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Kennedy réveille-toi, ils achèvent ton héritage

Symbole du soft power américain depuis sa création par John F. Kennedy en 1961, l’USAID est désormais dans la ligne de mire de Donald Trump. Le président républicain a ordonné sa dissolution, estimant qu’elle ne servait plus les intérêts des États-Unis. Une décision aux conséquences humanitaires majeures, qui marque un tournant dans la politique étrangère américaine, au détriment des pays les plus vulnérables.

Le 5 avril 2025 à 12h00

Inspiré par le plan Marshall lancé par son prédécesseur Harry Truman en 1948, sous appellation European Recovery Program, le jeune président John Fitzgerald Kennedy voyait, lui aussi, grand en voulant étendre l’influence des États-Unis au-delà du monde occidental. Dès sa prise du pouvoir en 1961, il lança alors l’initiative de l’Agence des États-Unis pour le développement international, connue sous le sigle USAID, à la veille des indépendances des pays sous colonisation européenne. C’est cette institution stratégique, pensée et concrétisée par le démocrate Kennedy, que le républicain Donald Trump cherche à démanteler.

Dans sa fougue, Kennedy y mettra ses hommes avec des moyens financiers conséquents pour lancer ce soft-power à la conquête du monde. En 2024, le budget de l’USAID est estimé à plus de quarante milliards de dollars, avec des milliers de fonctionnaires autour du globe. Dès son investiture, le président Trump, qui porte peu en estime cette Agence, signe un décret pour sa mise à mort, ordonnant le gel de l’aide fournie à l’étranger pour une période de trois mois. Le 28 mars dernier, l’administration Trump confirme la dissolution de l’Agence dans le cadre des coupes drastiques des aides à l’étranger.

Dans un communiqué relatif à cette décision, qui affecte aussi bien le personnel américain qui œuvre dans ce domaine que les pays bénéficiaires, le secrétaire d’État Marco Rubio a fait savoir que son département et l’USAID ont notifié au Congrès leur intention d’entreprendre une réorganisation de l’agence. Ceci impliquerait, selon lui, le transfert de certaines fonctions de l’USAID au département d’État d’ici le 1er juillet prochain et la suppression des autres fonctions de l’Agence qui ne correspondent plus aux priorités de l’administration Trump, selon ses dires.

Face au tollé général qu’a suscité cette décision, aux lourdes conséquences sur l’image de l’Amérique à l’international, Rubio a tenté d’en atténuer la portée et d’expliquer les raisons pour justifier l’initiative de son président alors que rien ne la justifiait. Malheureusement, pouvait-on lire dans le communiqué signé de ses propres mains, l’USAID s’est éloignée depuis longtemps de sa mission initiale, a-t-il fait savoir. Il a réitéré le souhait de Trump de réorienter les programmes d’aide à l’étranger pour les aligner sur ce qui serait le mieux pour les États-Unis et pour ses citoyens. Aucune référence aux pays bénéficiaires n’y est mentionnée.

En février dernier, Elon Musk, le richissime homme d’affaires chargé de dégraisser l’administration américaine, accusait ouvertement lui aussi l’Agence, la qualifiant d’être une organisation criminelle. Et d’ajouter à l’accusation la menace qu’il était temps pour qu’elle meure. Dans les faits, ce sont donc ces trois personnalités politiques, que sont le président Trump, le secrétaire d’État Rubio et Musk, qui coordonnaient leurs actions pour achever, une bonne fois pour toutes, les activités de l’USAID.

Pourtant, les idées qui prévalaient à la naissance de l’agence étaient toutes humanistes et partaient de bons principes. Durant la période de la guerre froide, alors qu’on lui reprochait ses implications avec les services de renseignements de la CIA, l’USAID était appréciée pour son utilité et son efficacité. Ses objectifs déclarés tournaient autour de la réduction de la pauvreté, du développement économique, du soutien aux PME, de la sécurité alimentaire, de la santé publique, de l'éducation et de l'automatisation, mais également de la promotion des valeurs occidentales, dont la question du genre.

Arme de politique extérieure

Derrière cette politique d’altérité et du don de soi, Washington dissimulait d’autres objectifs inavoués qui sont, avec le temps, remontés à la surface et ont déteint sur l’institution. L’Agence fut longtemps critiquée pour servir d’abord les intérêts stratégiques des États-Unis, sous couvert de l’aide humanitaire. On lui reprochait de renforcer l’influence américaine dans les pays bénéficiaires pour contrer les intérêts des autres puissances rivales, de soutenir les régimes proches de Washington, de favoriser les investissements américains et de coordonner ses actions avec les services des renseignements, s’immisçant ainsi dans les affaires internes des pays assistés.

