufler les divers scandales économiques comme ceux des compagnies d’exploitations pétrolières et minières. Le soutien affiché par Paris aux dictateurs pour pérenniser les intérêts français, a terni définitivement l’image des relations franco-africaines.

Depuis ses débuts, l’une des raisons de l’échec de la Françafrique fût la conception de cette politique en dehors du ministère des Affaires étrangères. La cellule africaine de l’Elysée, longtemps dirigée par Jacques Foccart, à côté du président Charles de Gaulle, menait ses activités secrètes sur un mode discrétionnaire et largement occulte. Les diplomates du Quai d’Orsay, ainsi que ceux postés dans les ambassades en Afrique, étaient marginalisés et peu consultés. À quelques exceptions près, ils ne faisaient que de la figuration.

Foccart le fondateur de la Françafrique.

Jacques Foccart, secrétaire général de l’Élysée chargé des Affaires africaines, resté actif jusqu’à sa mort en 1997, a façonné les relations franco-africaines. Il s’est affirmé comme l’indispensable Monsieur Afrique du gaullisme. Un serviteur efficace qui agissait dans l’ombre du général comme du président Pompidou et ceux qui sont venus après eux. Face aux jeunes chefs d’État africains, sans expérience et dépourvus de tout, il agissait sans état d'âme pour soutenir les uns et déstabiliser les autres pour servir les seuls intérêts français.

Foccart ne laissait de place à personne, et en raison de sa proximité avec les présidents, il écrasait tous les autres responsables qui voulaient s’immiscer dans son domaine réservé. Il compartimentait à chacun de ses collaborateurs son périmètre et son domaine d’intervention. Le Quai d’Orsay, comme le ministère de la Coopération, étaient marginalisés et ne pouvaient que composer avec lui. Il disposait de surcroît de moyens financiers consistants et de la collaboration de toutes les administrations, y compris les services de renseignements.

Étant le seul ordonnateur, Foccart développa au fil des années, une politique de consolidation des rapports de dépendance entre l’hexagone et son pré-carré africain. Son leitmotiv était l’efficacité opérationnelle et l’obligation des résultats. C’est lui qui décidait de la politique de coopération entre Paris et les ex-colonies. Il affectait les enseignants et les volontaires français de service civil pour assurer les activités administratives. Il maintenait les bases militaires pour assurer la sécurité de ceux qui le servaient sur place afin de pérenniser les intérêts français.

Ce système a pu, pour un temps, garantir aux entreprises françaises l’exploitation des sous-sols africains, ainsi que de vastes débouchés pour leurs produits. La France a ainsi pu s’assurer un accès préférentiel aux marchés publics et aux matières stratégiques africains. Au-delà de ces intérêts économiques, l’objectif ultime était de garantir à la France son statut de puissance internationale acquis après la seconde guerre mondiale.

Foccart avait donc la main haute sur tout ce qui touche à l’Afrique en ce temps-là. Les audiences des chefs d’État africains passaient par lui, ainsi que les déplacements des responsables français en Afrique. Rien n’était laissé au hasard. On le qualifiait d’homme omnipotent parce qu’il avait un regard sur les nominations des ambassadeurs, la supervision des services de renseignements opérant sur le continent africain, et une implication directe dans la vie politique des États africains. C’est tout ce système qui a servi une fois qui se trouve actuellement inopérant.

Affaiblissement continu de la Françafrique

En dépit des efforts et de ce qu’apportaient les anciennes colonies à la France, l’aide au développement que réservait Paris diminuait par rapport à son PIB national. De 1,38% sous de Gaulle, il descend à 0,67% sous Pompidou et à 0,55% actuellement. Sous Giscard d’Estaing la Françafrique prend une tournure néocoloniale affichée au grand jour. C’est l’ère des interventions militaires directes et des affaires qui ont éclaboussé la république. L’intronisation de Bokassa 1er en république centrafricaine et les affaires du diamant, ont fait scandale à l’époque et ont été parmi les causes de l’échec de sa réélection.

