Anne-Marie Slaughter
Présidente et PDG de New AmericaImpliquer le monde sur la question syrienne
Une crise sécuritaire mondiale d’ampleur historique affecte aujourd’hui le Moyen-Orient, se propageant chaque jour un peu plus à mesure que des réfugiés quittent par millions la Syrie et l’Irak.
Cette crise ne touche plus seulement aujourd’hui le voisinage immédiat de la Syrie, en y épuisant les ressources et en y aggravant les tensions sociales et ethniques, mais intéresse désormais directement l’ensemble des membres permanents actuels du Conseil de sécurité, à l’exception de la Chine. L’heure est venue pour tous les pays prétendant à un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU – à savoir l’Allemagne, l’Inde, le Japon, le Brésil et l’Égypte – d’agir sur cette question.
Le désir d’aboutir à une entente politique susceptible de mettre un terme à la guerre civile syrienne est plus que palpable, la mise en forme de cette résolution restant en revanche ouverte au débat – ou à une aggravation du conflit. En effet, Russie et États-Unis s’observent actuellement l’un l’autre à la manière de combattants prêts à monter sur le ring, chacun soutenant différentes factions et s’efforçant de veiller à ce que ses alliés progressent dans le cadre de ce conflit aux acteurs multiples, ou à tout le moins conservent le terrain.
La nécessité d’une coopération plus large – et d’un appui de la part de l’ensemble du Conseil de sécurité de l’ONU – est incontestable. C’est la raison pour laquelle le Secrétaire d’État américain John Kerry discute avec les Russes, avec les Indiens et avec les Turcs afin de bâtir un soutien en faveur d’une nouvelle ronde de négociations internationales. De même, l’envoyé spécial de l’ONU et de la Ligue arabe, Staffan de Mistura, a créé plusieurs groupes de travail présidés par les Européens afin de "produire un cadre propice à des discussions entre le gouvernement syrien et l’opposition."
L'Allemagne s'implique déjà
L’existence d’une coalition d’États à ce jour non impliqués directement dans la crise pourrait considérablement faciliter l’émergence d’un accord de paix. Une telle coalition – intégrant par exemple l’Allemagne, l’Inde, le Japon, le Brésil et l’Égypte – pourrait en effet accroître la pression exercée sur le président Bachar el-Assad en faveur de négociations, en convaincant le président russe Vladimir Poutine que le monde entier observe étroitement ses efforts en direction d’un accord, et que son image de prestige est ainsi en jeu.
En outre, les membres de cette coalition pourraient persuader d’autres acteurs régionaux concernés de promouvoir une paix durable. L’Allemagne a par exemple d’ores et déjà admis que la seule solution durable aux flux de réfugiés vers l’Europe résidait dans l’élimination de la nécessité de fuir, et a ainsi entrepris plusieurs démarches.
Le ministre des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier s’est rendu en Turquie au mois de septembre afin de contribuer à la conclusion d’un accord visant le maintien des réfugiés en Turquie, en échange d’une réouverture des discussions concernant l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. De même, Volker Perthes, expert allemand en politique étrangère, préside l’un des groupes de travail de Mistura.
Il reste encore aux autres États à prendre des mesures, sachant qu’eux aussi sont extrêmement motivés – et qu’ils ont beaucoup à offrir.
L'Inde et le Japon y gagneraient économiquement
L’Inde – ainsi que le Pakistan – ont énormément à gagner dans le renforcement des relations commerciales, énergétiques et financières en Asie du Sud-Est. Depuis la signature de l’accord nucléaire iranien, l’Inde envisage de renouveler son projet de pipeline gazier Iran-Pakistan-Inde, avec la participation de la Chine et de la Russie. Or, un tel accomplissement demeurera impossible sans une résolution de la crise syrienne, et à défaut d’une décision de l’Iran consistant à cesser de soutenir le Hezbollah.