Il est vrai qu’entre l’USAID et la CIA, la coopération a de tout temps été étroite et discrète pour servir en primauté les intérêts américains. L’USAID fut souvent accusée d’être utilisée comme une arme de politique extérieure et de renseignements au profit des États-Unis pour espionner les pays et récolter des informations sensibles. Les liens entre les deux institutions se sont renforcés durant la guerre froide et ont perduré depuis la chute du mur de Berlin à nos jours. Au sein de l’Agence, les agents de la CIA y étaient intégrés et accomplissaient leurs discrètes tâches dans de meilleures conditions.

Cette collusion entre les deux administrations a alimenté pendant longtemps les débats et les polémiques. Fallait-il maintenir ces liens étroits et ce mariage de raison entre l’aide au développement et les renseignements, ou alors fallait-il séparer ce mélange des genres et s’épargner ces soupçons inutiles sur la scène internationale ? La réalité est que toutes les administrations américaines qui travaillent à l’international, comme pour le reste des autres nations, sont censées collaborer pour servir les objectifs tracés par l’exécutif américain. C’est pour ces raisons qu’en 2012, la Russie avait interdit sur son sol la présence de l’USAID et a expulsé tous ses membres. Elle estimait que ses activités étaient davantage orientées vers des objectifs politiques que vers la coopération humanitaire. D’autres pays ont procédé de la même manière, comme le Venezuela, Cuba ou la Bolivie.

Crise sanitaire

C’est pourtant sur notre continent africain, où l’USAID concentre la grande partie de ses activités, que son départ serait problématique. L’arrêt des subventions américaines a déjà mené à des fermetures des dizaines d’ONG travaillant dans le domaine social et à la flambée de certaines maladies infectieuses qui risquent d’hypothéquer la vie de millions de personnes à travers le continent. L’OMS comme l’UNICEF ont alerté l’opinion internationale de la gravité de la situation après la dissolution de l’USAID et des dangers que cela représente pour le monde. Face à ces dangers, l’Union africaine, encore absente, devrait prendre en main ce dossier pour combler le vide laissé par l’USAID en Afrique.

Selon plusieurs ONG, les coupes budgétaires annoncées par Washington depuis le début de cette année sont en train de provoquer une véritable crise sanitaire qui pourrait mettre en danger la vie de millions d’enfants en Afrique et à travers le monde. L’UNICEF craint que la baisse des vaccinations contre des maladies mortelles, comme la rougeole ou la polio, risque de mener à des hécatombes si une réponse urgente n’est pas prise rapidement pour pallier au départ des américains.

Par ailleurs, les experts du Center for Global Development, CGD, basé à Washington, estiment que, jusqu’à aujourd’hui, les programmes de l’USAID permettaient d’éviter chaque année un million et demi de décès dû au sida, un demi-million de décès liés au manque de vaccination pour les enfants, 300 mille morts de tuberculose et 300 mille autres décès liés au paludisme. Le centre estime que les actions de l’USAID ont pu sauver de la mort par VIH de plus de 26 millions de personnes, dont la majorité se trouve sur le continent africain. Autrement dit, faute de soins appropriés, ce sont des millions de personnes qui seront emportées par les maladies infectieuses.

Mais au-delà de la santé, l’USAID était également impliquée dans plusieurs autres secteurs économiques vitaux dans les pays assistés dans le cadre de la lutte contre la pauvreté. Elle intervenait principalement dans le domaine agricole et l’éducation, où elle fournissait des financements importants et une assistance technique aux ONG pour lutter contre la pauvreté chronique et renforcer les capacités locales. Cette expertise, développée durant des décennies, est devenue capitale pour Washington pour venir en support aux actions militaires américaines dans diverses zones de conflit à travers le monde.

L’USAID avait pour habitude d’accompagner les programmes civils de l’armée américaine après chaque conflit pour panser les blessures et essayer de gagner la sympathie des populations locales, en leur favorisant un semblant de vie. Le Programme alimentaire mondial, le PAM, bras stratégique de la politique extérieure américaine, collaborait étroitement avec l’USAID pour reconstituer les communautés locales après chaque conflit. Cette pratique servait en outre à faire écouler, à moindre frais, les surplus alimentaires subventionnés des États-Unis.

Avec la dissolution de l’USAID, c’est donc l’Amérique de Trump qui se prive par elle-même d’un outil efficace qui participait jusque-là à redorer son image, et à la faire respecter et parfois aimer. En ces temps difficiles par lesquels passe le monde, elle devait en principe réaffirmer ses valeurs de solidarité et d’humanité partagées. Mais Trump et son équipe voient autre chose. Ils sont persuadés que l’USAID est pro-démocrate et fait partie de cet État profond abhorré. C’est-à-dire cette bureaucratie fédérale inutile, qui ne défend que ses propres privilèges et intérêts, au lieu de se soumettre à la politique édictée par l’administration républicaine, et surtout par Trump lui-même.

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Le 5 avril 2025 à 12h00

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