Avec François Mitterrand, la doctrine Françafrique prend une nouvelle tournure. Très critiques vis-à-vis de ce système, les socialistes français subordonnaient de manière hautaine l’aide publique française à la démocratisation et au respect des droits de l’Homme. Plusieurs pays africains adoptent sous la pression des constitutions entérinant le multipartisme. Cependant, le système tel qu’instauré par Foccart perdurait comme par le passé. Les abus d’intervention directe continuaient, rendant difficile toute réforme de la Françafrique. L’assassinat en 1987 du président burkinabé Thomas Sankara en est le parfait exemple.

Le retour des gaullistes au pouvoir en 1995 sous la houlette de Jacques Chirac s’accompagnera à nouveau de la reprise de service de Monsieur Afrique en la personne de Foccart. Avec lui la Françafrique reprend encore plus de poids dans la vie politique française. L’enrichissement entre temps des dirigeants africains, en raison des découvertes pétrolières conséquentes, allait avoir un effet pervers sur la classe politique française elle-même, dont une partie sera à son tour corrompue par ce système qui génère beaucoup l’argent facile.

Corruption inversée

Plusieurs enquêtes et livres sur cette corruption inversée, du sud au nord de la vie politique française ont défrayé la chronique. Ce ne sont plus les Africains dont on achète le silence mais ce sont les dirigeants africains qui corrompent à leur tour la classe politique française. Le récent ouvrage de Robert Bourgi, héritier spirituel de Foccart, fourmille de détails sur ces imbrications et en dit long sur ces pratiques frauduleuses.

Dans cet opus, qui prend le titre de "Ils savent que je sais tout, ma vie en Françafrique", Bourgi témoigne, comme il dit, pour libérer sa conscience. Il révèle avec moults détails l’histoire de ces sacs remplis de devises qui atterrissaient chez certains responsables français cités par leurs noms dans le livre, et dont certains exercent toujours. Ce livre explique ouvertement ce qu’est devenue la Françafrique et met en relief l’absolue urgence de la réformer totalement.

Cette réforme serait difficile, mais pas insurmontable. Venir à bout de ce système anachronique et sclérosé ne serait pas une sinécure. Le rapport parlementaire sur la politique de la France en Afrique publié en décembre 2022 a fait un bon diagnostic et proposé des initiatives pour sa refonte. Il a pointé les incohérences du discours français à l’égard de l’Afrique, et le manque de lisibilité dans sa mise en œuvre. Il a aussi recommandé de mettre fin aux attitudes paternalistes pour fonder un partenariat sincère et respectueux des intérêts de toutes les parties.

C’est cette même ambition qu’affiche aussi le Maroc, qui se considère comme le trait d’union entre l’Afrique et l’Europe, pour instaurer des partenariats rénovés et fructueux entre pays africains qui puissent profiter à tous. Le Maroc et la France disposent d’atouts à faire prévaloir et peuvent conjointement renforcer leurs influences dans certains secteurs clés en Afrique tout en promouvant un développement inclusif pour l’Afrique.

Nos deux pays peuvent mener ensemble des projets de développement des infrastructures, d’éducation et de formation, et dans bien d’autres secteurs économiques dans un cadre gagnant-gagnant. Ces relations peuvent devenir un modèle de coopération Nord-Sud et Sud-Sud basé sur le respect des aspirations africaines, de la durabilité et du partage équitable des richesses. Les projets structurants sont conçus et en cours.

L’initiative Atlantique, le désenclavement du Sahel, le gazoduc Nigeria Europe, le port atlantique de Dakhla et la construction du tunnel de Gibraltar n’en sont que les prémisses. C’est en empruntant solidairement cette voie qu’il serait possible de faire muer définitivement la Françafrique vers un partenariat qui profite à tous et qui renforce notre sécurité collective.

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Le 28 octobre 2024 à 14h01

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