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Journalisme sans journal

La disparition des journaux du paysage médiatique marocain suite à l’avènement rapide et brutal de l’ère numérique interroge autant qu’elle inquiète. Chronique attristée et évocations nostalgiques d’une ère médiatique disparue.      

Le 2 février 2026 à 14h47

Lire un journal sur papier aujourd’hui, c’est passer pour un homme d’hier. On le perçoit dans le regard mi-étonné, mi-compatissant du voisin de table dans ce café du centre-ville à Rabat. Lieu même où, il fut un temps encore, le journal du jour passait gratuitement d’une table à l'autre, réclamé par la clientèle avec le café du matin.

Certes, seuls les quotidiens étaient disponibles, quand les périodiques en fin de semaine entraînaient la jalousie de ceux qui jetaient un regard envieux sur tel client plongé dans la lecture d’un hebdomadaire aux titres et photos aguichants acheté au kiosque du coin. Que s’est-il passé pour que, comme par magie, le journal déserte brusquement les tables des cafés, disparaisse des compartiments des trains, et que même les vieux magazines écornés quittent les salles d’attente des cabinets des médecins ou les salons des coiffeurs ?

Est-il encore utile de se poser la question tant la réponse est évidente ? Tout le monde aujourd’hui vous dira que le téléphone ou notamment le smartphone les a effacés du paysage public et s’est imposé comme l’instrument indispensable pour passer le temps, le remplir, "le tuer", mais aussi, dit-on, pour s’informer.

L’auteur de ces lignes, qui avait entamé son parcours de journaliste à l’orée des années 80, a cessé de s’étonner de ce que la presse et ses lecteurs, toujours aussi rares (et ils l’étaient aussi en ces temps-là), sont devenus. Rares également à l’époque, il est vrai, puisque des années durant les ventes atteignaient à peine les 350.000 exemplaires par jour, alors que les titres se multipliaient et que l’expression se libérait, pendant que les techniques d’impression et de communication se développaient.

On est passé, en deux décennies, de l’impression à chaud au PAO, puis à l’arrivée des ordinateurs à profusion mis à la disposition des rédactions, puis à la généralisation de l’internet pour la documentation, la diffusion et… plus si affinités.

Tout cela est arrivé, vite, trop vite, et pendant que la profession s’organisait relativement, une nouvelle génération de journalistes a essayé de se faire une place dans un paysage médiatique et politique encore trouble mais à la recherche d’un nouveau souffle. Les lecteurs, quant à eux, ne se bousculaient toujours pas devant les kiosques et s’informaient comme ils pouvaient avec ce qui était mis à leur disposition et, ce, jusqu’à l’avènement rapide et disruptif d’une nouvelle ère. Peu à peu, les journaux que l’on dépliait au café et dans le train, ceux qui tâchaient les doigts de leur encre âcre, vont disparaitre du paysage. Et, à l’inverse d’une célèbre loi biologique, c’est la disparition de l’organe qui pourrait entrainer celle de l’organe.

Passant il y a quelques jours devant le plus ancien marchand de journaux de la capitale, le prénommé et inénarrable "Roubio", mémoire vivante et loquace de la presse écrite, je n’ai pas résisté à l’envie de lui demander ce qu’il pensait de tout cela. Sans doute n’en penserait-il pas moins que n’importe quel sociologue ou expert pédant. Mais ce jour-là, il s’est contenté de pousser un soupir suivi d’un rictus tout en m’indiquant de la tête une pile de quotidiens non déballée. "Pas ouverte parce que personne ne va demander un seul exemplaire".

D’autres titres sont étalés dans son nouveau kiosque en bois flambant neuf dont la municipalité a essaimé une dizaine sur la grande avenue de la cité. Ils présentent aussi des livres et des magazines dans plusieurs langues dont l’offre n’a rien à envier aux librairies du voisinage. Peine perdue, car faisant face à ces kiosques, les terrasses des cafés collées les unes aux autres sont bondées de ces nouveaux lecteurs de l’ère numérique. Les yeux rivés sur leurs smartphones, cette faune hallucinée s’est multipliée et a signifié, pour "Roubio" et pour tous les nostalgiques du papier et de sa texture, "l’Adieu au journal". Fin de l’ère médiatique. Et c’est ainsi que le journalisme se détache du journal. Le journal papier a mauvaise presse et la presse a mauvaise mine !

Voici donc venu, ici et maintenant, sans transition ni coup férir, le temps de l’économie de l’attention et de la captation des esprits dans la neutralité du présent. Alors que l’actualité dans un journal disait le présent tout en rappelant le passé avant de se projeter dans le futur, il n’y a guère d’orientation temporelle dans l’information livrée à flux tendu à la communauté des réseaux sociaux par un smartphone en surchauffe. Le journal, quotidien ou périodique, lui, informait sur l’actualité, rappelait son passé et donnait, par sa périodicité, rendez-vous pour annoncer la lecture du lendemain ou des jours d’après. On pouvait même rencontrer à la fin d’un article la formule "A suivre", donnant rendez-vous et créant chez le lecteur une attente et donc une émotion. Désormais, point d’émotion et nul rappel : le passé n’a pas été et le futur n’a pas d’avenir.

Seul et assis sur une chaise devant son kiosque, le kiosquier, jadis volubile et guilleret, regarde passer certains clients du monde d’hier, têtes baissées et yeux éblouis par la luminosité de leurs petits écrans. D’autres passants, plus jeunes et tout aussi captifs, passent sans jeter un regard aux journaux étalés sur la chaussée comme autant de feuilles mortes d’automne qu’on ramasse à la pelle...

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Le 2 février 2026 à 14h47

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