L’Inde partage une relation profonde avec l’Iran, sous-tendue par des liens ancestraux sur le plan culturel, social, politique et économique. L’Inde finance par exemple aujourd’hui la refonte d’un projet de port iranien à Chabahar, qui lui ouvrira un accès direct à l’Afghanistan. Ceci place l’Inde en solide position pour inciter l’Iran à faire pression sur Assad. De même, le pays a la possibilité d’exploiter ses relations avec la Russie – l’Inde demeurant un importateur majeur d’armes russes – pour contribuer à des avancées.
La contribution potentielle du Japon fait elle aussi intervenir l’Iran, auprès duquel le Japon entreprend depuis peu un approfondissement des relations – notamment en raison de sa dépendance à l’égard du pétrole et du gaz iranien. Ce mois-ci à Téhéran, les ministres des Affaires étrangères japonais et iranien ont convenu d’amorcer des négociations autour d’un traité bilatéral d’investissement. Le Japon souhaite également voir s’accélérer la mise en ouvre de l’accord nucléaire iranien, de manière à pouvoir tirer parti des opportunités commerciales que produira la levée des sanctions économiques imposées à la République islamique.
Mais si l’Iran entend véritablement rejoindre la communauté internationale, il va lui falloir jouer un rôle constructif dans sa région. Le Japon, qui aspire aujourd’hui à une présence plus importante sur la scène mondiale, ne doit pas hésiter à exprimer clairement cette nécessité. Aspect positif, l’intérêt que trouvent le Japon et l’Inde dans un processus de paix en Syrie pourrait conduire la Chine à jouer un rôle actif dans l’émergence d’une solution, plutôt qu’un rôle d’obstacle.
Le Brésil et l'Egypte ont d'importantes relations
Malgré la multitude de ses difficultés actuelles sur le plan intérieur, le Brésil peut lui aussi apporter son aide. Non seulement partage-t-il des relations non négligeables avec la Russie, mais il est également proche de la Turquie, comme l’a illustré l’effort fourni par les deux pays en 2010 afin d’aboutir à un accord avec l’Iran autour de son programme nucléaire.
En outre, le Brésil a présenté en 2011 un document de réflexion devant les Nations Unies, concernant la manière dont devraient se comporter les États souhaitant appliquer la fameuse "responsabilité de protéger". Le gouvernement syrien ayant plus que rempli le critère amorçant l’obligation d’intervenir de la communauté internationale – après avoir tué plusieurs dizaines de milliers de civils au moyen de bombes-barils et de gaz toxique – le Brésil pourrait désormais suggérer ce à quoi devrait ressembler une intervention respectueuse du principe de "protection responsable".
Enfin, l’Égypte – éternel candidat à un siège africain permanent ou tournant au sein d’un Conseil de sécurité réformé – entretient d’importantes relations dans toute la région, notamment avec l’Arabie Saoudite et d’autres pays du Golfe soutenant directement certains groupes de l’opposition syrienne. Le gouvernement du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qui a souligné la nécessité d’une résolution politique globale, soutient implicitement Assad, mais s’inquiète également profondément de la montée de l’État islamique. Les diplomates égyptiens sont par conséquent d’excellents candidats à l’exercice de pressions en direction d’un compromis.
Nombre des gouvernements de ces pays considèrent peut-être le conflit syrien comme trop éloigné pour pouvoir les affecter directement. Or, le leadership mondial ne signifie pas simplement jouir du prestige qui accompagne un pouvoir présumé.
La Charte de l’ONU exige des États qu’ils usent de leur puissance afin d’identifier "toute menace pour la paix, toute violation de la paix, ou tout acte d’agression", et de décider des mesures à entreprendre pour "maintenir ou rétablir la paix et la sécurité à l’échelle internationale". Nul ne peut aujourd’hui nier que la crise syrienne constitue une importante "menace pour la paix", qu’il appartient au monde d’appréhender de manière commune.
Traduit de l'anglais par Martin Morel
© Project Syndicate 1995–2015
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