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Iran contre Arabie Saoudite

BERLIN – Chaque jour, le visage du « nouveau » Moyen-Orient nous est un peu plus exposé. À la différence de l’ancien Moyen-Orient, dont le destin était déterminé par les puissances occidentales dominantes (Royaume-Uni et France à l’issue de la Première Guerre mondiale, puis États-Unis à partir des années 1940 et jusqu’à aujourd’hui), ce nouveau Moyen-Orient ne dispose d’aucune hégémonie extérieure susceptible de le stabiliser. Et en l’absence de quelque puissance régionale dominante, un dangereux vide stratégique se dessine.  

Le 8 avril 2015 à 10h14

Les États-Unis, de manière assez évidente, n’ont plus la volonté – ou peut-être la capacité – de jouer leur rôle d’autrefois. Bien que l’Amérique n’ait pas vocation à retirer en totalité ses troupes de la région, toute intervention militaire directe, faisant notamment intervenir des forces sur le terrain, ne sera plus tenable compte tenu de la débâcle d’Irak. L’Amérique ne saurait y jouer un rôle militaire aussi longtemps que l’équilibre stratégique de la région ne sera pas menacé de manière absolue (ce qui explique les frappes américaines contre l’État islamique en Irak et en Syrie). En parallèle de ces questions, les États-Unis œuvrent actuellement sur le front diplomatique afin de résoudre, ou à tout le moins de contenir, une menace stratégique fondamentale – à savoir la menace soulevée par le programme nucléaire iranien.

Une rivalité stratégique

Un certain nombre d’acteurs étatiques et non étatiques s’efforcent de combler le vide suscité par cette prudence nouvelle dont fait preuve l’Amérique, cette dernière étant en grande partie dépendante du soutien des puissances régionales, en premier lieu desquelles l’Iran et l’Arabie Saoudite. La lutte que se livrent ces deux pays pour la suprématie régionale s’opère actuellement sur des champs de bataille indirects, à savoir au Liban, en Irak, en Syrie, et désormais au Yémen. En effet, l’insurrection des Houthis au Yémen marque l’entrée dans une nouvelle phase des conflits de la région au sens large. Non seulement s’opère-t-elle dans le sud de la péninsule arabique, directement aux frontières de l’Arabie Saoudite, mais l’intervention militaire directe du Royaume expose au grand jour sa rivalité stratégique vis-à-vis de l’Iran.

Comme toujours au Moyen-Orient, les facteurs religieux et ethniques viennent jouer un rôle important dans cette rivalité. La division chiites-sunnites qui caractérise l’Islam se reflète sur la géopolitique de la région. En outre, tandis que l’Iran est un pays chiite, l’écrasante majorité des Arabes sont sunnites, ce qui accentue l’évidence de la particularité ethnique de l’Iran.

Ainsi les intérêts géopolitiques, le sectarisme religieux et la composante ethnique forment-ils un dangereux mélange au sein du nouveau Moyen-Orient. Et dans la mesure où l’histoire a démontré que les interventions militaires venues de l’extérieur ne permettent ni de résoudre, ni de maîtriser de tels conflits, les puissances régionales vont devoir trouver elles-mêmes une solution, ce qui est beaucoup plus facile à dire qu’à faire. Est vouée à en découler une longue période de violences en grande partie imprévisibles, fort susceptibles d’engendrer une escalade, voire de déboucher sur un conflit mondial ; un processus qui pourrait bien provoquer des désastres humanitaires de l’ordre de ce qui se produit actuellement en Syrie.

Même si l’on exclut la survenance d’une escalade au-delà du Moyen-Orient, un certain nombre de menaces significatives sont également présentes sur le plan économique, compte tenu des réserves énergétiques de la région, et par conséquent de son importance pour l’économie à l’échelle du globe. Les prix du pétrole à travers le monde sont de facto déterminés par la péninsule arabique et par les pays de la région adjacente du Golfe, et cette réalité n’est pas près de changer.

Placer le programme nucléaire de l’Iran sous supervision internationale c'est maîtriser le risque pour la stabilité régionale et mondiale

En termes de sécurité internationale, une lutte prolongée pour la domination régionale est vouée à aggraver la menace du terrorisme mondial, puisque les deux camps font intervenir des groupes extrémistes cherchant à légitimer leurs actions par la religion. Un risque encore plus dramatique existe de voir les acteurs principaux du conflit chercher à acquérir l’arme atomique. Une course aux armements nucléaires au sein d’une région caractérisée par l’instabilité perpétuelle constituerait un véritable cauchemar planétaire.

Ce n’est donc pas un hasard si la communauté internationale, conduite par les États-Unis – en présence d’une situation de confrontation militaire directe des puissances régionales au Yémen – s’est efforcée de négocier un accord nucléaire avec l’Iran. L’accord-cadre désormais issu de ces discussions, qui vont et viennent depuis 12 ans (et auxquelles j’ai moi-même participé un temps), a pour objectif de placer le programme nucléaire de l’Iran sous supervision internationale, afin de maîtriser le risque pour la stabilité régionale et mondiale. En contrepartie, il est convenu d’une levée des sanctions économiques imposées à l’Iran.

Voici désormais que l’agenda américain soulève un torrent de critiques de la part des proches alliés de l’Amérique dans la région, à savoir Israël et l’Arabie saoudite. Or, de telles critiques reposent sur des objectifs irréalistes. Le fait de les admettre ne ferait que renforcer le risque d’escalade du conflit avec l’Iran, qui n’abandonnera jamais en intégralité ses activités et technologies nucléaires. La seule et unique démarche réaliste de prévention d’une course aux armements nucléaires dans la région consiste bel et bien en une supervision internationale – aussi complète et d’une ampleur aussi étendue que possible.

Seulement voilà, même s’il est atteint, cet objectif ne saurait satisfaire ni Israël ni l’Arabie Saoudite, qui redoutent tous deux de voir le moindre accord favoriser l’Iran dans son effort d’établissement d’une domination régionale. Ainsi la situation pourrait-elle avoir pour dénouement final un changement de facto de partenaires stratégiques régionaux pour les États-Unis – une évolution en réalité de plus en plus apparente dans le cadre de la lutte contre l’État islamique en Irak.

Le Moyen-Orient est la poudrière de l’univers politique mondial

La stratégie de l’Iran au sein d’un tel contexte ne se révèle pas des plus judicieuses : ses interventions militaires en Syrie, au Liban, en Irak et au Yémen soulèvent plusieurs risques majeurs. En témoigne la récente formation d’une force armée panarabe, qui s’inscrit clairement à l’encontre de l’Iran, et qui devrait conduire les dirigeants du pays à repenser leur politique.

Le nouveau Moyen-Orient n’a besoin ni d’une course aux armements nucléaires, ni d’une situation de haines religieuses, ni d’une politique étrangère fondée sur l’intervention militaire. Il lui faut davantage trouver la force de s’asseoir autour d’une table pour négocier, et de développer des systèmes de sécurité commune qui servent les intérêts légitimes de toutes les parties prenantes. À défaut d’un effort diplomatique et d’une volonté d’œuvrer en direction d’ententes mutuelles viables, telles que le tout récent accord-cadre négocié avec l’Iran, le nouveau Moyen-Orient est voué à demeurer la poudrière de l’univers politique mondial – une poudrière dont la mèche est d’ores et déjà incandescente.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2015


 

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Le 8 avril 2015 à 10h14

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